L’“entêtement afghan” et notre structure crisique

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L’“entêtement afghan” et notre structure crisique

29 juin 2010 — On voit par ailleurs, dans Ouverture libre de ce 29 juin 2010, des cas bien remarquables de ce que Arianna Huffington baptise “the paradox of Afghanistan”, – ou “paradoxe afghan”, pour faire bref. Il consiste en gros à exposer toutes les raisons du monde pour lesquelles il ne faut pas faire quelque chose (la guerre en Afghanistan), en concluant que, par conséquent, il faut faire ce quelque chose (la guerre en Afghanistan).

Le “paradoxe afghan” n’est pas un simple syllogisme (y compris celui qui répond à la logique mais n’a aucune réalité matérielle, qui devient “sophisme” lorsqu’il est dit avec “intention de tromper”). Il développe implicitement, sinon explicitement, un raisonnement d’apparence illogique : aux deux propositions “les conditions de la guerre en Afghanistan sont catastrophiques pour nous” et “nous n’avons pas de raisons ni de moyens, ni la volonté suffisantes pour faire l’effort qui permettraient de transformer ces conditions”, répond cette étonnante conclusion : “donc nous devons poursuivre la guerre jusqu’à la victoire finale”.

• Nous allons d’abord nous attacher à tenter de comprendre cette forme d’esprit qui conduit à des raisonnements si fallacieux.

• Ensuite, nous examinons le rôle de ce que nous nommons notre “structure crisique”, à propos de quoi notre lecteur et ami Jean-Paul Baquiast nous demande quelques explications.

@PAYANT Le premier point concerne “la forme d’esprit”. Nous écartons d’autorité tous les arguments politiques et stratégiques extérieurs sur les motifs cachés, les ambitions de puissance, etc. Non que cela n’existe pas mais nous jugeons que nous sommes arrivés à un point où les effets de la catastrophe en phase finale de la guerre en Afghanistan surpasseront, et de beaucoup, et de façon absolument décisive, tous les gains hypothétiques et potentiels qu’il y aurait à y rester, même en limitant les dégâts. Il s’agit en effet de l’enjeu de la cohésion de l’OTAN, voire de l’enjeu de l’équilibre du système de l’américanisme dans son entier et de son possible effondrement, qui sont dans la balance de ce qui devient une possible défaite catastrophique en Afghanistan. Il n’y a plus à argumenter là-dessus, entre d’éventuels enjeux stratégiques relatifs et les enjeux fondamentaux de l’existence même du système. L’esprit qui conduit cet entêtement afghan nous intéresse donc bien plus que les arguments et les circonstances.

A notre sens, il s’agit d’une pensée déstructurée. Il n’y a plus ni mauvaise foi, ni tromperie pour soi-même, ni sottise avérée. Il y a rupture dans l’esprit entre les deux propositions et la conclusion. D’une certaine façon, les deux propositions font partie d’un monde, la conclusion d’un autre monde. Nous ne pensons pas que ce dysfonctionnement soit d’ordre idéologique, même avec toutes les outrances possibles, c’est-à-dire de l’ordre du jugement et de l’interprétation de la perception mais qu’il est bien de l’ordre de la pathologie. Il existe une logique d’un monde (constats catastrophiques, concernant sans discussion le monde réel de la guerre en Afghanistan) et une autre logique d’un autre monde (création virtualiste, hubris, suffisance occidentaliste, illusions humanistes, etc.). Le phénomène intéressant est évidemment le dysfonctionnement, la déconnexion entre les deux. La conséquence est qu’il n’y a pas illogisme, il y a deux logiques sans rapport entre elles.

Il ressort évidemment de cette déconnexion que la perception de la guerre d’Afghanistan selon les deux mondes est différente, sinon contradictoire, et de même le jugement implicite sur la guerre, sur la situation de l’Afghanistan, etc., propres à ces deux démarches. Dans un cas, on juge la réalité, qui est celle d’une crise extrêmement vigoureuse, d’une guerre qui paraît quasiment ingagnable et qui n’est pas loin de recéler une défaite pour le bloc USA-OTAN ; dans le second cas, on “juge” un jugement déjà formé et qui ne peut être que confirmé, c’est-à-dire qu’on ne peut que confirmer la perspective que l’Afghanistan est un accident d’une marche irrésistible de la modernité, qui sera réduit d’une façon ou d’une autre, – jusqu’à la plus extrême s’il le faut, – pour poursuivre ou parachever le triomphe de la modernité. Dans le premier cas, effectivement, il s’agit d’une crise, avec son caractère imprévisible, pressant, invitant à prendre des positions audacieuses parce que nécessaires, etc. Dans le second cas, ce n’est pas une crise mais un incident dans une marche irrésistible, et il n’est pas question de modifier quoi que ce soit à quoi que ce soit.

