La peur, partout...

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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La peur, partout...

26 avril 2024 (17H10) – C’est un argument bien connu et pratiqué d’avance, pour ouvrir toute conversation complotiste et antiSystème, que les élitesSystème utilisent la peur (peur de la maladie, “peur de l’Autre”, peur de la guerre, “peur de Poutine” [cette dernière avec mention spéciale du jury pour récompenser les esprits anémié]) pour faire régner l’ordre dans les rangs des joyeuses masses démocratiques et libérales. Ce n’est donc pas sans une certaine jubilation discrète que je constate qu’on peut aussi bien constater, – constat pour constat, – que la peur règne également dans les rangs des susdites-élites, c’est-à-dire entre elles, – lorsqu’elles se trouvent confrontés à l’une ou l’autre délicate et pressante problématique, encombrée d’embarrassants cadavres, où il faudrait qu’elles prissent position sans trahir l’un pour tel cas, sans faire ses dévotions à l’autre pour tel autre...

C’est ce qui fait que je plaide pour dire que la véritable crise (une belle et bonne ‘subcrise’ de la GrandeCrise) et le véritable enchaînement crisique se trouvent chez ces élites qui vivent, respirent, se nourrissent, se complaisent et se barbotent dans une mer de mensonges regroupés en simulacres, qui est comme une Mer des Sargasses où les plus puissantes unités navales parviennent à se trouver encalminées.

La crise israélo-palestinienne est sans aucun doute la plus forte, le plus puissante, la plus collante et la plus charognarde de toutes les Mers des Sargasses des surfaces océaniques du globe. Qu’on en juge, mon Dieu ! N’y voit-on pas s’opposer la sacro-sainte jeunesse estudiantine et académique génitrice du wokenisme qui forme l’avenir du Système, et la super-sacro-sainte Vertu du genre humain qu’est Israël ? Et c’est vraiment du vol en rase-motte lorsque le gracieux  Netanyahou qualifie de “Nazis des années trente” les étudiants qui, aux USA, manifestent en faveur des Palestiniens, – si si, comme je vous le dis :

« Cela rappelle ce qui s'est passé dans les universités allemandes dans les années 1930. C'est inadmissible. Il faut y mettre un terme. Il faut le condamner et le condamner sans équivoque. »

Aussi, comme le constate le titre d’un texte que nous allons citer, sous la plume de PhG, cette mésentente conduit à des réactions extrêmement, – comment dire : “extrêmes” ? « Les élites ont peur d'évoquer la Palestine », comme le constate monsieur Vijay Prashad... Vous voulez un exemple qui illustre cet imbroglio épouvantable dans lequel se trouve encalminés à leur tour ceux que l’on nomma un jour « The Best and the Brightest » avant qu’ils ne nous conduisissent dans le merdier vietnamien, puis “les Maîtres du Monde” pour mieux comprendre la marche verrs le fond du merdier porésent ?

« Andrew Gilmour, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies pour les droits de l'homme, a déclaré à la BBC Newsnight que les Palestiniens subissent une“punition collective” et que ce que nous voyons à Gaza est “probablement le taux de mortalité le plus élevé commis par une armée depuis le génocide rwandais de 1994”.

» Pendant ce temps, en Cisjordanie, Human Rights Watch montre que l'armée israélienne a participé au déplacement de Palestiniens de 20 communautés et a déraciné au moins sept communautés depuis octobre 2023. Il s'agit là de faits avérés.

» Pourtant, selon un mémorandum qui a fait l'objet d'une fuite, ces faits ne peuvent être évoqués dans le “journal de référence” des États-Unis, le New York Times. Il a été demandé aux journalistes du journal d'éviter les  termes “génocide”, “nettoyage ethnique”  et “territoires occupés”. Au cours des six derniers mois, les journaux et émissions de télévision aux États-Unis ont généralement parlé de la violence génocidaire passivement, [en décomposant presque chimiquement, et donc innocemment la chose] : les bombes sont tombées, les gens sont morts. »

Bien, je pourrais poursuivre dans le mode sarcastique, parce que ces pauvres gens chargés d’aveugler les voies d’eau de la vieille barcasse pourries dans laquelle nous sommes encalminés sont si faciles à escagasser en quelques phrases et formules bien torchées. Nos élites sont extraordinaires, sans exemple, sans précédent, d’une sottise qui finit par vous donner une sorte de vertige, presque l’ivresse des profondeurs sans fond qui dissimule une connerie sans visage, qui n’a jamais vu la lumière du jour. Mais bon, pour ce point, je vais reprendre une bonne partie du texte qui nous rapporte un certain nombre d’exploits dialectiques montrant les élites contre les élites sr ce sujet terriblement sensible...

