L’Amérique chancelle...

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L’Amérique chancelle...

Tant que les USA (“l’Amérique”) n’étaient pas vraiment touchés dans leur vérité ontologique, la pandémie  Covid-19 et son cortège de crises soi-disant “collatérales” n’étaient pas complètement globalisées ni vraiment bouclées dans leur dimension de GCES. Désormais, nous y sommes. Plus de 83 millions de citoyens américains  sont en confinement, dont principalement dans les trois États majeurs avec leurs trois immenses mégalopoles (Californie avec Los Angeles, Illinois avec Chicago, New York avec New York City). Partout les États proclament l’état d’urgence et rappellent les réservistes de la garde Nationale tandis que l’intervention de l’armée régulière (US Army et Marine Corps) ne devrait pas tarder, y compris à la demande d’icônes progressistes du cinéma demandant un déploiement militaire “plein de compassion” (Sean Penn).

La particularité des USA tient évidemment à sa structure politique marquée par une psychologie fortement enracinée dans des conceptions idéologico-religieuses, privilégiant l’entreprise privée et l’initiative individuelle sur le bien public et la situation collective. Le résultat est qu’une crise économique prend très rapidement des proportions sociales tragiques, comme on a pu le voir durant la Grande Dépression, jusqu’à l’arrivée de Roosevelt qui imposa une politique interventionniste massive (sans résoudre la crise économique, mais nous parlons ici de la dimension sociale).

Ce texte de Annie Lowrey du  20 mars 2020, dans The Atlantic (une publication qui n’a vraiment rien d’antiSystème), est particulièrement impressionnant, d’ailleurs dès son titre : « Ce n’est pas une Récession, c’est un Âge Glaciaire ». Lowrey montre bien la rapidité de l’effondrement économique et social, qui accompagne, voire qui précède même la pénétration de Covid-19 (Un total de 200 décès hier). C’est un choc pour l’Amérique, écrit-elle, mais c’est un choc pour nous également, et tout cela selon ses termes sur « une échelle qui semble eschatologique ».

« Nous ne pouvons pas encore dire que nous sommes en récession, du moins pas officiellement. Un comité décide de ces choses-là, – donc,  pas officiellement. Le gouvernement estime généralement qu'une contraction n'est pas une récession à moins que l’activité économique n'ait diminué pendant deux trimestres. Mais nous sommes bien en récession et tout le monde le sait. Et ce que nous vivons est bien plus que cela : un ‘black swan’[‘cygne noir’],une guerre financière, une peste. Peut-être que les choses semblent normales là où vous vous trouvez. Peut-être que les choses ne semblent pas normales. En vérité, les choses ne sont pas normales. Pendant des semaines ou des mois, nous ne saurons pas de combien de points le PIB a reculé  et combien de personnes ont été contraintes de quitter leur emploi. Il faut du temps pour produire des statistiques gouvernementales. Les statistiques regardent en arrière, les derniers chiffres nous décrivant toujours une économie en plein essor proche du plein emploi. Pour apprécier la réalité présente, nous devons nous appuyer sur des anecdotes d'entreprises, des enquêtes auprès des travailleurs, des lambeaux de données privées et quelques chiffres officiels. Tout cela nous montre une économie qui n'est pas en récession, en contraction ou en phase de ralentissement, qui ne subit pas de pertes, qui ne vend pas ou qui ne corrige pas. Tout cela nous montre une dissolution, une néantisation à une échelle qui semble eschatologique.
» Ce qui se passe, c’est un choc pour l’économie américaine plus soudain et plus grave que n'importe qui de vivant n'en a jamais connu. Le taux de chômage a atteint son sommet de 9,9% 23 mois après le début officiel de la Grande Récession de [2007-2008]. Quelques semaines à peine après le début de la pandémie de coronavirus et quelques jours après l'imposition des premières mesures d'urgence pour l’endiguer, près de 20%  des travailleurs déclarent avoir perdu des heures de travailou leur emploi. Selon un responsable de la paie et de l'emploi du temps, 22% des heures de travail se sont évaporées pour les employés horaires, et trois personnes sur dix qui se présenteraient normalement au travail ne s’y présentaient plus dès le mardi [17 mars]. En l’absence d’une réponse gouvernementale forte, le taux de chômage semble certain d'atteindre des sommets jamais vus depuis la Grande Dépression ou même depuis la misérable fin du XIXème siècle (années 1890). Un taux de 20% de chômage n'est pas impossible.
» Le nombre de demandes d'allocations de chômage déposées par les États augmente  exponentiellement, ce qui indique que les chiffres nationaux vont changer lorsque nous les aurons. Lundi dernier [16 mars], 400 personnes ont demandé à bénéficier de l'assurance chômage au Colorado. Ce mardi : 6 800. La Californie a vu ses dépôts quotidiens passer de 2 000 à 80 000. L'Oregon est passé de 800 à 18 000. Dans le Connecticut, près de 2% des travailleurs de l'État ont déclaré  en un seul jour  qu’ils étaient nouvellement au chômage. De nombreux autres États rapportent le même genre  de chiffres... »

