Le sommet des âmes perdues

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Le sommet des âmes perdues

• Qui a-t-il de plus important : le sommet de l’OTAN à Vilnius (quelques dizaines de pays, on ne sait plus exactement) ou quelques mots marmonnés en fin d’interview par Biden pour dire que les USA n’ont plus d’obus de 155mm à donner aux Ukrainiens (et peut-être pour mener eux-mêmes une campagne) ? • Le simulacre est en bout de course et les ambitions de l’armée ukrainienne également : c’est ce que nous a montrés Vilnius. • Désormais, la bataille est celle de la sauvegarde des principaux acteurs de l’Ouest-dispersif, avec notamment la grande question de l’avenir des USA dans la perspective grandiose des présidentielles de 2024. • Pour cette raison justement, on voit se  dessiner les étapes finales d’une course opposant une aggravation de la situation en Ukraine si les USA étaient tentés par le nucléaire et une implosion interne de la situation des USA. • Le temps allant très vite, on peut d’ores et déjà avancer que 2024 évincera toutes les années précédentes comme productrice d’événements extraordinaires et complètement imprévisibles et imprévus.

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12 juillet 2023 (18H40) – Autrefois, car les temps ont changé, on parlait au cinéma, dans les ‘films noirs’ hollywoodiens, de la “femme fatale”. Aujourd’hui, dans les comptes-rendus de politique des relations internationales, dans ces temps désespérés et désespérants, se glisse toujours une “phrase fatale”, – même s’il y en a deux, – et même trois, après tout. En voici un bon exemple, extrait d’un texte du 10 juillet d’Andre Damon, sur l’inflexible site ‘WSWS.org’ des inflexibles trotskistes :

« La réunion de Vilnius a été conçue comme un sommet des vainqueurs. Au lieu de cela, les puissances de l'OTAN se réunissent sur fond d'échec militaire : la réunion sera un “Sommet des Désespérés”. Tous les régimes de l'OTAN sont confrontés à de profondes crises internes, qui seraient intensifiées par un échec majeur de la guerre qu'ils ont provoquée. »

Personne ne croit plus vraiment à cette guerre du fait d’une trahison : les événements ont trahi la narrative élaborée et poursuivie, et encore exposée aujourd’hui. C’est cette narrative ou rien, – ou bien l’effondrement dans le désespoir... Ainsi Attali l’a-t-il redit avec une rage froide mais un respect onctueux pour son interlocuteur :

« Heureux de vous entendre, monsieur le Président... Et mon point de vue est très simple. Mon point de vue est très simple : il n’y a pas d’autre solution qu’une victoire totale et qu’il faut se débarrasser de Poutine... Aucun compromis n’est possible, aucun compromis... »

Les HIMARS, les ‘Leopard-2’, les F-16 et les ‘Patriot’, – tout cela est accessoire et n’a qu’un intérêt annexe, – de la quincaillerie, du bruit de tonnerre-circus, le triomphe publicitaire de la technologie occidentale pour Salons des Armements. La seule chose qui compte, et qui est le désespoir dont l’on parle : comment faire durer cette guerre encore un bon petit temps convenable, avec des offensives, des champs de mine, des massacres, des prises de village et des blessures dans la boue... ? Qu’importe que les Ukrainiens reculent, empilent échec sur échec, puisque de toutes les façons ils gagneront : il suffit que la guerre dure ! Les bruits de paix qui menacent Vilnius où la conférence se tient et s’est tenue, voilà le danger.

Vous noterez que ces absurdités que nous débitons ne sont pas si différentes que la remarque de bon sens reproduite du texte du trotskiste Damon : Vilnius “sommet des vainqueurs”, crises majeures dans tous ces pays s’il y avait “un échec majeur” de la guerre, c’est-à-dire si l’un des combattants s’arrêtait de combattre, conduisant de facto à la paix, – la “paix” comme “échec majeur” de la guerre et les “vainqueurs” s’ils parviennent à éviter la paix interruptrice de toute guerre.

