La puissance de la légèreté de ces êtres

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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La puissance de la légèreté de ces êtres

21 mai 2021– Disant “légèreté de l’être” et pensant au titre sur “L’insupportable légèreté”, je parle de ces créatures actives et activistes, dans la séquence wokeniste des USA. En l’espèce, je parle des Sanders (sénateur indépendant-démocrate, vieille ganache de gauche au Sénat), Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) et sa bande de gauchistes en paillettes à la Chambre ; tous des êtres d’une légèreté incroyable ! Je veux dire, si vous les comparez, en remontant, au standard des autres temps, par exemple pour citer une époque qui m’intéresse, un temps où le standard allait aux Jefferson, Madison, Hamilton, les Adams, etc., et pour faire plus large, de Talleyrand à Metternich, des William Pitt à  Mirabeau, à Alexandre Ier.

(Il est vrai que ce n’était que des blancs mais on remarquera que je n’a pas cité Bonaparte ; enfin, passons et continuons la démonstration extrêmement partisane.)

Il est vrai également que ces êtres à “l’insupportable légèreté” m’apparaissent  de plus en plus comme disposant éventuellement d’un poids inattendu, avec peut-être la capacité de déplacer des choses incroyables, comme Atlas fit du monde lui-même. Voici ce qu’il se passe, qu’il faut lire bien entendu à la lumière de ce texte que nous publiâmes hier.

 

» Le 5 mai, l'administration Biden a informé le Congrès qu'elle approuvait une vente d'armes de 735 millions de dollars à Israël, selon le Washington Post. C'était cinq jours avant que le Hamas ne commence à envoyer ce qui est devenu depuis plus de 4 000 roquettes sur Israël, déclenchant des frappes de représailles israéliennes sur Gaza. Cette notification officielle a déclenché une période de 15 jours pour que le Congrès puisse s’y opposer.
» Le sénateur démocrate Bernie Sanders, du Vermont, devait présenter jeudi une résolution visant à désapprouver la vente, selon un projet de résolution obtenu par le Post. [...]
» De même, les démocrates de la Chambre ont agi mercredi pour s'opposer à la vente, avec les députés Alexandria Ocasio-Cortez de New York, Mark Pocan du Wisconsin et Rashida Tlaib du Michigan ont introduit une législation s'opposant à la vente.
» “Pendant des décennies, les États-Unis ont vendu des milliards de dollars d'armement à Israël sans jamais exiger qu'ils respectent les droits fondamentaux des Palestiniens”, a déclaré Ocasio-Cortez dans un communiqué. “Ce faisant, nous avons directement contribué à la mort, au déplacement et à la privation de droits de millions de personnes.”
» Les démocrates disent qu'ils veulent que les combats cessent.
» “La dévastation à Gaza est inadmissible”, a déclaré Sanders. “Nous devons demander instamment un cessez-le-feu immédiat”.
» Les résolutions anti-israéliennes [...] pourraient facilement être adoptées par la Chambre contrôlée par les démocrates, et pourraient être adoptées par le Sénat à la majorité simple. Toutefois, le passage au Sénat pourrait être compliqué si les 50 républicains s'opposent à la résolution. Cela obligerait la vice-présidente Kamala Harris à voter pour départager les voix.
» Même si la résolution passe, comme les résolutions de 2019 s'opposant aux contrats d'armement avec l'Arabie saoudite, il faudrait une majorité des deux tiers pour passer outre un veto présidentiel à la résolution. »
 

Le ton de la nouvelle est conquérant, du type “c’est comme si ça y était”, avec seulement le bémol du veto de Biden qui ne pourrait sans doute pas être annulé (quoiqu’on pourrait tout aussi bien avancer qu’il il pourrait y avoir des surprises : un républicain comme Rand Paul serait bien tenté de voter pour l’une ou l’autre résolution, – ou bien la résolution commune qui pourrait être formée d’une synthèse des deux). Le précédent de l’Arabie n’en est pas un : tenter de bloquer une vente pour l’Arabie est envisageable à la limite ; tenter de bloquer une vente pour Israël, pour punir ce pays de sa politique, c’est totalement inédit, révolutionnaire ! Encore plus, quand il s’agit du parti du président qui mène la charge, lequel président a approuvé la vente...

Pour toutes ces raisons, je trouve singulier et extraordinaire ce ton du “c’est comme si ça y était”, comme si effectivement cette manœuvre de type insurrectionnel avait de fortes, de très fortes chances de réussir devant le Congrès (question du veto mise à part). Je n’arrive pas à en croire mes yeux et mes oreilles, moi qui ait vu pendant plus d’un demi-siècle, exactement depuis cette année 1967 où je débutai dans le journalisme, la sacralité absolue des ventes d’armes US en Israël, appuyées sur une aide financière massive [autour de $2-$3 milliards par an] servant essentiellement à des “achats” d’armes US, – circuit qui satisfait et engraisse économiquement beaucoup de gens, – dans le circuit précisément...

