Le risque Assange

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le risque Assange

11 décembre 2019 – Il m’est arrivé une chose peu banale : j’ai signé un manifeste, une pétition, – non, plutôt une “lettre ouverte” ; moi qui me suis toujours gardé de ces initiatives dites “citoyennes”, ou “démocratiques”, ou que sais-je... Pourquoi cette retenue, voire cette méfiance un peu hostile, dans tous les cas d’une indépendance jalouse ? pourrait m’interroger une voix soupçonneuse et inquisitoriale...  Peu importe car là n’est pas le sujet du jour.

Je reprends et poursuis dans l’ordre de mes pensées et des actes du monde...

Le sort qu’ils (les Orques du Système, ou zombieSystème) font subir à Assange est d’une ignominie qui passe toute mesure. Je veux dire par là que je parle dans l’ordre du symbole, sans volonté de véracité historique ni culturelle, pour observer qu’on ne peut trouver dans le passé une mesure d’un rassemblement pour un cas spécifique et d’une grande notoriété publique mondiale, – d’une telle cruauté, d’un tel fouillis de communication pour la tartufferie du légalisme exercée dans la plus complète inversion du sens moral, d’un tel exhibitionnisme de la part des tourmenteurs, d’un tel cynisme glacial, d’une telle inhumanité à collet monté dans le sens de la prétention, d’un tel empilement de mensonges, et par-dessus tout cela, – et c’est là où je veux en venir au bout du compte, comme port d’attache des Orques en vérité, – d’une telle bêtise, comme l’on dirait “à front de taureau”, quoique je m’en voudrais de mêler ce bel et puissant animal à cette saloperie du zombieSystème... Il suffit ! On comprendra que, pour moi, la messe est dite et que je me suis fait ma religion. J’éprouve un certain dégoût qui est d’une certitude du fond de moi-même d’appartenir à une “civilisation” qui fait cette chose-là, précisément, le martyr d’Assange pris comme un simulacre-de-symbole des Derniers Temps qui prétend encore à l’autorité d’une légitimité pourrie. Cette contre-civilisation pue totalement et totalitairement la charogne.

Par ailleurs ou “en même temps”, comme il vous plaira, voilà qu’il se passe peut-être quelque chose.

J’avais déjà été (agréablement) surpris en apprenant, via John Pilger, qu’une association nationale de journalistes britanniques venait de prendre position contre l’incarcération et le traitement infligé à Assange : « Il y a enfin une prise de conscience croissante que l'injustice flagrante contre Assange est susceptible d'arriver à d'autres. La récente  communication  de la National Union of Journalists de Grande-Bretagne est un signe de changement. Le silence doit être rompu si l'on veut que les journalistes retrouvent leur honneur. » 

Depuis, d’autres nouvelles vont dans ce sens.

Une “lettre ouverte” a été lancée, à destination des journalistes du monde entier. (Une “lettre ouverte” de  200 docteurs en médecine avait auparavant été publiée.) Elle m’est venue aux oreilles  par l’intermédiaire de mon site “ennemi”-favori et même ironiquement chéri, WSWS.org, particulièrement actif dans la défense d’Assange. J’ai suivi le chemin de leur lien, ai abouti à la  “lettre ouverte”-journalistes, avec divers renvois d’explication en différentes langue, dont  la nôtre certes ; et j’ai signé, sans trop réfléchir certes, comme une chose allant de soi, – numéro 483 sur une liste de 640 à l’heure (12H45) où j’écris ces lignes, pour une initiative lancée ce week-end, demandant la libération inconditionnelle d’Assange. Vous trouvez des gens connus de bords parfois bien différents, – Pilger justement, Noah Chomsky, Daniel Ellsberg, Edwy Plenel, Alain de Benoist, Pépé Escobar, et d’autres, et d’autres ; et, me semble-t-il, bien peu de journalistes venus de la presseSystème, comme s’il s’agissait de persifler à leur encontre.

Lorsque je dis qu’“il se passe peut-être quelque chose”, je ne dis rien de précis, aucune perspective, aucune prévision. Simplement instruit par l’expérience d’une époque devenue folle et incontrôlable, qui peut accoucher de réflexes étranges et inattendus par le biais de la toute-puissance et de l’effet-Janus de la communication, il ne peut être exclu que cette sorte d’initiatives puisse dépasser les espérances qu’on met en elle, prendre son envol et rassembler du monde, et soudain, par on ne sait quel dédale de l’esprit et quelle panique pavlovienne des Orques devant le risque de la mauvaise réputation, provoquer des réactions qui soient favorables à l’intéressé. Bref et pour mon compte, je me suis dit cette fois : pourquoi pas ? Autant tenter le coup, et puis enfin saluer Assange pour ce qu’il vaut à cause de ce qu’il fit.

C’est vrai, Assange, nous lui devons tous quelque chose ; dans le sens du symbole, comme dans celui de la réalisation du symbole, ce garçon a un peu changé le monde en nous montrant que nous pouvions trouver des armes dans la communication, pour frapper la Bête, là où ça fait mal, pour poursuivre la lutte avec les armes qui importent. Assange mérite bien, pour mon compte, que je change au moins une fois mes habitudes de solitaire incivique qui voit du panurgisme partout.

Inutile de vous dire que si vous autres qui êtes journalistes ou approchant, enfin vous qui publiez, si vous êtes tentés de suivre cet exemple, – y compris le mien, – ne vous gênez pas. Dites-vous bien, toujours dans le champ du symbole, que si l’on parvenait à effrayer la Bête jusqu’à la faire hésiter, ce serait de la belle ouvrage. Il faut frapper, et encore frapper, et profiter de toutes les occasions qui vous semblent propices sans en attendre une récompense, – et c’est ainsi qu’un jour les efforts sont récompensés.  L’affaire Assange est si immonde de la part des Orques que peut-être s’avérerait-il finalement qu’avec ce martyre qu’ils lui ont imposé et qu’ils lui font subir, ils ont pris un risque inconsidéré et sont allés un pas trop loin.

Rappelez-vous Anouilh : « Vous ne le savez pas, vous autres, mais tout au bout du désespoir il y a une blanche clairière où l’on est presque heureux. »