« L’énorme poids du rien »

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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« L’énorme poids du rien »

30 mars 2021 – Il est extrêmement difficile d’exprimer l’accablement que nous ressentons, d’une façon ou l’autre peu importe, à de très nombreux moments qui semblent se répéter comme à l’identique, alors que nous repassons et repassons par une vision mesurée des choses. Nous sentons l’écrasement d’un terrible poids, d’une pression épouvantable comme d’une tempête infernale qui bouleverse le monde, qui aurait le poids littéralement d’une montagne pesant sur nous, puis aussitôt après, une sorte de faux-calme désenchanté et un peu désabusé, voire las et méprisant.  

C’est une sorte d’écrasement universel assez paradoxal, – ou bien dirions-nous un “écrasement universaliste” très paradoxal ? – mais dans tous les cas, affreusement pressant, étouffant...  Alors que nous identifions l’instant d’après l’espèce de vacuité quasiment absolue d’événements qui n’en sont pas vraiment sinon ceux d’une sorte de Sainte-Folie qui n’a ni sens ni stature ;
• entre une comptabilité d’apothicaire sur la façon enfantine et infantilisante qui nous est demandée dans le fait de se croiser ou dans celui de se réunir comme en bonne et tranquille société, mais selon des façons de collège d’enfants encore mal faits ;
• et l’abyssale bêtise d’épatants zombies si conformes à la bassesse qu’on attend d’eux, la bêtise à tous les sabords, et partant avec une inimaginable et inimitable arrogance à l’assaut des prodigieuses hauteurs du passé qu’ils prétendent réduire de leurs crachats...

Tout cela, dérisoire, sans héroïsme ni fortune, et qui pourtant lorsqu’on les rassemble et qu’on les met ensemble à la lumière radieuse de l’intuition, qui acquièrent, bien contre leur gré, tout à fait hors de leur signification qu’on leur donne et les airs de matamore dont ils se griment (pas de “black face”, surtout !), – qui acquièrent donc, disais-je, sens et stature absolument métahistoriques.

Cette remarque vaut effectivement pour des événements que sont la Covid et le wokenisme. J’ai tenté de les décrire avant-hier selon l’idée de leur comorbidité, c’est-à-dire selon les effets qu’ils produisent, qui sont beaucoup plus achevés et significatifs lorsqu’ils sont mis côte-à-côte et travaillent de concert ; laissant entendre que chacun réduit à lui-même ne représente à peine que lui-même, et à grand peine ; et que chacun mis de conserve avec l’autre, suggérant soudain un paysage gigantesque et des perspective de l’au-delà du monde.

En eux-mêmes, que sont-ils à côté des immenses événements qui jalonnent notre histoire présente et si pressante, et la haussent au niveau de la métahistoire ? Rien certes, mais il y a les “immenses événements”...

... Me vient alors l’image qu’employa en 1805 mon cher “comte Joseph”, ci-devant Joseph de Maistre ; lorsqu’il parle de « l’énorme poids du rien ».

Cela me ramène à un texte que j’écrivis il y a, déjà car le temps passe si vite, lui, – déjà presque dix ans. Effectivement, l’expression était employée, y compris dans le titre (« Nous et l’énorme poids du rien »). J’en reprends ici le début, situant circonstances et cause de l’emploi de cette expression :


