L’art étrange de la “dystopie hystérique”

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’art étrange de la “dystopie hystérique”

25 avril 2024 (19H30) – En suivant un texte de la pétillante Caitline Johnstone, on est conduit à relever la réussite quasiment totale et complète de ce que notre consœur nomme “dystopie”, et que j’aurais plutôt tendance à renforcer de qualificatif : soit “dystopie hystérique”, soit “inversion dystopique”. Elle parle de la Palestine, de ce que nos yeux sont obligés  d’identifier comme un “génocide” en Palestine alors que les bonnes manières, la bonne éducation, l’élégance du jugement poussent et vous font savoir, même en vous tordant un peu le bras, qu’il n’est pas  concevable de poursuivre sur cette voie.

Par exemple, lorsqu’elle écrit :

« Toutes les vociférations frénétiques sur les manifestations pro-palestiniennes dans les universités ces derniers jours montrent clairement que notre civilisation est tellement perverse et détraquée qu'elle considère que s'opposer à un génocide est bien pire que d'en commettre un. Ce qui est à peu près aussi rétrograde que peut l'être une société.

» Sérieusement, essayez d'imaginer une civilisation plus tordue et plus déséquilibrée que celle qui s'indigne davantage de ceux qui protestent contre les atrocités génocidaires que de ceux qui les commettent. Une civilisation où les gens portent leur pantalon sur la tête et marchent à l'envers toute la journée ? Ce serait moins dangereux. [....] Ce serait moins délirant.

» Rien n’est plus délirant dans ce monde... »

Et ainsi de suite, et Johnstone poursuit en citant de moins en moins la Palestine car ce qu’elle décrit pour nous est un mal universel, touchant tous les aspects de notre vie, toutes les facettes de notre politique. En effet, la dystopie hystérique de la Palestine entre nécessairement dans un comportement qui est devenu aujourd’hui une obligation morale, – nous disons bien et je dis bien : “morale”. Ce constat n’est plus, ni une accusation, ni une découverte, ni une surprise ; c’est une évidence, une façon d’être, exactement comme l’on respire et comme l’on digère.

Du coup, Caitline, qui reconnaît tout cela, à mon avis, de la façon la  plus affirmée, s’interroge sur les causes du comportements des puissances qui imposent ces comportements dystopiques et ces inversions perverses. Quel est leur but ? Sa réponse n’est pas satisfaisante pour mon compte, – même si elle pourrait me répliquer : avez-vous  mieux à proposer ? Quoi qu’il en soit, – on verra plus loin, – elle répond, après avoir cité un exemple de plus d’emplacements invertis, d’enroulements immondes contre toute humanité  et toute logique de l’humanité :

« Quel genre de perversité, quelle genre de foutue dystopie est-ce là, pour que les gens s'informent et se fassent une opinion à partir de ces organes d'information ? Notre civilisation toute entière est saturée de propagande dénaturant la réalité comme celle-ci, et cela rend fou. Nos boussoles morales ont été retournées à 180 degrés de notre vrai nord, et nos capteurs internes sont branchés sur des fréquences totalement parasitées.

» Ils ont besoin que nous devenions dingues à ce point pour continuer à soutenir un empire planétaire qui ne peut littéralement pas exister sans violence et sans tyrannie permanentes. Ils ont besoin que nous pensions que le haut est en bas et que le noir est blanc. Il faut non seulement que nous soyons incapables de faire la différence entre le bien et le mal, mais aussi que nous croyions que le mal est le bien et que le bien est le mal. Ils pilonnent donc notre conscience collective jour après jour avec des opérations psychologiques extrêmement agressives sous forme de propagande dans les médias dominants, pour s'assurer que nos mécanismes internes sont suffisamment perturbés pour que nous consentions au degré de dépravation requis pour que nos dirigeants puissent continuer à nous dominer sur cette planète. »

