Les confidences de ‘Vostok-22

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Les confidences de ‘Vostok-22

• Les Russes annoncent une très grande manœuvre militaire pour la fin août-début septembre, dans l’Est de l’immense Russie : ‘Vostok-22. • Histoire de montrer qu’ils sont amis des Chinois (qui y participeront sans doute) et surtout qu’ils sont loin d’être à cours de troupes et d’armements du fait d’Ukrisis. • Certains y verraient peut-être même une sorte de ... préparation pour autre chose ? • Pendant ce temps, voilà que Blinken, de plus en plus nerveux, serait prêt à parler à Lavrov, « pour la première fois depuis le 24 février » : le Russe serait-il vraiment intéressé ?

Le ministère russe de la défense a annoncé qu’un exercice ‘Vostok’ (‘Vostok-22’) de commandement et de déploiement stratégique aura lieu du 30 août au 5 septembre. Il s’agit de l’exercice militaire majeur type de la puissance russe, hérité de l’URSS sur une base non régulière, et dont la signification est chaque fois clairement politico-militaire autant que stratégique. Le précédent ‘Vostok’ avait eu lieu en 2018, poursuivant la tradition de cette sorte d’exercice stratégique de démonstration de masse (en 2018 : 300 000 hommes, dizaines de milliers de chars, de véhicules, de batteries d’artillerie, d’aéronefs) orientée géographiquement dans l’immense Russie, qui à l’Est (‘Vostok’ pour ‘Est’), qui à l’Ouest (‘Zapad’ pour ‘Ouest’).

Le dernier en date de l’URSS, le ‘Zapad’ de 1981, affirmait la puissance soviétique en pleine crise polonaise (‘Solidarnosc’ depuis 1980), beaucoup plus préoccupante pour l’URSS que l’Afghanistan, et alors que la direction soviétique envisageait une invasion de la Pologne type Tchécoslovaquie-1968, qui n’eut finalement jamais lieu. ‘Vostok-18’, lui, a servi à affirmer la solidarité militaire nouvelle de la Russie avec la Chine qui y avait délégué un important contingent au moment où Trump durcissait ses relations avec la Chine.

L’annonce de ‘Vostok-22’ mentionne la participation de contingents non-russes, et M.K. Bhadrakumar, qui commente cet exercice, semble tenir pour extrêmement probable qu’au moins la Chine y participera. L’annonce du ministère de la défense russe dit ceci :

« En plus des forces du district militaire oriental [de la Fédération de Russie], des unités des troupes aéroportées, de l’aviation à longue portée et de l’aviation de transport militaire, ainsi que des contingents militaires d'autres États, participeront à ces manœuvres. »

Bhadrakumar rappelle à cette occasion les circonstances de ‘Vostok-18’, pour mieux mettre en évidence les pressions que subit aujourd’hui la Chine de la part des USA, avec ses diverses alliances de circonstance dans le Pacifique, et les renforcements militaires qui vont avec. D’autre part, il développe la signification des dispositions nouvelles que la Russie est en train de mettre en place pour assurer un strict contrôle de la “route du Nord” pour les navires de guerre de puissances hostiles, là aussi un débat stratégique valant essentiellement pour les goulots d’étranglement du Pacifique et des terres asiatiques du Nord.

Tout cela rapproche les deux puissances et conduit effectivement à envisager une participation chinoise à ‘Vostok-22’, qui, si elle avait lieu, serait encore plus significative politiquement que la précédente.

« Il va sans dire que toute participation de la Chine à ‘Vostok 2022’ ferait également l’objet d'une analyse minutieuse de la part de Washington et de ses alliés à un moment où les relations entre les États-Unis et la Chine sont très tendues, Pékin ayant averti la semaine dernière qu'il prendrait des “mesures résolues et fortes” si la présidente de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi, donnait suite à son projet de visite à Taïwan. [...]

» ...Au bout du compte, la participation de la Chine à Vostok 2022 serait considérée comme une expression de solidarité avec la Russie, dans le meilleur esprit de la déclaration conjointe du 4 février des deux dirigeants, qui stipule que “l’amitié entre les deux États n'a pas de limites, il n'y a pas de domaines de coopération ‘interdits’”. »

Enfin nul ne doit ni ne peut ignorer ce que Bhadrakumar expose également et qui est à l’esprit de chacun, que ‘Vostok-22’ est d’abord, pour la Russie, une réponse opérationnelle sérieuse à ceux qui vous jurent depuis cinq mois que la Russie est au bout de ses ressources, et donc au bord de l’effondrement en Ukraine. Cela est d’ailleurs dit sans ambages dans le document de présentation du ministère de la défense, tandis que Bhadrakumar rappelle de récentes déclarations du chef des forces armées allemandes sans la moindre ambiguïté sur les capacités militaires russes...

« Certes, ‘Vostok 2022’ va à l'encontre de la propagande occidentale selon laquelle les capacités militaires russes s'affaiblissent régulièrement en raison du conflit en Ukraine. L’annonce du ministère de la Défense concernant ‘Vostok 2022’ a tenu à évoquer cela...