Vous remarquerez que tout le monde, au fond, ne craint qu’une chose : c’est que Washington, qui a tout arrangé pour que cette guerre se fasse et dure le plus longtemps possible, “passe brusquement à autre chose”. On a entendu à plusieurs reprises le duo Christoforou-Mercouris observer qu’à côté des durs-neocon qui veulent poursuivre la guerre à tout prix, – ceux qui sont cadenassés dans le département d’État qui ressemble à un fort assiégé, c’est-à-dire Blinken et Nuland, – le conseiller de Biden, Sullivan, semble devoir revenir à ses occupation principales qui concernent la préparation et la gestion d’une campagne électorale et présidentielle, – si l’on voit où l’on veut en venir. Aussi John Helmer, qui a lui aussi remarqué le « Washington, maillon faible » de Jacques (dit-Jack) Attali, résume-t-il l’angoisse générale des Européens qui craignent de n’avoir plus personne pour les déplumer par sodomie consentie :

 « En lieu et place d'un mouvement anti-guerre à Washington, il y a une bataille de chiffonniers entre les factions pour savoir quels moyens, quelles conditions peuvent être élaborés pour que les États-Unis quittent l'Ukraine avant que l'armée ukrainienne ne capitule, que Vladimir Zelenski ne s’enfuie pour sauver sa vie et sa fortune et que l'alliance américaine appelée OTAN ne s’effondre pour couronner le tout. »

L’Europe et la “Troisième Dernière”

Les Européens se sont mis dans un curieux cul-de-sac. Ils ne craignent de rien de plus qu’un affrontement avec la Russie dégénérant en Troisième Guerre mondiale et ils font de plus en plus, et bientôt ils feront tout pour trouver comme seul moyen d’empêcher les USA de faire comme d’habitude (foutre le camp après avoir déclenché le feu de la guerre) que de les faire entrer directement dans cette guerre... Ce sera direction la “Troisième Dernière”, puisque leur participation directe y mènerait nécessairement...

Voilà comment Damon, avec l’optimisme roboratif des trotskistes qui annonce la “Troisième Dernière” depuis 15-20 ans, voit les choses aller leur chemin...

« ...Simon Tisdall, du Guardian, a publié ce week-end un article d'opinion demandant directement aux troupes de l'OTAN de s'impliquer dans la guerre. Dans cet article, intitulé "L'OTAN doit enfin intervenir pour stopper la Russie", M. Tisdall demande : "Finies les conditions, les cavales et les mises en garde intelligentes, s'il vous plaît. L'OTAN doit libérer sa puissance considérable pour assurer la victoire de l'Ukraine".

» En déclarant que “l’adhésion de l'Ukraine [à l'OTAN] devrait être accélérée”, M. Tisdall dévoile la motivation centrale de cette campagne : “Pourtant, aussi importante que soit cette question, l'OTAN est confrontée à une question bien plus importante cette semaine : celle de savoir si elle en fait assez pour s'assurer que Kiev gagne la guerre, –  ou du moins, ne la perde pas”.

» Pendant des mois, les médias américains ont fait l'apologie de l'offensive de printemps de l'Ukraine, qu'ils ont proclamée à bout de souffle comme un tournant décisif dans la guerre. Il y a un peu plus d'un mois, The Economist proclamait : “Les responsables militaires occidentaux pensent que les troupes russes, peu motivées et mal entraînées, épuisées après des mois d'offensives infructueuses, pourraient avoir du mal à défendre les tranchées et les fortifications”.

» Aujourd'hui, face à l'échec de l'offensive ukrainienne, – qui n'a rien donné malgré la mort de dizaines de milliers de soldats, – les médias américains affirment que le seul moyen de sauver le régime de Kiev d'une débâcle militaire est d'intervenir directement.

» La réunion de Vilnius a été conçue comme un sommet des vainqueurs. Au lieu de cela, les puissances de l'OTAN se réunissent sur fond d'échec militaire : la réunion sera un “Sommet des désespérés”. Tous les régimes de l'OTAN sont confrontés à de profondes crises internes, qui seraient intensifiées par un échec majeur de la guerre qu'ils ont provoquée.

» En mai, à la suite de l'annonce de l'envoi par les États-Unis de chasseurs F-16 en Ukraine après la chute de Bakhmout, le World Socialist Web Site a posé la question suivante : “Comment les États-Unis vont-ils réagir à cette nouvelle débâcle ? Jusqu'où Washington peut-il aller dans l'escalade ? Peut-on douter qu'après l'envoi à l'Ukraine d'avions de combat perfectionnés, des demandes émergeront dans la presse pour que Biden envoie des armes nucléaires ‘défensives’ à l'Ukraine, ou même pour que les troupes de l'OTAN, que ce soit dans le ciel ou au sol, soient directement impliquées dans les combats ? ”

» Ces prédictions ont été confirmées en l'espace de quelques mois.