Comme on le comprend aisément, il ne s’agit pas de la même sorte de raisonnement, donc il s’agit de perceptions nécessairement différentes. Entre les deux, aucune confrontation, aucun échange, aucun compromis ne sont possibles. Il existe un sas, ou, si l’on préfère l’image, une enceinte d’une double rangée de barbelés, ou un mur comme celui que les Israéliens édifient entre les Palestiniens et eux.

On comprend qu’il s’agit d’une impossibilité de communication de soi-même avec soi-même, chez ceux qui décrivent les conditions apocalyptiques de la guerre en Afghanistan et en concluent qu’il faut plus que jamais y rester parce qu’ainsi la victoire sera mieux à portée de la main. Mais il nous faut signaler un autre aspect important qui, à une lumière que nous voudrions spécifique et à laquelle nous accordons une place importante, prend une importance tout simplement essentielle. Dans un cas (le monde des réalités), nous décrivons l’Afghanistan comme une crise, ce que les constats des événements courants tels qu'ils sont véhiculés par le système de la communication conduisent à mettre en évidence ; dans l’autre cas (le monde de la conclusion sur la victoire finale), il y a l’observation fondamentale que l’Afghanistan n’est pas une crise mais un “accident”, ce qui conduit toute la suite du raisonnement, paralyse le jugement et déforme la perception.

Cela nous amène à la problématique de la structure crisique, qui nous importe comme second aspect de cette réflexion. (Puisque nous y sommes, cela nous permet de donner quelques informations fragmentaires supplémentaires sur cette chose, – la “structure crisique”, – pour tenter de répondre au moins en partie à l’interrogation signalée plus haut. Il ne s’agit toujours que d’une progression de la pensée sur une piste intuitive.)

De l'effet fratricide à l'antagonisme

Depuis le choc du 11 septembre 2001, qui est essentiellement un choc du système de la communication, choc récupéré par ce système et exploité par lui, une narrative virtualiste a été construite par ce même système de la communication. On en connaît les caractères, les épisodes, etc., car nous en avons souvent parlé, aussi bien à propos du phénomène du groupthinking que, plus fondamentalement, à l’occasion de révélations comme celle du journaliste Ron Suskind dont nous avons parlé le 23 octobre 2004, opposant la “faith-based community” (virtualisme) à la “reality-based community”. Suskind rapportait ces propos d’un officiel de la Maison-Blanche, datant de l’été 2002, et qui est une sorte de définition concrète, mais évidemment déformée par nombre d’illusions, du virtualisme :

«We're an empire now, and when we act, we create our own reality. And while you're studying that reality – judiciously, as you will -- we'll act again, creating other new realities, which you can study too, and that's how things will sort out. We're history's actors… and you, all of you, will be left to just study what we do.»

Cette construction virtualiste est effectivement le fait d’un système de la communication complexe, intégrant aussi bien des technologies diverses comme les réseaux et les divers moyens d’images fixes ou animées, des informations avec leur rapidité de transmission et l’importance du flot de transmission, des commentaires, des réflexions humaines, des effets secondaires divers (publicité, ouvrages littéraires, films, etc.). Ce système de la communication a pris tant de puissance et a suscité une telle dynamique, intégrée dans une complexité quasiment incontrôlable, qu’il a généré sa propre “politique” de communication, qui est devenue une politique autonome hors du contrôle humain. Ce système de la communication fait bien entendu partie du système général, c’est même son principal composant avec le système du technologisme qui est le sous-système de la puissance pure. Il a donc intégré la consigne générale, à l'occasion de 9/11, d’exalter les événements sensationnels, les “événements de crise”, à partir de l’axiome de départ qui correspond aux certitudes de la construction virtualiste que tous ces “événements de crise” seraient à la gloire et à l’avantage du système.

La chevauchée fantastique n’a pas duré longtemps. A partir de fin 2003-2004, les événements ont changé de sens. Le système général a commencé à reculer sur tous les fronts, subissant échec sur échec. Le système de la communication, lui, a poursuivi sa politique autonome d’exaltation des “événements de crise”. Faire quatre ou cinq fois en trois ans la publicité d’une information de source indéterminée sur une attaque imminente contre l’Iran qui, jusqu’à maintenant, ne se produit pas, amoindrit jusqu’à la caricature la possibilité de cette attaque ou bien en fait une perspective apocalyptique monstrueuse qui terrorise tout le monde, c’est selon, tout en exacerbant les luttes à l’intérieur du système entre partisans et adversaires de cette attaque. Proclamer la nouvelle stratégie victorieuse de McChrystal à l’été 2009 en Afghanistan pour aboutir à la crise de ces derniers jours ridiculise les capacités de l’appareil militaire US plus sûrement qu’une grande victoire des talibans sur le terrain, et aggrave donc la crise. Là aussi s’est installée un “effet fratricide” entre système de la communication exaltant les succès (inexistants) du système central et le système du technologisme subissant les effets des échecs de ses entreprises, mis involontairement en évidence par la communication fratricide. (C’est là qu’on retrouve une trace du dysfonctionnement des logiques signalées plus haut à propos de l’Afghanistan, entre une logique décrivant une situation de crise et une autre décrivant l’évidente nécessité de poursuivre jusqu’à la victoire finale.)