« En février 1805, le comte Joseph de Maistre, qui nous est particulièrement cher, est installé à Saint-Petersbourg où il représente le royaume du Piémont Sardaigne, dans le plus extrême dénuement personnel et le désintérêt complet de son roi, et pourtant au milieu de la sollicitude et des prévenances du tsar Alexandre Ier et de l’élite russe qui ont distingué en lui le grandiose métaphysicien de la Révolution française. Le 14 de ce mois de février 1805, il écrit une lettre à son frère Nicolas, “monsieur le Chevalier de Maistre”, à qui il parle, “là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m’est cher, en face d’un avenir sombre et impénétrable”. Nous citons cet extrait, en gardant deux soulignés du comte (‘aplatie’ et ‘rien’), dont l’un que nous permettons de compléter pour notre compte…
» “Je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance
 […] et ne voyant autour de notre cercle étroit […] que de petits hommes et de petites choses, je me disais : ‘Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici comme une huitre attachée à son rocher ?’ Alors je souffrais beaucoup : j’avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l’énorme poids du rien…”
» Le comte Joseph parlait de la vie monotone de Chambéry, qui, trente ans plus tôt, lui “aplatissait la tête” (quelle superbe expression !)… C’était avant le 1789 que tout le monde sait, dans une Savoie à la fois si proche de la France par la langue et éventuellement par les idées des Lumières ; à la fois contrainte par le royaume de Piémont Sardaigne et son “absolutisme turinois” à une sujétion pesante sinon à une vie intellectuelle strictement contrôlée et “écrasée” par divers éléments d’une attention policière régulièrement envoyée par le roi trônant à Turin et éprouvant une méfiance jalouse pour sa lointaine et suspecte province de Savoie. Effectivement, Maistre fut un “homme des Lumières”, souffrant de cette contrainte, ouvert aux idées nouvelles, franc-maçon mais jamais séparé de la Tradition, et qui en vint à ses positions métaphysiques extrêmes et sublimes en s’appuyant sur la connaissances de ces idées, en comprenant à la fois, sous la force de l’intuition haute, l’impératif de leur apparition à cause d’un système absolutiste en lambeaux, puis leur force absolument dévastatrice, et enfin, au-dessus de tout leur caractère absolument subversif, – tout cela conduit selon des “plans généraux” qui dépassaient absolument les comportements et les ambitions humaines. Maistre ne fut jamais, ni un monarchiste entêté, ni un conservateur borné, ni un réactionnaire exalté ; il fut un métaphysicien, un homme de l’intuition haute, comprenant à l’exposé sanglant de la Révolution française, quelle joute grandiose emportait soudain l’Histoire devenu métahistoire ; la tenant pour un acte indirect de la volonté divine, destiné à purger le monde de la déviation où s’était enfoncé le temps monarchique, mais sans évidemment aucunement en partager le fondement qui est absolument l’inversion même, le double diabolique, du Principe de la Tradition. La Révolution française débarrassa Maistre de “l’énorme poids du rien”… »

... Or, c’est notre cas mais ce n’est pas notre cas ! Rien ne semble devoir nous débarrasser de notre « énorme poids du rien » que représentent les événements que nous identifions, alors que des événements autres, mystérieux, insaisissables, qui doivent être avec tous les arguments du monde identifiés comme proprement révolutionnaires ne cessent de déferler sur nous, autour de nous, de nous emporter, de nous réduire, de nous dévorer en notre substance tel que nous étions auparavant, chargés de notre inévitable complicité avec le Système qui domine tout, ces événements qui ne cessent de nous rouler et de nous désintégrer en un sens ; je dis “désintégrer en un sens” pour signifier que l’idée n’est pas nécessairement péjorative !

... “Nous désintégrer”, c’est aussi néantir ce qu’il y a nécessairement du Système en nous comme il est dit juste auparavant (“notre inévitable complicité avec le Système qui domine tout”), et par conséquent “nous ouvrir” à d’autres possibles. C’est que la besogne est rude, par rapport aux temps du comte Joseph, si l’on considère l’énorme charge qui nous infecte, de plus de deux siècles de modernité dont Maistre n’était nullement embarrassé.

Ainsi, notre “rien” est-il bien différent. Il est fait de simulacres infâmes dont la mission est de nous dissimuler à nous-mêmes, de nous pousser comme moutons en pâture et parfois en chamaille, de nous faire nous prendre pour ce que nous ne sommes point. Tout cela a au moins comme effet, sous l’énorme poids du “rien” qu’il paraît y avoir, de divertir notre attention, de nous faire nous prendre pour ce que nous ne sommes pas, de nous vider enfin de ce qu’il reste du Système en nous ; et ainsi, laissant le champ libre au reste, à l’immense fureur silencieuse et invisible à nos “yeux aveugles”, l’immense fureur des cieux et des dieux.

Ce que nous subissons est effectivement “énorme”, mais aussi à la fois étrange et extraordinaire. Il n’y a pas de crise métahistorique écrasante et visible, ni plusieurs crises furieuses et hurlantes, – du moins, pour la plupart d’entre nous, nous n’en entendons rien. Par conséquent pas d’“attente de crise” comme chez Maistre, mais bien une “structure crisique” qui fait que tout, absolument tout est d’ores et déjà crise. On pourrait dire que “tout fait crise”, comme l’on dit que “tout fait sens” ; et tout cela se réalise, “sous nos yeux aveuglés

... Le “Rien” du comte Joseph, c’était la charge de l’attente d’un événement qu’il avait bien de la difficulté à concevoir. Notre “rien”, c’est la charge de l’événement en cours que nous ne voyons pas, auquel nous ne comprenons rien, dont nous ne savons même pas qu’il y a tant de difficultés à le concevoir.

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