La pensée de la rupture et de l’effondrement du Système

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La crise de l’effondrement du Système commence à imposer ses exigences. Dans les esprits s’effectue un classement de plus en plus net, avec une contraction des pensées aux deux extrêmes. L’un des deux extrêmes est connu, puisqu’il s’agit de la “pensée officielle”, dite de communication et éventuellement électorale, qui refuse plus que jamais toute approche générale des diverses crises qui composent la crise générale, comme des sous-systèmes composent un système. Cet extrême-là est connu et sans surprise, composé d’un cloisonnement général de l’esprit, permettant de faire cohabiter un G20 aux abois devant l’effondrement du monde et des plans d’attaque de l’Iran selon une vaste fresque de communication pour une civilisation rénovée dont le grotesque dépasse notre capacité de critique spécifique, – ceci comme si aucun lien ne devait être établi avec cela, – entre le théâtre de la catastrophe financière et économique du monde et le montage au moins au sens de la communication (mais peut-être plus…) d’une offensive générale militaire et aérienne prétendant frapper un grand coup stratégique et victorieux. De cet extrême-là, de ces esprits-là, il n’y a plus rien à attendre sinon confirmation de leur barbotage pathétique. (On peut aussi envisager la possibilité qu’elle mette à exécution l’un de ses projets insensés, comme l’attaque en question, mais il s’agit alors d’un acte qui ferait basculer dans l’autre extrême qu’on envisage ci-dessous, en accélérant encore l’effondrement du Système.)

L’autre extrême, c’est la radicalisation des jugements sur la situation, passant de la critique des effets du Système à la critique du Système lui-même, – ou plutôt, de la condamnation sans appel des effets du Système à la condamnation sans appel du Système. Cet autre extrême est, bien entendu, le plus digne d’intérêt, même s’il n’apporte aucun élément décisif. Il est évidemment le plus digne d’intérêt et d’attention parce qu’il marque effectivement un pas supplémentaire, qui est le pas ultime, de l’observation du Système. Sur ce point, le philosophe Salvoj Zizek résume la situation par ce mot : «Now, the field is open», – effectivement, ouvert sur le constat de la nécessité d’une alternative non pas radicale, mais de rupture complète avec une chose qui s’effondre. Son entretien sur Aljazeera.com, le 29 octobre 2011 était présenté de la sorte :

«From the Middle East to the streets of London and cities across the US there is a discontent with the status quo. Whether it is with the iron grip of entrenched governments or the widening economic divide between the rich and those struggling to get by. But where are those so hungry for change heading? How profound is their long-term vision to transform society?

»Slovenian-born philosopher Slavoj Zizek, whose critical examination of both capitalism and socialism has made him an internationally recognised intellectual, speaks to Al Jazeera's Tom Ackerman about the momentous changes taking place in the global financial and political system.

»In his distinct and colourful manner, he analyses the Arab Spring, the eurozone crisis, the “Occupy Wall Street” movement and the rise of China. Concerned about the future of the existing western democratic capitalism Zizek believes that the current “system has lost its self-evidence, its automatic legitimacy, and now the field is open.”

»“I think today the world is asking for a real alternative. Would you like to live in a world where the only alternative is either anglo-saxon neoliberalism or Chinese-Singaporean capitalism with Asian values?»

Sur le même réseau Aljazeera.com, qui n’est pourtant plus le medium révolutionnaire et en pointe qu’il fut pendant quelques années, qui est devenu une véritable institution considérée par le Système comme telle, une autre approche de ce même camp de l’autre extrême vient du professeur Robert Jensen, de l’université du Texas. Il parle du mouvement Occupy, pour réclamer de ce mouvement une approche absolument radicale, d’ailleurs facilitée par la tactique suivie… (Le mouvement Occupy, qui est, selon Kathleen Moore, sur Alternet.org, le 2 novembre 2011, le “Gros Truc”, la bataille finale, – «The Time Has Passed For Isolated Grassroots Movements, This Is the ‘Big One’ That Links Us All».) A la question que les institutions et les serviteurs du Système posent à Occupy (“Quelles sont vos demandes ?”), il faut répondre, selon Jensen : “Nous demandons que l’on cesse de nous demander ce que nous demandons”. Voici, du 3 novembre 2011, l’introduction du très long texte d’analyse de Jensen.