» Le communiqué du ministère de la Défense indique : “Un certain nombre de médias étrangers diffusent des informations inexactes sur de prétendues activités de mobilisation. Veuillez noter que seule une partie des forces armées de la Fédération de Russie est impliquée dans l’Opération Militaire Spéciale [en Ukraine], dont le nombre est suffisant pour remplir toutes les tâches fixées par le commandant en chef suprême.

» “En outre, aucune des activités prévues d'entraînement opérationnel et de combat et de coopération militaro-technique et internationale du ministère russe de la Défense n’a été annulée et privée du personnel, des armes, des équipements et des matériels militaires nécessaires”. [...]

» Il est intéressant de noter que le chef des armées allemandes, le lieutenant-général Alfons Mais, a récemment déclaré dans une interview au journal Handelsblatt que [...] “grâce à sa supériorité en artillerie, l'armée russe semble avancer kilomètre par kilomètre. C'est une guerre d'usure qui posera la question de savoir combien de temps l'Ukraine pourra tenir... L'armée russe est de plus en plus forte, et la Russie dispose de ressources presque inépuisables”. »

De ‘Vostok-22’ à Matt Lee

Dans un passage de son texte où il évoque les rapports entre l’exercice ‘Vostok-22’ et le conflit en cours en Ukraine, Bhadrakumar rappelle une phrase de Poutine qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, qui a suscité non seulement beaucoup de commentaires mais beaucoup de traductions-interprétations, cette phrase dont nous parlions nous-mêmes le 8 juillet dernier :

« A cet égard, les mots de Poutine, devant la ‘Douma’, hier, ne ferme pas la porte à la négociations mais sont surtout d’une extrême fermeté pour la suite : “Si vous voulez poursuivre la bagarre, vous n’avez encore rien vu...”.

» “Nous ne refusons pas de négocier la paix, mais ceux qui refusent doivent savoir que plus ils tiennent cette position,  plus il sera difficile de négocier”... “Nous les entendons dire aujourd’hui qu’ils veulent notre défaite sur le champ de bataille. Eh bien, que puis-je dire ? Qu'ils essaient donc ! Nous n’avons même pas encore vraiment commencé [à nous battre avec tous nos moyens]... ».

L’interprétation de Bhadrakumar, quant à lui, est également dans ‘Vostok-22’, et pour donner à ces manœuvres, selon une spéculation autour de cette interprétation, une dimension beaucoup plus importante :

« De même, l'organisation de ‘Vostok 2022’ intervient à un moment où les opérations militaires de la Russie en Ukraine entrent dans une phase cruciale. Dans un discours important prononcé à Moscou le 7 juillet lors d'une réunion avec les dirigeants du Parlement, M. Poutine a prévenu que tout le monde devait comprendre que la Russie “n'a, dans l'ensemble, encore rien commencé de sérieux” en Ukraine. »

C’est-à-dire que tout le monde devrait avoir à l’esprit que ce ‘Vostok-22’ peut aussi envoyer un message de plus, disons subliminal et dans tous les cas opérationnel, – savoir que la Russie dispose réellement de forces importantes, bien plus qu’il n’y en a en Ukraine, et qu’elle peut donc engager s’il le faut des forces supplémentaires qui feront passer le conflit Ukrisis à un niveau supérieur, bref passer au “sérieux” (« la Russie “n'a, dans l'ensemble, encore rien commencé de sérieux” en Ukraine »). Dans ce cas, ‘Vostok-22’ devrait pouvoir représenter un exercice de possibilité de projection de forces (d’Est en Ouest de l’immense Russie), en même temps que la démonstration que la Russie peut tenir, avec ses effectifs actuels, les deux frontières de l’immense territoire.

Par conséquent, nous ferions, nous, le lien entre ‘Vostok-22’ et la nouvelle surprise venue de Washington, qui est l’intention affichée du Secrétaire d’État Blinken de téléphoner à son vis-à-vis russe Lavrov, – « pour la première fois depuis le 24 février », – comme il l’a annoncé lors d’une réunion de presse mercredi... Officiellement, Blinken veut parler à Lavrov d’échange de prisonniers USA-Russie et de l’accord sur le grain ukrainien ; mais, observe Bhadrakumar dans un autre texte de ce jour, Blinken a d’autres choses en tête, c’est-à-dire certaines inquiétudes sur les intentions russes, et peut-être bien que ‘Vostok-22’ n’est pas fait du tout pour apaiser les esprits...

Donc, M.K. Bhadrakumar nous confie ses pensées discrètes et ses interprétations secrètes...

« Cependant, ce qui ressort, c'est l'inquiétude croissante de Washington qui, à son grand désarroi, constate que la position russe ne fait que se durcir ces derniers temps. Blinken a déclaré |[lors de la réunion] que cela “suscite des alarmes”. Il a notamment noté la remarque de M. Lavrov, la semaine dernière, selon laquelle les objectifs du Kremlin en Ukraine se sont élargis. “Ils cherchent maintenant à revendiquer davantage de territoire ukrainien, au-delà du Donbass”, a-t-il commenté. 

