La Turquie, une menace pour les USA ?

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La Turquie, une menace pour les USA ?

• Les militaires US s’inquiètent des attaques turques contre leurs alliés kurdes (qui s’égarent parfois dans l’un ou l’autre attentat) : ils ne peuvent plus piller le pétrole syrien en paix. • Les Turcs assurent qu’ils ne veulent pas tirer sur des soldats US, qui font partie de l’OTAN Comme eux. • Les circonstances et les méthodes habituelles des USA font qu’il est de plus en plus difficile pour la Turquie de faire son habituel aller-retour vers les USA puis vers la Russie. • Désormais, le président Erdogan va devoir s’habituer à préférer l’alliance russe.

Les relations entre la Turquie et les USA prennent une allure tout à fait étonnante, à la lumière de la confrontation entre la Turquie et les organisations kurdes autour du PKK, lesquelles sont largement financées et activement soutenues par les USA à partir de leurs bases en Syrie et en Irak. Cette hostilité de la Turquie à l’encontre de l’entente PKK-USA est largement partagée par l’Iran, l’Irak et la Syrie, qui se satisfont de la riposte turque sous la forme d’une opération lancée contre les milices kurdes en Syrie, et éventuellement en Irak ; peut-être même y apporteront-ils leur aide..

On sait que la phase actuelle a commencé avec l’attentat d’Istanbul d’il y a deux semaines. Le ministre turc de l’Intérieur avait annoncé, deux jours plus tard, que la Turquie refusait les condoléances que les USA, comme d’autres pays, avaient adressées à la Turquie. Cette rebuffades était accompagnée de l’indication précise selon laquelle la Turquie savait parfaitement que les USA se trouvaient derrière cet attentat, s’ils ne l’avaient eux-mêmes commandité. Cela nous avait conduit à ce commentaire :

« Erdogan fait beaucoup parler de lui, en ce moment. Il  serait plutôt dans le camp des contestataires avec notamment son formidable geste de refuser les condoléances des USA pour les victimes de l’attentat d’Istanboul la semaine dernière. Rarement, l’“Empire” aura essuyé un affront pareil, dans ses entreprises de terrorisme et de déstabilisation qui devraient imposer respect, admiration et allégeance. »

Cela ne s’arrête pas là. Erdogan a aussitôt ordonné des raids de représailles contre des bases du PKK, notamment en Syrie et en Irak, tout en prenant la précaution d’avertir ces deux pays que l’action turque, par sa nature, visait à renforcer indirectement leur souveraineté bafouée par les Kurdes-américanisés. Bien entendu, les bases et groupes du PKK sont largement imbriqués dans des bases et autres installations US, ce qui rend évidemment l’intervention turque, pays de l’OTAN, particulièrement délicate par apport aux USA (pays de l’OTAN). Cela n’arrête pas Erdogan, mais irrite singulièrement le Pentagone.

« L'armée américaine a déclaré que les récentes frappes aériennes turques en Syrie “menaçaient la sécurité” des soldats américains, qui occupent toujours illégalement une partie du pays. Une déclaration a affirmé que de nouvelles escalades pourraient compromettre les objectifs américains.

» Le Pentagone a ajouté qu'il était “profondément préoccupé” par la montée des hostilités en Syrie, en Irak et en Turquie, notant que les frappes d'Ankara contre des factions de la milice kurde en début de semaine risquaient de nuire aux forces américaines stationnées à proximité.

“Les récentes frappes aériennes en Syrie ont directement menacé la sécurité du personnel américain qui travaille en Syrie avec des partenaires locaux pour vaincre ISIS et maintenir la garde de plus de dix mille détenus d'ISIS”, a déclaré le secrétaire de presse du Pentagone, Patrick Ryder, ajoutant que “cette escalade menace les progrès réalisés depuis des années par la Coalition mondiale pour vaincre ISIS.” [...]

» Le Pentagone a également mis en garde contre les “actions militaires non coordonnées” en Irak, – qui, comme la Syrie, partage une frontière avec la Turquie, – affirmant qu'elles portent atteinte à la souveraineté de Bagdad. Il a appelé à une “désescalade immédiate“ dans la région afin de “garantir la sûreté et la sécurité du personnel sur le terrain”. »

Il est nécessaire d’observer que cette réaction assez raide du Pentagone, ainsi proclamé défenseur des souverainetés irakienne et syrienne, suit d’un jour une réaction de la Maison-Blanche, – c’est-à-dire du National Security Council (NSC), – organisme plus politique directement lié à la présidence. La réaction du NSC était formellement beaucoup plus diplomatique mais sur le fond tout aussi préoccupée. Le Pentagone et le NSC ne jouent pas sur le même registre et il n’y a pas d’autorité suprême pour les départager, le président étant dans l’état qu’on sait...