Nous citons un autre commentateur, qui prend les choses d’un point de vue moins économique, et beaucoup plus social et surtout psychologique. Son commentaire met en cause toutes les conceptions américanistes, les fondements même de ce pays qui ne fut jamais une nation, qui fut bâti sur la communication, c’est-à-dire d’abord potentiellement puis pleinement réalisés, – l’illusion, le simulacre, la narrative.

L’auteur est Michael McCaffrey, il vit à Los Angeles où il est scénariste et consultant, notamment auprès d’acteurs de cinéma. (Mais sur son site  mpmacting.com, il se définit plutôt comme « philosophe à temps partiel, prophète, pugiliste, poète », ce qui est somme toute beaucoup plus sympathique.) McCaffrey écrit régulièrement dans RT.com, comme le texte cité ci-dessous, dansCounterPunch, etc., ce qui le situe clairement dans une dissidence antiSystème ; son langage assez cru dénote une colère de bon aloi, aussi bien qu’une démarche dégagée des entraves de nombre de spécialistes en collapsologie et autres commentateurs apocalyptiques. Il n’empêche que son propos va au cœur de la psychologie américaniste, de “l’âme de l’Amérique“ s’il y en avait une, – et s’il voit la possibilité d’une fin un jour de la crise Covid-19, il ne croit pas que l’Amérique se relèvera jamais du coup qu’elle essuie aujourd’hui, – ce qui ne semble pas lui déplaire après tout.

« Les Américains ordinaires ne peuvent plus s’aveugler et s’enivrer  avec le sport et la gloutonnerie, ce qui leur permettrait en principe de voir clairement le caractère maléfique de la classe dirigeante qui les exploite et les méprise. Si seulement ils pouvaient ouvrir les yeux sur cette réalité.
» Quiconque a des yeux pour voir peut clairement comprendre que l’Amérique est un empire en déclin rapide qui est résolument entré dans sa phase ultime de survie. Ce fait a été clairement mis en évidence grâce à Covid-19. Comme il y a maintenant une pénurie de pain, comme les rayons des supermarchés sont vides, comme la distraction du cirque des sports a été indéfiniment ôtée de leur de la culture, les Américains n'ont plus grand-chose pour les distraire de la réalité froide et dure...[...Ils] auront de plus en plus de mal à ignorer la vérité sur leur pays et ses médias, ses finances, son gouvernement, son éducation et ses systèmes de santé, tout cela déplorablement corrompu et les narguant sans vergogne.
» Comme le dit le vieil adage, la crise révèle le caractère, et la contagion du coronavirus est une crise aux proportions épiques qui nous montre à l’évidence que l’Amérique est totalement dépourvue de tout caractère rédempteur.
» Si l’Amérique était un pays sain et rationnel, ce serait une grande opportunité de changement... hélas, ce n'est pas le cas. L’Amérique est une nation folle, malsaine et irrationnelle, et tout changement véritable est donc inconcevable.
» Par exemple, cette crise a une fois de plus révélé le château de cartes de l’enfumage et les miroirs déformants définissant  l'économie américaine. L’économie américaine a depuis longtemps été minée et trafiquée par la financiarisation, quand les rachats d'actions et les manigances comptables gonflent le marché boursier mais ne créent rien de substantiel pour les masses sauf l'illusion de la prospérité. Ici, en Amérique, l'économie a depuis longtemps cessé de fonctionner pour les gens ordinaires... [...]
» Les putes du Corporate Power, des deux partis, qui sont au Congrès et à la Maison Blanche, informent également avec entrain les Américains que les soins de santé universels que tous les autres pays industrialisés du monde possèdent déjà sont une chimère complète et une impossibilité.
» Elles nous disent qu’elles ne pourront jamais payer pour quelque chose d'aussi décadent et luxueux que les soins de santé, mais elles sortent par magie $1 500 milliards de leurs trous du cul plaqués or afin d'éviter un effondrement dont elles sont responsables. Il est étonnant de voir comment les Seigneurs de la Finance peuvent faire apparaître de l'argent par miracle pour faire avancer les choses lorsque que leur richesse exorbitante est en jeu, et non la santé et le bien-être des Américains ordinaires.
» Le coronavirus est une crise qui révèle l'horrible vérité sur l'Amérique et le caractère maléfique de sa classe dirigeante. La crise du Covid-19 va s'aggraver avant de se résoudre, mais elle finira par se résoudre. Au contraire, l’état de l’Amérique ne fera qu'empirer, sans aucun espoir d'amélioration. »