» En effet, la guerre est sortie de l'algorithme américain. Comme l'a souligné le Premier ministre hongrois Orban la semaine dernière, les sanctions antirusses “n'ont pas ébranlé Moscou”, mais l'Europe a déjà perdu quatre gouvernements et traverse une crise économique et politique.

» La Russie rend la monnaie de leurs pièces aux États-Unis et à l'OTAN, à la façon qu’avaient choisi de faire, avec le démembrement de la Yougoslavie. La guerre de l’OTAN en Yougoslavie s'est déroulée à un moment où la Russie était faible et a assisté, impuissante, au dépeçage d'un pays slave par l'Occident.

» La Russie ne se laissera pas arrêter maintenant, car elle a déjà dépassé le point de non-retour. Blinken a noté avec une certaine frénésie : “Je pense qu'il est très important maintenant que nous voyons quel est le prochain plan de la Russie, – c'est-à-dire l'annexion de plus de territoire ukrainien – que les Russes, le ministre des affaires étrangères Lavrov, entendent directement de ma part, au nom des États-Unis, que nous voyons ce qu'ils font, que nous savons ce qu'ils font, et que nous ne l'accepterons jamais. Cela ne sera jamais légitimé.  Il y aura toujours des conséquences si c'est ce qu'ils font et si c'est ce qu'ils essaient de maintenir”. »

Cependant, poursuit M.K., tout cela est bien paradoxal, car Lavrov a parlé d’allonger l’offensive russe en Ukraine, – donc, plus de territoire ukrainien, – à mesure que le régime Zelenski régnant sur son Zelenskistan reçoit des armes US de portées de plus en plus longues, et de plus en plus meurtrières, et de ce fait menaçant évidemment le territoire russe ; donc, la Russie allonge ses coups pour pousser encore plus vers l’Ouest le Zelenskistan et protéger à mesure le territoire russe...

C’est une sorte d’“offensive de défense”, si vous voulez, tandis que l’administration Biden est coincée dans un formidable marécage de mensonges poisseux et collants, encerclé de narrative tournant en orbite dans tous les sens ; tandis que le ‘War Party’ de ‘D.C.-la-folle’ est déchaîné dans la presseSystème et au Congrès, et parfois sur le téléprompteur du président lorsque Biden est occupé à sourire ; tandis que l’industrie de l’armement, Lockheed Martin en tête, ramasse des sommes bienfaisantes et bénéficiaires, et promet d’alimenter les caisses électorales des partis politiques...

Alors, M.K. Bhadrakumar nous ramène aux réalités catastrophiques du bloc-BAO telles qu’elles se déroulent dans la vérité-de-situation, ou vérité-vraie, tandis que le Haut Représentant de l’UE Borrell se plaint auprès des journalistes que personne ne s’intéresse à ses tournées en Afrique pour contredire monsieur Lavrov qui l’a précédé, tandis que ces mêmes journalistes ont suivi à la trace le même Lavrov qui le précédait ! Bref, la narrative n’en fait qu’à sa tête...

Voici donc celle que nous restitue Bhadrakumar, en citant un des rares journalistes encore vivant à Washington, et qu’on a déjà vu-entendu à plusieurs reprises, – car nous parions notre képi de maréchal républicain qu’il s’agit de Matt Lee de AP, dans son rôle d’emmerdeur suprême des puissances en place

« “La Russie échoue. L'Ukraine réussit”, avait déclaré Blinken [en avril, au côté d’Austin à Kiev]. Ce triomphalisme était bien absent dans la prestation de Blinken hier.

» Une belle vertu des conférences de presse est que certains journalistes les rendent vivantes et révélatrices. Ainsi, un journaliste américain a demandé à M. Blinken : “Vous avez parlé de l'isolement de la Russie sur le plan international, et pourtant nous voyons le ministre des affaires étrangères Lavrov sillonner l'Afrique et le Moyen-Orient et le président Poutine se rendre à Téhéran... Ils font valoir qu'ils ne sont pas isolés, et maintenant vous êtes sur le point d'avoir cette conversation avec eux. Alors, qu'est-ce que cela dit des efforts de l'administration pour isoler la Russie quand vous leur tendez la main pour parler des problèmes ?”

La réponse de Blinken : “Matt [Lee ?], en ce qui concerne certains des voyages dans lesquels le ministre des affaires étrangères, par exemple, est engagé, ce que je vois, c'est un jeu de défense désespéré pour essayer d'une manière ou d'une autre de justifier au monde les actions que la Russie a prises...”

Pourtant, le chef de la politique étrangère de l'UE, Josep Borrell, s'est plaint amèrement hier : “Lavrov se rend en Afrique pour essayer de convaincre les Africains que les sanctions européennes sont responsables de tout ce qui se passe... et toute la presse occidentale le répète. Quand je vais en Afrique pour dire le contraire, à savoir que les sanctions n'ont rien à voir avec tout cela, personne ne le reprend !” »

Ainsi le bloc-BAO se trouve-t-il coincé, en un sens, entre ‘Vostok-22’ et Matt Lee... Le premier qui pose une question sans réponse a gagné !

 

Mis en ligne le 28 juillet 2022 à 17H30