Mais, justement, y a-t-il crises ? C’est là où le système de la communication a été le plus involontairement machiavélique. En manipulant la communication des diverses “crises” pour les mettre en évidence, les faire durer, les relancer, etc., en croyant servir le système en général, il “institutionnalise” ces crises, il en fait des structures longues, suscitant étrangement le contraire de ce qu’est une crise : au lieu d’être courte et décisive, la “crise” devient longue et indécise, à force de se signaler par des effets d’annonce non suivies d’événements réels. Cela ne veut pas dire que la crise n’existe plus, cela veut dire qu’elle est devenue la substance même de l’événement. Il n’y a plus de relations entre l’Ouest et l’Iran, mais une “crise iranienne” ; il n’y a plus de guerre en Afghanistan mais une “crise afghane”. C’est-à-dire que s’installe sur la durée, non pas un événement complexe, manœuvrable, autour duquel on peut travailler, mais un événement autonome, institutionnalisé, avec la réputation de pouvoir exploser à n’importe quel moment, c’est-à-dire trop instable pour pouvoir être maîtrisé.

Cette tendance a été si forte que les crises s’accumulant et s’institutionnalisant, ont fini par créer un système crisique (“anthropocrisique” ?) autonome, détaché du système de la communication lui-même. Cette structure crisique, à son tour, intervient pour susciter la transformation des événements en crises, les institutionnalise en tant que telles ; elle les accueille sur la durée et les nourrit. Elle est, elle, totalement étrangère et, encore plus que “fratricide”, elle est totalement antagoniste du système du technologisme. Elle vit sa propre vie qui est de nourrir et d’entretenir les crises déclenchées par le système central. C’est elle qui met en évidence les réalités de la “crise afghane” qu’affronte le système central, comme on a vu plus haut, laquelle “crise” suscite étrangement comme réponse de la part du système central qui tient à défendre la puissance du système du technologisme, qu’il faut plus que jamais rester sur place puisque (plutôt que “parce que”) la victoire est certaine, parce qu’en réalité il s’agit d’un “accident” et non d’une “crise”. Ainsi la structure crisique accentue-t-elle la “crise afghane” en forçant le système à la nier et à demeurer sur place, encore plus prisonnier de cette crise, constamment affaibli par elle.

Si l’on veut, la structure crisique est un monstre né du système de la communication et protégeant la nature crisique, nécessairement hostile au système central, des différents événements. Son effet fratricide est redoublé jusqu’à l’antagonisme de l’hostilité complète. Aucune parade n’est possible contre cette structure puisqu’elle répond elle-même aux règles du système de la communication. Et, en tout cela, elle n’a aucune responsabilité qui la fasse comptable de quoi que ce soit puisqu’elle n’est que l’effet de la crise centrale du système, qui n’a pas tenu sa promesse de 2001-2002 de l’annexion rapide et complète du monde, “à-la-neocon”. Dès que le système général est entré dans le stade actif de sa propre crise autodestructrice, ses composants principaux sont entrés dans une relation fratricide inévitable à cause de leurs missions respectives, et la structure crisique a été le rejeton antagoniste d’une relation devenue fratricide. Aujourd’hui, elle tend à prendre une place de plus en plus importante, à la mesure des crises qu’elle intègre, et l'importance de cette place se mesurant dans la force des pressions des diverses crises sur le système central en constant affaiblissement.

Tout cela se passe quasiment en circuit fermé, les acteurs extérieurs jouant, consciemment ou pas, le rôle d’incitateur des événements intérieurs fratricides du système, exactement selon le vieux et sage principe stratégique qu’il faut savoir retourner contre lui-même la force de son adversaire. D’une façon générale, nous ne tenons pas des concepts tels que la structure crisique comme fondamentaux ; il s’agit d’“outils” générés par le système central pour alimenter son processus d’autodestruction, qui est la marque principale de son activité aujourd’hui. Le facteur intéressant est que ces créations autodestructrices acquièrent une certaine autonomie vis-à-vis de leurs géniteurs pour renforcer leur efficacité.

Pour l’essentiel, bien entendu, il apparaît que notre système est irrémédiablement et irrévocablement destiné à sa propre autodestruction, et il effectue cette mission à une vitesse bien plus élevée que l’on pouvait penser, avec des trouvailles qui prouvent la fécondité de l’esprit du suicidaire. C’est certainement un bien grand mystère de déterminer pourquoi un système d’une telle puissance matérielle, d’une puissance évidemment invincible si elle est maniée avec subtilité et habileté, est conduit à produire un destin absolument contraire à ses intérêts pour l’essentiel, jusqu’à devenir absolument autodestructeur comme il l’est aujourd’hui. La stupidité, la rapacité, l’aveuglement, l’hystérie et la vanité de la racaille qui le sert ne sont évidemment pas une explication suffisante, – il ne peut être question de leur faire l’honneur de le croire une seule seconde.