Nous avons choisi deux textes avec deux points de vue très différents, qui ne s’attardent pas en prospective détaillée de la catastrophe. (Ces textes-là, sur la prospective catastrophique, abondent en ce moment parmi une tranche conséquente des auteurs antiSystème, agrémentés bien entendu des “comme je l’avais annoncé/prédit”, etc. Ils sont d’un intérêt limité.)

L’intérêt ici est de constater combien les réactions et commentaires devant l’installation de la crise Covid-19 aux USA déclenchent aussitôt des réflexions fondamentales sur le sort même de l’Amérique, plutôt que de s’arrêter à la crise sanitaire comme c’est le cas dans les commentaires dans les autres pays. L’aspect sanitaire, justement, est au second plan, et nos commentateurs vont aussitôt aux aspects dits-“collatéraux“, mais en réalité essentiels, qui concernent la cohésion structurelle de l’Amérique, son ontologie, – ou, dirait-on plutôt, son simulacre d’ontologie ; et il s’agit essentiellement pour l’essentiel, au travers des aspects sociaux de la tragédie, de la vulnérabilité fondamentale de l’Amérique, qui est la cohésion de sa population..

Nous ignorons comment va évoluer la crise générale, bien entendu, mais nous sommes convaincus, d’une conviction déjà lointaine, qu’aucune crise n’est sérieuse si elle ne touche pas le cœur de l’Amérique, et donc que cette crise est suprêmement sérieuse parce qu’elle est train de pénétrer dans le cœur de l’Amérique (la cohésion de sa population). Du coup, l’issue de la crise, c’est-à-dire l’après-crise, qui sera nécessairement l’après-Covid-19 inscrit dans la GCES, donc l’après-GCES, devra se faire autour de la crise terminale de l’Amérique-de-l’américanisme, donc autour de la désintégration du modèle moderniste tel que l’Amérique le développe depuis sa création comme courroie de transmission du Système.

Nous avons toujours estime que l’Amérique et le “modèle américaniste” constituaient  la clef de voute du Système, et donc que lorsqu’une crise menacerait directement l’un et l’autre ce serait le Système lui-même qui serait en cause. Au contraire de 2007-2008, qui fut une crise donnant plutôt un répit au Système (au “modèle de l’américanisme”) à l’instar des crises saisonnières du capitalisme, et aboutissant très vite à la formation de ce que nous avons nommé  bloc-BAO, la crise du Covid-19 est d’un type inédit. Elle vient de l’extérieur du “modèle de l’américanisme” et n’est pas économique ni financière dans sa dynamique, donc elle ne peut être maîtrisé par lui (le “modèle américaniste”) selon ses conceptions économiques et financières ; plus encore, cette crise Covid-19 paralyse même toute tentative de réaction indirecte du Système puisque la première nécessité reste de type social et sanitaire et impose l’apparence de l’intérêt pour la sécurité du citoyen américain (qui est aussi un électeur) hors des conceptions financières habituelles du profit capitaliste, donc se situant hors des normes du Système.

... A peine un post-scriptum alors qu’il y a un mois on ne parlait que de cela : nous sommes au cœur d’une élection présidentielle inédite, incertaine, extrêmement tendue, avec deux candidats portant chacun leur tourbillon de défauts et de faiblesses. Qui sait d’ailleurs si cette élection pourra avoir lieu dans ce tourbillon crisique colossal ? Bien entendu, les hypothèses à cet égard ne manquent pas, y compris celle d’un “Wall Street putsch”, en référence à une tentative de 1933 (en pleine Grande Dépression) déjouée par un général fameux du Marine Corps, le général Butler.

 

Mis en ligne le 22 mars 2020 à 14H25