« À l'université de Californie du Sud (USC), Asna Tabassum, une Américaine d'origine sud-asiatique, devait prononcer un discours sur le campus devant 65 000 personnes en tant que major de la promotion 2024. Impliquée dans le débat autour de la guerre israélienne contre les Palestiniens, Tabassum a été prise pour cible par des activistes pro-israéliens qui prétendaient se sentir menacés.

» Se fondant sur ce sentiment de menace, dont l'université a refusé de divulguer la source, l'USC a décidé d'annuler son discours.

» Dans une réponse mûrement réfléchie, Mme Tabassum, qui s'est spécialisée dans l'ingénierie biomédicale et l'histoire (avec une spécialisation dans la résistance aux génocides), a appelé ses camarades de promotion à “sortir des sentiers battus, à œuvrer pour un monde où les appels à l'égalité et à la dignité humaine ne sont pas manipulés pour devenir des expressions de haine. Je nous mets au défi de répondre au malaise idéologique par le dialogue et la connaissance, et non par le sectarisme et la censure”.

» Asna Tabassum a 21 ans. Le recteur de l'USC qui a annulé son discours, Andrew Guzman, en a 56. Les raisons qu'il a invoquées pour la faire taire n’ont pas la maturité de l’appel au dialogue d’Asna.

» Partout aux États-Unis, des étudiants tentent désespérément de sensibiliser l'opinion publique sur ce qui se passe à Gaza, et cherchent à obtenir de leurs campus qu'ils se désengagent des entreprises qui investissent en Israël et dans les territoires palestiniens occupés.

» Les premières protestations ont été tolérées, mais les politiciens américains se sont ensuite impliqués en organisant des débats au Congrès et en émettant des commentaires hâtifs sur des prétendus financements de ces étudiants par les Chinois et les Russes. Les administrateurs des universités, craignant pour leurs donateurs et soumis à des pressions politiques, ont cédé et se sont mis à censurer les étudiants d'un bout du pays (Université de Columbia) à l'autre (Université de Pomona).

» Les présidents d'université ont fait venir la police locale sur leur campus, l'ont autorisée à arrêter les étudiants et ont exclu ces derniers de leur établissement. Mais le climat ambiant est incontournable. Les syndicats étudiants de tout le pays - de Rutgers à Davis - ont voté pour obliger leurs administrations à se désinvestir d'Israël.

» Des réactions “révoltantes”

» Le 12 avril, la police berlinoise a interdit la tenue d'une conférence sur la Palestine à laquelle participaient des Allemands venus de tout le pays pour écouter des orateurs venus d'autres pays d'Europe et de Palestine.

» À l'aéroport, la police a arrêté puis expulsé le médecin britannico-palestinien Ghassan Abu Sitta, qui s'était porté volontaire à Gaza et a assisté directement à la guerre génocidaire. L'ancien ministre grec des finances, Yanis Varoufakis, devait prononcer un discours en ligne lors de la conférence.

» Non seulement il n'a pas pu le faire, mais il s'est vu infliger un “Betätigungsverbot”, c'est-à-dire une interdiction de toute activité politique en Allemagne (interdiction d'entrer sur le territoire allemand et interdiction de participer à un événement en ligne). Selon M. Varoufakis, il s'agit là essentiellement du “glas des perspectives de démocratie en République fédérale d'Allemagne”.

» Quelques jours avant la conférence de Berlin, le professeur Jodi Dean a publié un essai sur le blog Verso intitulé “Palestine Speaks for Everyone” (La Palestine s'exprime pour tous). Cet essai repose sur l'idée simple, et non répréhensible, que les peuples opprimés ont le droit de lutter pour leur émancipation.

» Censurer le débat

» Cest la base de la Déclaration internationale des droits de l'homme, également citée fréquemment par Varoufakis. Le lendemain de l’interdiction de la conférence sur la Palestine à Berlin, l'employeur de Jodi Dean, Mark Gearan, président de Hobart and William Smith Colleges aux États-Unis, a publié une déclaration annonçant que le professeur Dean n’assurerait plus ses cours ce trimestre.

» M. Gearan a écrit qu'il était non seulement en “désaccord total” avec Mme Dean, mais qu'il trouvait également ses commentaires “écoeurants”.

» Il est intéressant de noter que depuis octobre, M. Gearan ne s’est exprimé qu'une fois publiquement, pour condamner le Hamas, mais pas au sujet de l'horrible violence génocidaire contre les Palestiniens.

» Qu'est-ce que Mme Dean a bien pu écrire de si “écœurant” ? M. Gearan s'est concentrée sur le terme “exaltant” que Mme Dean a utilisé pour décrire sa réaction aux parapentes qui ont franchi la barrière d'occupation israélienne autour de Gaza.