(Il y eut deux cas de problèmes graves sur des livraisons d’armes américanistes à Israël. Le premier, au tout début de la guerre d’octobre 1973, lorsque les USA firent traîner de quelques jours le renforcement des forces israéliennes face aux Syro-Égyptiens, alors qu’Israël se trouvait en très mauvaise posture ; cela à cause de très fortes tensions à l’intérieur de l’administration Nixon, entre Kissinger [conseiller de Nixon et directeur du NSC] et Schlesinger [Pentagone]. L’autre incident grave date de la première guerre du Golfe lorsque Bush-père interdit à Israël d’intervenir contre l’Irak pour maintenir la cohésion de la coalition avec les pays arabes. Deux situations d’urgence, différentes de celle qu’on connaît aujourd’hui où les intérêts stratégiques sont beaucoup moins concernés.)

On doit rester prudent car la chose n’est pas faite, y compris l’adoption de la (l’une ou l’autre) résolution. Pour autant, quelques réflexions sont d’ores et déjà acceptables. Ce qui m’ébahit sans me surprendre pourtant, c’est effectivement d’observer dans une affaire qui met en cause un des intérêts essentiels du Système à un moment où la réputation d’Israël est en train de s’effondrer, la puissance absolument nouvelle de personnalités qui devraient être normalement isolées dans la vie politique courante, en général roulées dans la farine par le parti (Sanders), en général tenue pour marginales ou manipulées par le Système (AOC). Dans le temps traditionnel de ce pouvoir, cela ne se serait jamais produit : on aurait laissé gémir et tweeter un jour ou deux, puis on aurait remis tout ça dans le rang. On n’aurait jamais laissé voter la Chambre comme elle l’a déjà fait, pour stopper une résolution républicaine concernant le Hamas. Il n’aurait bien entendu pas été question de lancer un projet de résolution, comme font Sanders et AOC.

Est-ce le Système qui se découvre en lui-même une “insupportable légèreté” d’être, ou bien s’agit-il d’une “insupportable lourdeur” qui lui interdit de réagir comme il faudrait ? Les wokenistes ou approchants se révèlent d’une “insupportable” vélocité dans l’activité d’exploiter les grands courants d’influence qui engloutissent tous leurs supporteurs et sponsors jusqu’à la démence, ou bien les cantonnent dans l’impuissance. Il s’agit d’un excellent cas où l’on voit la fragilité et la vulnérabilité des simulacres que l’on est obligé de remplir d’air vide pour justifier ces extraordinaires agitations.

Il est vrai que la surpuissance qui emporte tout sous l’aile du Système secrète irrésistiblement son poison d’autodestruction. Ce qui est en jeu sans aucun doute dans cette affaire, c’est l’unité du mouvement lancé par les démocrates, zélés mandataires du Système. La terrible psychologie à l’œuvre dans le wokenisme, à laquelle rien ne peut résister du point de vue de la mesure et de la contrôlabilité, se révèle elle-même être d’une “insupportable légèreté”. Elle prend tous les risques, rien ne l’arrête et l’on découvre soudain qu’elle menace l’équilibre et la forme même de la puissante structure de la politiqueSystème que poursuit le système de l’américanisme. Son “insupportable légèreté”, c’est bien de ne prendre aucun soin de la puissance qui l’a enfantée, de n’accepter aucune contrainte, d’être assurée avec toute son arrogance déployée du caractère irrésistible de sa vertu. Littéralement, le wokenisme ne “joue plus le jeu”, il est hors de tout contrôle.

J’ignore si cette occurrence est la bonne et si réellement va être réalisée une sorte de percée dans l’ensemble espace-temps de la politiqueSystème. Cette référence va à l’image utilisée par Justin Raimondo pour définir l’attaque 9/11 : « la force terrifiante des explosions qui ont détruit le World Trade Center a ouvert un trou dans le continuum espace-temps » ; certes 9/11 manifeste une force explosive brute, mais l’image de Raimondo concerne plus, à mon sens, la psychologie de l’américanisme, et c’est la référence que je veux suggérer ici. Le wokenisme à son paroxysme représente-t-il un “trou [de plus] dans le continuum espace-temps” de la psychologie de l’américanisme ?

Je l’ignore, encore une fois et comme un leitmotiv tant les événements sont exceptionnels (et d’ailleurs peu répercutés, comme il se doit)... Quoi qu’il en soit, nous avons désormais la certitude qu’un lien est établi entre cette politiqueSystème dont dépend la survie du système de l’américanisme, et cette monstrueuse machinerie de surpuissance et d’autodestruction que constitue le wokenisme issue du Système.