Le nihilisme comme confiture faustienne à l’étalage

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

   Forum

Il n'y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

Le nihilisme comme confiture faustienne à l’étalage

28 novembre 2025 (02H30) – Je voudrais m’arrêter à une chronique-débat Mercouris-Christoforou d’avant-hier soir. Le titre, à mon avis, attire déjà l’attention par son caractère inhabituel : « Globalist Ukraine Nihilism », ce qui signifie à peu près si l’on veut en faire une phrase : “Le nihilisme des globalistes en Ukraine”.

Par “caractère inhabituel”, je veux dire qu’il est très inhabituel que deux chroniqueurs du style de nos deux amis, surtout inspiré par Mercouris pour les affaires diplomatiques qu’il conduit avec un soucis léché de la mesure et des usages, emploient un mot aussi peu “diplomatique”, aussi controversé en un sens, que “nihilisme”, qui est l’exact contraire de la démarche diplomatique

La première fois qu’il le cite est à 5-6 minutes du début, et il y reviendra ensuite car il s’agit bien du sujet de l’entretien :

« [Il y a l’idée est qu’il faut un accord] conclu avant l'effondrement de l'Ukraine. Le problème, c'est que de nombreuses personnes à Washington, en Europe et en Ukraine refusent tout accord. Personnellement, je crois que, face au choix entre un accord et l'effondrement de l'Ukraine, elles préfèrent l'effondrement. Je pense que le nihilisme auquel nous sommes confrontés est effectivement d’une telle gravité. Ils travaillent d'arrache-pied pour semer la confusion et rendre les négociations impossibles et vouées à l'échec. Et ils y parviennent. »

Il doit être bien entendu qu’en parlant des “globalistes”, nous parlons notamment et inéluctablement de cette “catégorie” devenue extrêmement vaste, un peu comme un fourre-tout pour y mettre tous ces “fous des guerre”, – j’ai nommé les ‘neocon’ ; – toujours au singulier en gardant le terme américaniste et aussi pour marquer notre volonté de désincarnation de ce qui n’est plus ni un  parti, ni un groupe, ni des partisans d’une idéologie, ni rien du tout dans le sens d’une mise en ordre de personnes humaines (ou inhumaines si l’on veut travailler dans la nuance humanitaristes) ayant leur libre-arbitre et leur liberté de pensée autorisée par elles-mêmes pour elles-mêmes... Véritablement, un fourre-tout de la folie dominante et absolument déchaînée, hypnotisée, comme emportée par une force venue d’ailleurs des élitesSystème !

Les guerres du général Clark

Au début de leur célébrité, c’est-à-dire autour de l’attaque du 11 septembre 2001, quand on pouvait les voir comme un groupe organisé, cohérent, voire en partie ethnique (nombreux juifs américanistes), les ‘neocon’ s’enorgueillirent, – ou bien dira-t-on qu’“on les chargea”,  – d’une doctrine (la démocratie made in USA ou selon G.W. Bush “l’incendie de la liberté” pour tous, de force et selon un maître-plan disponible dans toutes les bonnes pharmacies), d’un maître à penser (le philosophe Leo Strauss) et d’un moyen pour mettre tout cela en musique (l’armée des États-Unis). L’un des arguments les plus “rationnels” pour affirmer leur existence cohérente, en préjugeant que le Pentagone lui-même, et par conséquent Rumsfeld, était complètement ‘neocon’, fut l’épisode des révélations du général Clark.

Nous fîmes un article là-dessus, le 5 mars 2007. Nous trouvâmes la transcription complète des révélations du général Clark sur ‘Democracy Now !’ le 2 mars 2007 (Clark interviewé par Amy Goodman). Nous le rappelons (le texte initial est laissé en anglais dans le texte de 2007).

AMY GOODMAN : Voyez-vous une répétition des événements qui ont précédé la guerre en Irak — les allégations concernant les armes de destruction massive, l'emprise médiatique massive sur le sujet ?

GÉNÉRAL WESLEY CLARK : D'une certaine manière, oui. Mais, comme vous le savez, l'histoire ne se répète pas à l'identique. Ce que j'avais prédit lors de mon audition devant le Congrès en 2002, c'est que si l'on voulait s'inquiéter d'un État, ce ne devrait pas être l'Irak, mais l'Iran. Or, ce gouvernement, notre administration, préférait s'inquiéter de l'Irak plutôt que de l'Iran.