« Un jour plus tôt, la Maison Blanche avait exprimé son soutien à l'opération ‘Claw-Sword’ menée par la Turquie en Syrie. Le porte-parole du Conseil national de sécurité, John Kirby, avait déclaré qu’Ankara était confrontée à une “menace terroriste réelle” de la part de certains groupes kurdes et qu'elle avait “tous les droits” de se défendre. Cependant, l'approbation était quelque peu réticente, car Kirby a suggéré que la mission pourrait “forcer une réaction” des combattants kurdes soutenus par les États-Unis, ce qui pourrait “limiter leur capacité à poursuivre la lutte contre ISIS”. »

Quant aux Turcs, bien sûr, ils jurent leurs Grands Vizirs et répètent qu’ils n’ont aucune intention ni aucune maladresse à l’encontre des soldats US. Le ministre de la défense de Turquie lui-même nous l’assure.

« “Il est hors de question pour nous de nuire aux forces de la coalition ou aux civils. Nous n'avons qu'une seule cible, et ce sont les terroristes”, a déclaré aujourd’hui le ministre turc de la défense Hulusi Akar aux journalistes, cité par l'agence de presse Anadolu. Il répondait à une question sur les informations selon lesquelles l'armée turque aurait bombardé un poste d'observation américain cette semaine.

Exit, le “bon vieux temps des colonies”

La présence US en Syrie, là où ont eu lieu les premières frappes turques de l’opération ‘Claw-Sword’, – sorte d’‘Opération Militaire Spéciale’ à-la-Poutine d’Erdogan contre les Kurdes, –  dure depuis sept ans et s’est transformée, sous la présidence de Donald Trump, en une opération quasiment officielle de pillage du pétrole extrait du sous-sol syrien. Il y a environs 900 soldats US, qui sont là pour « sécuriser les champs pétrolifères » et, probablement, protéger la non-souveraineté nationale de la Syrie sur son propre territoire où elle est évidemment interdite d’accès. Les soldats US sont intégrés aux milices des Forces Démocratiques Syriennes  (FDS) contrôlées par les Kurdes du PKK, eux-mêmes contrôlés par les forces US. Bref, on est en famille et l’on protège les bijoux de la famille, c’est-à-dire diverses  souverainetés nationales dans tous les sens, au contraire de la Russie qui viole sa propre souveraineté nationale dans la guerre qu’on sait. La présence US en Syrie, véritablement pour piller le sous-sol syrien, n’inquiète pas trop, ni l’UE, ni l’ONU, ni la communauté internationale, ni le Camp du Bien, ni le père Noël sans sapin pour la défense de l’environnement selon les divers ‘Verts’ des pays du bloc-BAO.

Les Syriens demandent, depuis des années, le départ des troupes US illégitimement voleuses de leur pétrole. On se demande bien sur quelles notions civilisées, sur quels principes, sur quelles “règles”, sur quelle vaccination ils appuient cette exigence arrogante. Laissons cela, et pardonnons à la Syrie illégitime ses caprices d’État-paria.

Il y a quelques années, la Turquie participait à cette fiesta pétrolière, s’accommodant de la présence kurde que les USA tenaient plus ou moins en laisse. Ce “bon vieux temps des colonies” est fini. Désormais, les USA activent les réseaux kurdes et ils ont la Turquie en ligne de mire puisqu’Erdogan s’entend bien avec Poutine et que les deux vont installer un grand centre gazier en Turquie où l’Iran sera également preneuse. Cela explique qu’Erdogan envoie valser les condoléances de Washington et attaque des camps kurdes où il pourrait par mégarde traumatiser un soldat US. Erdogan sait parfaitement que, s’il le faut, comme on l’a vu en 2016, les USA n’hésiteront pas devant une opération de ‘regime change’ en Turquie : on reste entre partenaires de l’OTAN...