» Dimanche, Joe Biden a déclaré qu'il était “prématuré” que l'Ukraine rejoigne l'OTAN. “Si c'était le cas, nous serions en guerre avec la Russie”, a déclaré M. Biden. Cette déclaration doit être replacée dans le contexte de la déclaration de M. Biden en février 2022, selon laquelle “l’idée que nous allons envoyer des équipements offensifs, des avions, des chars et des trains... s'appelle la Troisième Guerre mondiale”, qui a été suivie par le déploiement par les États-Unis de chars de combat principaux et de F-16. Toutes les lignes rouges que l'administration Biden prétendait ne pas franchir en Ukraine l'ont finalement été, parfois quelques semaines, voire quelques jours plus tard. »

L’Amérique désarmée

Mais que valent toutes ces descriptions apocalyptiques devant une vérité-de-situation que les indépendants alternatifs répètent depuis des mois et que les chefs militaires (US) disent à mi-voix, et dont la presseSystème s’est abstenu jusqu’ici de dire un seul mot, – à savoir que l’Amérique est désarmée ? Cette terrible situation n’a rien à voir avec les occurrences précédentes, par exemple lorsque l’Amérique s’est trouvée projetée dans la guerre en 1941 et qu’il lui a fallu ré-armer. Cette fois, après un mouvement de ralentissement minime durant les années 1990 (les “dividendes de la Paix”, sorte de farce du type Marx-Brothers), depuis 9/11et 2001 le budget de l’armement ne cesse d’augmenter exponentiellement.

Nous ne serions pas loin de la réalité si nous disions qu’entre les années 1990 et aujourd’hui les dépenses militaires annuelles US, – nous parlons des dépenses réelles, pas des pirouettes de comptables au Congrès, – sont passées de un-demi trillion ($500 milliards) à 1,5 trillion ($1 500 milliards)... Donc, l’Amérique ne cesse de se sur-armer et l’Amérique est dés-armée.

Note de PhG-Bis : « Inutile de s’attarder dans des tripatouillages d’explications. Quelques mots suffisent, étirés jusqu’à la monstruosité américaniste : corruption, redondances, gaspillages, folies technologiques, – bref, le ‘Principe de Peter’ au millième. Cela signifie que si l’on ajoute encore des $ milliards et de $trillions on ne fera qu’augmenter tous ces maux. »

La pathétique démonstration de l’Amérique désarmée a été faite par le pathétique président actuel des USA, au cours d’une interview de CNN. Ce vieillard irresponsable expliquait pourquoi l’on allait livrer à l’Ukraine ces armes épouvantables que sont les obus à sous-munitions qui sont connues et reconnues comme des armes de “crimes de guerre” dont 94% des victimes sont des civils. On allait les livrer alors que le Pentagone les avait stockés pour ne plus s’en servir, parce que les USA n’ont plus d’obus de 155mm, – les plus utilisés en Ukraine, – à donner aux Ukrainiens... Ce qui est en cause ici n’est pas volonté de livraison d’armes du type-“crime de guerre” mais le fait que les USA, à court de munitions, n’ont rien d’autre à livrer... D’où ceci, de ‘SputnikNews’ :

« Le président Biden a été critiqué pour avoir “vendu la mèche” et révélé que les États-Unis étaient “à court de munitions”.

» Lors d'une interview accordée aux médias américains avant sa visite au Royaume-Uni, puis au sommet de l'OTAN en Lituanie, le POTUS démocrate a réaffirmé l'importance du transfert d'armes à sous-munitions létales à l'Ukraine.

» Face au concert croissant de voix critiquant cette décision, allant des alliés de l'OTAN aux principaux démocrates, M. Biden a défendu l'envoi de ces bombes, interdites par plus de 100 pays, dans la zone de conflit en Ukraine, en s'exclamant : “Il s'agit d'une guerre liée à des munitions... Ils sont à court de munitions et nous n'en avons plus beaucoup”.

» Le commandant en chef, âgé de 80 ans, a ensuite ajouté :

» “Et donc, j'ai suivi la recommandation du ministère de la Défense, – non pas de manière permanente mais pour cette période de transition pendant que nous nous rééquipons en obus de 155 pour les Ukrainiens. »

... Ce qui permit à Mercouris de faire cette remarque qui a une très puissante valeur symbolique, sans s’en tenir à la munition impliquée ni à la destination prévue :

« C’est la première fois  dans l’histoire moderne que les États-Unis sont à court de munitions en pleine guerre ! »

Quelle sorte de risque ?

Cette faiblesse de la puissance américaniste en plein déclin est un curieux argument avec de multiples contradictions. Il dit que si, comme le prétend Attali, « Washington [est le] maillon faible », ce n’est certes pas pour la raison évoquée, ni pour la conséquence envisagée. Il n’est pas dit une seule seconde que, dans l’état actuel de la situation politique à Washington, dans l’état d’esprit de la presseSystème et du système de la communication, – tout cela, avant les présidentielles-2024, qui sont l’énigme fondamentale, – Washington puisse basculer dans l’état d’esprit de se retirer ; nous serions même grandement étonnés d’un tel revirement, avec un Biden sénile et tous les travers d’une dementia senile impliquant un entêtement et une agressivité extrêmes.