Je savais pourquoi, car j'étais allé au Pentagone juste après le 11 septembre. Une dizaine de jours après les attentats, j'y suis allé et j'ai rencontré le secrétaire Rumsfeld et le secrétaire adjoint Wolfowitz. Je suis descendu saluer quelques anciens collègues de l'état-major interarmées, et un général m'a fait entrer. Il m'a dit : « Mon général, il faut que vous veniez me parler deux secondes. » J'ai répondu : « Vous êtes trop occupé. » Il a insisté : « Non, non. » Il a ajouté : « Nous avons décidé d'entrer en guerre contre l'Irak. » C'était aux alentours du 20 septembre. J'ai demandé : « On va faire la guerre à l'Irak ? Pourquoi ? » Il a répondu   « Je ne sais pas. » Il a ajouté : « J'imagine  qu'ils ne savent pas quoi faire d'autre. » Alors j'ai demandé : « Ont-ils trouvé des informations reliant Saddam à Al-Qaïda ? » Il a répondu : « Non, non. » Il a conclu : « Il n'y a rien de nouveau de ce côté-là. Ils ont simplement décidé d'entrer en guerre contre l'Irak.» Il a dit : « C'est comme les terroristes : on ne sait pas comment les gérer mais comme on a une bonne armée on peut renverser des gouvernements. » Et il a dit : « J'imagine que si le seul outil dont vous disposez est un marteau, chaque problème ressemble forcément à un clou. »

Je suis donc revenu le voir quelques semaines plus tard, alors que nous bombardions l'Afghanistan. J'ai demandé : « Allons-nous toujours faire la guerre à l'Irak ? » Il a répondu : « Oh, c'est pire que ça. » Il s'est penché sur son bureau, a pris une feuille de papier et a dit : « Je viens de recevoir ça d'en haut » — c'est-à-dire du bureau du secrétaire à la Défense — « aujourd'hui. » Il a ajouté : « C'est une note qui décrit comment nous allons anéantir sept pays en cinq ans, en commençant par l'Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et, pour finir, l'Iran. » J'ai demandé : « Est-ce classifié ? » Il a répondu : « Oui, mon général.» J'ai dit : « Eh bien, ne me le montrez pas. » Je l'ai revu il y a environ un an et je lui ai dit : « Vous vous souvenez de ça ? » Il a dit : « Mon général, je ne vous ai pas montré cette note ! Je ne vous l'ai pas montrée ! »

AMY GOODMAN : Excusez-moi. Quel était son nom, déjà ?

GÉNÉRAL WESLEY CLARK : Je ne vous donnerai pas son nom.

AMY GOODMAN : Alors, reprenez la liste des pays.

GÉNÉRAL WESLEY CLARK : Eh bien, en commençant par l'Irak, puis la Syrie et le Liban, puis la Libye, puis la Somalie et le Soudan, et enfin l'Iran. Quand on regarde l'Iran, on se demande : « Est-ce un scénario qui se répète ? » Ce n'est pas vraiment un scénario qui se répète…

Ce document a depuis été pris très au sérieux, pour argumenter que les guerres des USA depuis 9/11 avaient été très précisément programmées et planifiées depuis très longtemps, les années 1990 au mieux, avec le document Wolfowitz de 1992 considéré comme officiellement accepté, – d’une manière officieuse, certes ! Et par les ‘neocon’, et par le Pentagone, là aussi comme si c’était la même chose (alors que Bush père l’avait instantanément liquidé ). Ce n’est pas du tout notre avis, ni mon sentiment, sans nul doute. Je donne ici un bref paragraphe de commentaire qui, dès cette époque, définissait bien ma réaction qui n’a fait que s’amplifier depuis :

« L’intérêt dans l’interview de Clark, nous semble-t-il, se trouve dans les motivations des attaques et, d’une façon générale, dans le climat qui régnait au Pentagone dans les jours qui ont suivi 9/11. L’impression générale est d’une part d’une grande confusion (du style : pourquoi vont-ils attaquer l’Irak ? “J'imagine  qu'ils ne savent pas quoi faire d'autre”) ; d’autre part, d’une réelle incertitude et de l’abdication de toute volonté devant la dynamique de moyens, — dynamique aux effets bien mal mesurés certes (“C'est comme les terroristes : on ne sait pas comment les gérer mais comme on a une bonne armée on peut renverser des gouvernements”). »

Je faisais également mon décompte, puisqu’on annonçait 7 guerres en 5 ans en 2001, – d’ailleurs curieusement, sans mentionner l’Afghanistan qui serait la première en octobre 2001, pour aboutir à la déroute de Kaboul de 2021. Il restait les certitudes très type-‘neocon’ dans la confusion de l’incertitude et du chaos de 9/11 :

« Il y a par contre l’extraordinaire certitude dans la puissance militaire US. Envisager 7 invasions en 5 ans, lorsqu’on mesure ce que nous dit la réalité depuis 5 ans, est édifiant. Dès ces premiers instants, toutes les faiblesses américanistes apparaissent : vanité, aveuglement, autisme, improvisation, lourdeur bureaucratique, absence d’imagination. »

L’Ukraine imprévue, paroxysme des ‘neocon’-globalistes

Depuis la révélation de ces confidences, sinon entretemps, le mythe et l’exploitation du terme ‘neocon’ avaient fait florès et tout le monde semblait promettre à l’endosser. Les guerres aussi, n’importe comment et sans aucun ordre ni la moindre réussite, s’empilaient et empilaient morts et destructions, comme si se réalisaient les prophéties que l’on avait confiées au général Clark. Malgré l’accès à de nombreuses cartes garanties d’origine et nous montrant le monde tel qu’il serait assez rapidement, il devenait évident, ‘neocon’ ou pas qu’importe, que le chaos, le désordre et la confusion se faisaient concurrence pour affirmer chacun leur proéminence, sans nécessité d’aucune préparation ni planification comploteuse à l’origine.