... Mais le problème subsiste : arrivés là où ces pratiquent nous amènent par l’usage hystérique de la communication nous amènent, qu’ont-ils donc de plus ? Quelles satisfaction de caractère obtiennent-ils ? Même retranchés dans leurs bureaux luxueux, avec le défilé continuel de leur cour chargée de les rassurer par réflexe syndical, ils ne peuvent toujours pas mettre le mot  “Fin”... Je veux dire, ils n’ont pas assez de choses en plus, de pseudo-satisfaction de soi, de contentement et de renforcement du caractère pour, par exemple, s’installer sur une terrasse au grand air et penser sereinement :

« Nous y voilà, ma besogne faite, maintenant je peux, comme le loup de  Vigny, souffrir et mourir sans parler. »

Je veux dire qu’ils n’ont pas accompli leur révolution au sens d’Hanna Arendt, comme ce chemin que suit une élipse, en revenant à son point de départ après avoir réussi à hausser l’ensemble, lorsque, – disons pour faire net, – la centième année d’âge atteinte il se retrouve à la non-existence d’avant la naissance. Non non, ils sont là, baignant dans leur richesse  et leurs nourritures terrestres, sans autre perspective, sans la moindre idée de la voie que leur a ouvert leur longue lutte pour rendre les gens fous et invertir le monde. Bref, si l’on veut être leste, on dira qu’en suivant ses consignes ils se sont faits enculer par le diable et son sexe  d’or et en conservent quelques méchantes et lancinantes brûlures et plaies sans toujours n’avoir rien compris.

Notre drame actuel, c’est qu’il nous est impossible d’expliquer à ces gens qu’ils sont trop enfermés dans leur narcissique satisfaction d’eux-mêmes que leur impose leur individualisme pour comprendre ce qui ne peut leur être expliqué. Le rythme des machines et des technologies autour d’eux est trop rapide pour qu’ils aient la force d’arrêter cette pression, s’en libérer un instant, retrouver leurs esprits, se reconstruire le temps nécessaire pour s’interroger, avant de repartir.

Ce qui a fait la puissance pérenne de notre passé, de nos antiquités, de nos ancêtres à l’extrême sagesse, c’est la lenteur que nous imposions au Temps avec l’aide des dieux qui voyaient de leur avantage de nous voir fonctionner dans un sens utile à eux tous, à nous tous. Maintenant, à tourner comme des toupies, nous n’intéressons plus personne. Nous en sommes à nous gaver de génocides ! Aucune explication, aucune justification ne viendra de nos fusilleurs et de nos tourmenteurs (je gardent le mot “bourreau” dans la dimension spirituelle où le mettent Joseph de Maistre, Charles Baudelaire, Alexandre Dumas), – ceux-là qui vous jurent qu’ils ne sont ni fusilleurs ni tourmenteurs et qui, – pour certains, j’en suis sûr, – doivent faire pénitence en secret. Il n’y a rien à attendre d’eux que les déchets habituels des êtres humains situés entre la bouche et le rectum.

Il nous faut autre chose. Vous savez à quoi je pense, j’imagine ? Je pense à vous et à nous faire méditer ces phrase de Douguine :

« Aujourd'hui, plusieurs plans qui, jusqu'à récemment, étaient indépendants, se rejoignent :

» La religion, la théologie et surtout l'eschatologie, qui semblaient avoir été bannies à la périphérie depuis longtemps, mais qui pénètrent à nouveau tout, jusqu'à la vie de tous les jours. »

Vous comprenez bien que, dans de telles conditions, ils sont bien incapables de  répondre à la question que nous brûlons de leur poser : Pourquoi faites-vous ce que vous faites ?  A quoi cela sert-il d’accomplir ce que vous accomplissez, que vous ne comprenez même pas, qui sème la désolation en croyant sauver une civilisation ?

Bien sûr, je sais bien qu’un Taguieff nous dit ceci, qui aide à comprendre c’est sûr, et rend encore plus impératif de se passer de leurs explication filandreuses :

« On a trop négligé de considérer le rôle de la bêtise dans l’histoire, comme le notait Raymond Aron. Mais la bêtise la plus redoutable, parce qu’elle passe inaperçue, c’est la bêtise des élites intellectuelles, soumises aux modes idéologiques et rhétoriques, conformistes dans leurs rêves de “radicalité” et fascinées par la violence des supposés “damnés de la terre”, censés avoir “toujours raison”. »