Erdogan se souvient par ailleurs que, s’il avait échappé à ce coup d’État de juillet 2016, c’est grâce à l’avertissement de Poutine dont les services de renseignement avaient repéré les préparatifs... On retrouve les vieux complices et les mêmes complotistes...

« ...Et USA pas seuls, non non ! La réaction du dynamique et exaltant Ayraud [voir plus loin] est interprétée comme un signe substantivé par d’autres sources du soutien très actif de la France dans ce qui serait, – complot pour complot, puisque le complotisme est désormais une pratique courante du Système, – une action US, en soutien de l’émigré Gulen selon une logique de manipulation réciproque, contre Erdogan. La France du président-poire, c’est dit, entend n’en rater jamais une.

» Par contraste, on note le coup de téléphone de Poutine à Erdogan, dimanche, chaleureux et amical, qui tend à recomposer le schéma général d’une jolie manœuvre de repositionnement des uns et des autres. MK Bhadrakumar abonde dans le sens d’un événement où les Russes ont activement œuvré pour mettre en échec, autant que faire se peut, notamment en précipitant par leur action de renseignement sur la chose le putsch avorté dans des conditions improvisées, en y ajoutant l’argument de leur volonté d’empêcher une présence maritime US en Mer Noire... »

Avec les bons vœux de Poutine

Revenant aux événements du jour, on note que Pechkov, porte-parole de Poutine, a rapporté que le président russe comprenait parfaitement les motifs de l’action turque contre les Kurdes. Tout juste a-t-il nuancé son propos, – chacun est dans son rôle, – d’encouragement à tenter de régler ce genre de querelles, plus par la diplomatie que par l’affrontement militaire ; mais s’il le faut...

Les relations entre la Russie et la Turquie sont d’une très grandes importance. Autant certains ont pu juger que Poutine « n’est pas un président de guerre idéal », parce que trop attentif aux pertes humaines possibles (selon les termes de Mercouris), autant ils ont pu le juger « très brillant » sur le plan diplomatique (toujours Mercouris). Ainsi Poutine a-t-il cherché à compenser un handicap de départ dans la situation du 24 février, avec une Russie appuyée sur un seul allié, la Chine, et donc presque prisonnière de cette puissance ; il l’a fait en améliorant radicalement ses relations stratégiques de crise avec l’Inde et la Turquie, ce qui équilibre notablement le partenariat avec d’autres alliés très puissants.

L’idée de faire de la Turquie un ‘hub gazier’, – dont Macron ne comprend toujours pas « le sens » (on lui expliquera) –conduit cette puissance à faire de la Russie un partenaire complètement indispensable, tout en suivant une orientation qui l’éloigne de la sphère euroatlantique vers la sphère euro-asiatique. La tactique américaniste pour rattraper le coup (comme dans le cas de l’Inde, d’ailleras) étant d’une complète stupidité, de tenter des pressions, des menaces, sinon des coups subversifs, le processus créé par Poutine ne peut que s’accélérer.

Plus encore : dans ce cas, sa lenteur et sa pusillanimité dans le domaine militaire ukrainien, qui parvient à son terme après la mobilisation des réservistes, devient un avantage en n’interférant pas trop dans le processus de resserrement des alliances (ce qui aurait pu être le cas avec une guerre menée plus rudement). La question revient au fond à trancher entre deux choix, pour mettre en évidence lequel est le plus avantageux :

• L’essentiel est-il de l’emporter très vite et totalement en Ukraine ?

• Ou bien l’essentiel est-il d’assurer des alliance essentielles pour structurer le “Grand Sud” avec une guerre qui arrive moins vite à son terme et maintient sans trop d’éclat une tension nécessaire au resserrement des alliances ?

Nous ne sommes pas sûr que Poutine ait pensé tout cela en ces termes (de toutes les façons, il y a tant de commentateurs qui pensent pour lui, bien mieux que lui). L’essentiel est de constater à quelle situation l’on parvient au bout du compte... Et aussi, et même surtout, surtout, – l’essentiel est de faire toujours une très, très grande confiance dans l’inépuisable stupidité du Système et de son fascinant bras armé que sont les États-Unis, si fascinant qu’ils continuent à éblouir les commentateurs les mieux informés dans le domaine de l’antiaméricanisme historique, tous ces commentateurs à qui on ne la fait pas.

 

Mis en ligne le 25 novembre 2022 à 17H00