Puis là-dessus, pour mettre un peu d’ordre, et pendant que la bouilloire israélo-palestinienne se poursuivait comme depuis un demi-siècle en emportant tous les voisins, l’Ukraine apparut dans toute sa splendeur. On s’en doutait depuis 1992 (indépendance), 1997 (livre de Brzezinski), 2008 (entrée permise [ou promise ?] dans l’OTAN), février 2014 (le “coup de Kiev”, « coup d’État le plus flagrant de l’histoire »), enfin jusqu’à 2022 et nos affaires actuelles où les ‘neocon’-globalistes sont à la fête devant une telle débauche de sang et de gravas. (Un jour, ils finiront bien par hurler, tant frustrés de n’être pas reconnus car le diable n’aime pas être privé de ses lauriers : “Ce n’est pas la faute des Russes, c’est nous et personne d’autre !”.)

« Les néoconservateurs sont des destructeurs. C'est leur seul point fort. » (Daniel McAdams)

... Et puis, ce constat de Mercouris, trois ans plus tard, fort bienvenu et absolument évident... A propos des globalistes, alias-‘neocon’, ou bien des ‘neocon’ alias-globalistes peu importe :

« ...je crois que, face au choix entre un accord et l'effondrement de l'Ukraine, [ces personnes] préfèrent l'effondrement. Je pense que le nihilisme auquel nous sommes confrontés est effectivement d’une telle gravité. »

Plus personne ne songe plus au plan exposé par Clark qui avait zappé l’Ukraine pourtant prévue depuis 1992, sinon pour l’évoquer comme une preuve préhistorique du dynamisme exceptionnel que montrent le gouvernement du DeepState, les lobbies divers dont l’AIPAC, le rythme de séduction de l’incendie démocratique hyperlibéral, l’irrésistible affirmation de la globalisation née de l’exceptionnalisme américaniste, – sauf, bien entendu, il faut l’ajouter pour être juste jusqu’aux moindres détails, la progression implacable d’une armée russe devenue n°1 du domaine, elle qui s’était officiellement et décisivement désintégrée au début de cette guerre d’agression pour ouvrir la voie au triomphe ukrainien et ‘neocon’-globaliste.

La mission faustienne des globalistes-‘neocon

En réalité, on doit ici se poser cette question : peut-on se permettre l’ironie dans de telles circonstances ? Oui, si l’ironie est, comme on dit et comme j’aime à dire, « la politesse du désespoir ».

Mais attention, l’on parle, j’en suis garant, du désespoir concernant les œuvres humaines quand elles atteignent un tel degré de nihilisme dont elle recouvre comme avec de la confiture (“la culture c’est comme la confiture, moins on en a plus on l’étale”) le simulacre que leur nihilisme nous offre, – entre ‘neocon’ et globalistes pour le parfum, – comme irréfutable preuve.

Alors, je me suis permis d’aventurer une hypothèse bien différente de celle des globalistes-‘neocon’ pour expliquer ce nihilisme qui n’est après tout pour l’esprit que le manifestation du Vide dans une enveloppe de Rien, – qu’importe si cela est justifié chez certains intellectuels qui prennent garde de ne pas faire ces guerres qui tuent et détruisent pour le manifester. Le nihilisme que dénonce Mercouris, et qui est finalement la confiture dont sont recouverts ‘neocon’ et globalistes, c’est l’action de forces maléfiques extérieures à eux et nullement d’origine humaine comme je prends très souvent la précaution audacieuse de le dire. “Les ‘neocon’-globalistes, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît”, aurait pu dire un Audiard plus proche de son père que Jacques. Alors “ça ose” ce qu’ils font en expliquant sans vergogne ni doute, ni découragement, mais avec une telle certitude, qu’il semble s’agir ; système de la communication aidant, d’un acte général profondément humain et si moral qu’il construit quasiment un Nouveau Monde.

Le Diable a compris tout cela. J’ai même l’impression qu’il a conçu tout cela, minutieusement, avec un brio considérable et sans la moindre peine pour trouver les troupeaux entiers si alléchés et hypnotisés à l’idée de faire du ‘neocon’-globaliste. Ils ont pris bien soin de s’enduire de nihilisme (confiture), de la sorte qui repousse les questions, – non et mieux, qui les pulvérise à coups de missiles (lorsqu’ils marchent, ce qui se fait rare puisqu’ils sont occidentaux-impulsifs). Bref, la civilisation en marche catastrophique, comme un docteur Faust ‘neocon’-globalistes.