» Elle n'a pas célébré les attaques du 7 octobre, mais a simplement utilisé les parapentes comme métaphore pour envisager la politique de l'espoir et de la libération d'un point de vue palestinien (citant le dernier poème de Refaat Alareer, tué par Israël le 6 décembre 2023, avec sa méditation sur les cerfs-volants pour souligner l'idée de s'élever au-dessus de l'oppression).

» M. Gearan ne voulait pas d'un débat sur l'occupation ou le génocide. Comme les rédacteurs et les éditeurs du New York Times, comme le gouvernement allemand et d'autres présidents d'universités américaines, M. Gearan a voulu censurer le débat.

» Le plaidoyer d’Asna Tabassum en faveur du “dialogue et de la connaissance” a été muselé. Trop effrayés à l'idée de parler de la Palestine, les gens comme M. Gearan privilégient “le sectarisme et la censure”. »

Ces divers et nombreux exemples sont aujourd’hui monnaie courante dans nos élites universitaires, politiques et culturelles. On ne s’attachera pas aux jugements moraux qui vont avec et vont de soi (pour moi, pour nous, pour vous, pour chacun et dans tous les sens la messe est dite, ce qui veut à peu près tout dire). Tout le monde  connaît ces jugements moraux devant les faits qui sont étalés sur l’étal du boucher, tout le monde les expliquent, les affirment, les déforment plus ou moins à son avantage comme c’est courant dans ce genre  de querelles. Ce n’est pas cela qui m’importe, pas du tout.

Je veux plutôt m’arrêter à cette situation particulièrement intéressante, si on la compare à la  précédente qui vit une unanimité (plus ou moins contrainte et forcée) des élites américanistes-occidentalistes contre les Russes. L’intérêt est bien dans cette brutale rupture de l’unanimité des élites américanistes-occidentalistes. Cette fois, ce sont deux saintes trinités de la même religion américaniste-occidentaliste qui doivent donc nécessairement s’accorder, mais non ! Qui s’opposent ! En gros, je veux dire en traits grossiers, l’antisémitisme contre l’antiracisme, – ou dit d’une manière plus poétique : BHL contre BHL, vous voyez ?

Il n’y a pas pire, donc il n’y a pas mieux. Leur entente eà ces élitesSystème, était fondée sur des “règles” (ou des “valeurs”, je dirais pour mon compte) comme disent les ‘yankees’, c’est-à-dire des principes de marbre qu’on a imité et refait en caoutchouc ou en chewing gum et qu’on tord et déforme à volonté selon les nécessités de nos hypocrisies diverses, de nos intérêts, de nos inconsciences, de nos bombes qu’on largue. Mais on restait sur l’illusion que le fondement était celui de principes, c’est-à-dire des choses immuables ; on s’y croyait, quoi... Et puis, tout d’un coup, tout cela vole en éclat ! Le caoutchouc et le chewing gum s’éparpille en règles-valeurs qui partent de l’un ou l’autre côté, en s’insultant, en se censurant, et ne vouant aux gémonies, avec des maîtres du jeu dotés de la grâce, de l’élégance et de la finesse d’un Netanyahou comparant les braves petits étudiants hier encore wokeniste, ennemis jurés de l’antisémitisme et de l’antiracisme, aux fameux ‘nervis’ nazis des années 1930. Netanyahou, c’est le Talleyrand du conflit du coin, là-bas, où il paraît que sont nées toutes les civilisations.

Encore, là-dessus, j’en remets une couche parce que tout cela  va avec : qu’est-ce qu’on fait du wokenisme, de ces joyeux mélanges d’antiracisme, de féminisme, de genrisme et d’inclusivme dans tous les sens, d’africanisme et d’africanité, d’anti-antisémitisme, de tous ces formidables idéologies moralinesques qui regroupaient sans trop le dire les partisans d’Israël-saint et de la Palestine-martyr ?

Suffit alors, mes amis, de répéter la conclusion d’un commentaire d’hier :

« D’ores et déjà, et pour clore en beauté ce commentaire, il nous faut mettre en évidence ce phénomène : la crise [autre ‘subcrise] du wokenisme qui bouleverse le monde universitaire et estudiantin depuis cinq ans aux USA se transmuant brusquement en une révolte à caractère politique qui agit directement, sous un autre angle, en une nouvelle ‘subcrise’ aux USA, sur la GrandeCrise. »

Quel rythme crisique, les amis ! A chaque jour suffit sa ‘subcrise’ comme la nomme PhG, pour alimenter cette foutue GrandeCrise d’un facteur de désordre de plus.