Si effectivement, Washington continuait à vouloir jouer son rôle de soutien n°1 de l’Ukraine et de soutien d’une guerre contre la Russie et allant jusqu’à Moscou, avec les moyens ridiculement réduits et inadéquat où cette puissance est tombée, alors on rejoindrait l’argumentation présentée hier de Andre Damon, mais selon une logique inversée... Voici ce que disait Damon :

 « La décision d’utiliser des bombes à fragmentation – indépendamment de son impact à long terme sur les civils – est de tuer le plus grand nombre possible de soldats russes. Le raisonnement qui a conduit dans le passé à utiliser l’agent orange et le napalm, et qui servira à sanctionner l’utilisation d’armes nucléaires tactiques, opère aujourd’hui. [...]

» Chaque argument avancé par la Maison-Blanche pour justifier l’envoi de ces armes de terreur en Ukraine pourrait être utilisé pour justifier le déploiement, voire l’utilisation, d’armes nucléaires tactiques dans le conflit. Certes, selon la Maison-Blanche, les retombées nucléaires présentent un risque pour les civils, mais ce risque doit être “soupesé” par rapport au risque d’avancées militaires russes. »

• Pour nous, ce ne serait nullement pour préparer un accès au nucléaire que les USA ont décidé la livraison de bombes/d’obus à fragmentation, mais bien parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement puisqu’ils n’ont plus d’obus normaux. Quoi qu’il en soit, ce faisant il font évoluer la situation vers la possibilité de l’emploi du nucléaire puisque, comme le démontre Damon, ce type d’armes se rapproche dans l’esprit de la catégorie du nucléaire comme “arme de destruction massive”.

• Dans le même sens, on pourrait aisément parvenir à une situation si catastrophique pour l’Ukraine que l’équipe Biden, pour maintenir cette posture d’aide à l’Ukraine qui pourra difficilement ne pas peser sur la préparation de la campagne présidentielle, serait contraint d’envisager des mesures plus importantes sans en avoir les moyens réels, sinon à engager les forces US elles-mêmes et/ou à envisager l’emploi du nucléaire tactique comme “tueur de Russes”.

• On voit que c’est le contraire de l’argument de Damon, qui affirme que les oligarchies US veulent une guerre totale (donc nucléaire) contre la Russie. Mais le résultat, lui, n’en serait pas très éloigné.

La pantomime de Vilnius

On voit que nous n’accordons pas beaucoup d’importance au sommet de Vilnius qui s’est surtout distingué, à notre sens, par son budget de $100 millions et l’effectif de ses forces de protection et d’organisation de 30 000 hommes qui eussent été bien utiles à Zelenski sur le front ukrainien. La déclaration de Biden sur les obus était à elle seule bien plus importante, non pour annoncer un renoncement des USA, mais pour mesurer l’extraordinaire ivresse cosmique dans laquelle se déplace Washington entre la vérité-de-situation de ses moyens et la fantasy de ses constructions méta-stratégiques qui conduisent son simulacre d’action, quel que soit le nombre d’obus, et s’il le faut au risque du nucléaire.

Plus que jamais, bien entendu, il y a l’hypothèque des présidentielles-2024. L’évolution de la situation ukrainienne ne va pas apaiser leur climat mais au contraire l’aggraver considérablement. Vilnius a figuré, à cet égard, comme un bon marquoir disant qu’il ne faut rien attendre d’autre que l’explosion finale, et en espérant, – très fortement et avec une grande conviction pour notre cas, – qu’elle se produira aux USA plutôt que sur les champs de bataille de l’Ukraine. Cela constituerait alors, effectivement et plutôt que le champ de ruines suicidaires d’une guerre nucléaire, l’élément déclencheur d’une nouvelle époque, avec des facteurs d’intervention absolument imprévisibles ; nous le disons depuis fort longtemps :

« Nous l’avons déjà écrit et nous le répétons avec force : il ne peut y avoir, aujourd’hui, d’événements plus important pour la situation du monde qu’une dynamique de dislocation des USA.  [...]  La fin de l’‘American Dream’, qui interviendrait avec un processus de parcellisation de l’Amérique, constituerait un facteur décisif pour débloquer notre perception, à la fois des conditions de la crise, de la gravité ontologique de la crise et de la nécessité de tenter de chercher une autre voie pour la civilisation – ou, plus radicalement, une autre civilisation. »