«There's one question that pundits and politicians keep posing to the Occupy gatherings around the country: What are your demands? I have a suggestion for a response: We demand that you stop demanding a list of demands.

»The demand for demands is an attempt to shoehorn the Occupy gatherings into conventional politics, to force the energy of these gatherings into a form that people in power recognise, so that they can roll out strategies to divert, co-opt, buy off, or – if those tactics fail – squash any challenge to business as usual.

»Rather than listing demands, we critics of concentrated wealth and power in the US can dig in and deepen our analysis of the systems that produce that unjust distribution of wealth and power. This is a time for action, but there also is a need for analysis. Rallying around a common concern about economic injustice is a beginning; understanding the structures and institutions of illegitimate authority is the next step.

»We need to recognise that the crises we face are not simply the result of greedy corporate executives or corrupt politicians, but rather of failed systems. The problem is not the specific people who control most of the wealth of the country, or those in government who serve them, but the systems that create those roles.

»Most chart the beginning of the external US empire-building phase with the 1898 Spanish-American War and the conquest of the Philippines that continued for some years after. That project went forward in the early 20th century, most notably in Central America, where regular US military incursions made countries safe for investment. If we could get rid of the current gang of thieves and thugs but left the systems in place, we will find that the new boss is going to be the same as the old boss.

»My contribution to this process of sharpening analysis comes in lists of three, with lots of alliteration. Whether or not you find my analysis of the key questions compelling, at least it will be easy to remember: Empire, economics, ecology.»

En un sens, nous aurions pu, nous aurions dû arrêter les deux citations avant que les deux auteurs n’abordent le champ (désormais ouvert, selon Zizek) des propositions pour de nouvelles orientations, de nouvelles conceptions du monde, de quelque façon que vous nommiez cela. Il s’agit simplement de montrer que, bien entendu, la raison continue à fonctionner comme il est normal qu’elle fasse, en substantivant sa critique rupturielle des attendus de cette rupture, – mais il s’agit d’une raison subvertie, chargée de tant de travers de subversion imposés par un Système triomphant depuis deux siècles. Il s’agit encore de montrer qu’on ne peut confondre ce mouvement de pensée d’ores et déjà développé et qui ne va cesser de s’amplifier et de s’approfondir, avec ce qui pourrait paraître comme une attitude négative et nihiliste de simple refus abrupt. Pour autant, d’ailleurs, en lisant et en écoutant les deux auteurs, et d’autres bien entendu, on s’aperçoit que leurs analyses contiennent moins, si pas du tout de propositions d’alternative au Système en place et en cours d’effondrement, qu’une analyse des vices irrémédiables de ce Système, et, par conséquent, des causes de son effondrement. Cela, c’est le signe encourageant que la vérité de la situation impose ses propres nécessités, car il est tout simplement impossible, parce que c’est impensable au sens propre et strict du mot, de construire aujourd’hui un projet d’alternative dans une situation où le Système en cours d’effondrement tient encore toutes les règles et toutes les contraintes de la pensée conceptuelle auxquelles nous sommes soumis, et qui ne cessent de nous abaisser depuis au moins deux siècles, et, en vérité, depuis bien plus longtemps de quelques siècles de plus. Pour l’instant, il s’agit de jugements rupturiels, d’une insurrection de la pensée, – et à elle aussi, c’est-à-dire éventuellement à sa propre pensée, Jensen pourrait donner ce conseil qu’il donne au mouvement Occupy : “Nous demandons que l’on cesse de nous demander ce que nous demandons”.

C’est donc la circonstance qui est intéressante, qui, dans ce cas des pensées et des jugements, subit également la formidable accélération de l’Histoire et la contraction du temps qui va avec. La facilité avec laquelle les jugements critiques (nous laissions de côté les serviteurs du Système, hors course et, pour beaucoup, dévorés de pensées secrètes qui frôlent la pathologie de la psychologie) sont en train de s’ouvrir à une mise en cause complète du Système, à sa condamnation sans appel, est la confirmation de ce phénomène d’accélération-contraction. En soi, il ne doit pas donner grand chose, pour la raison évoquée plus haut qu’on ne peut rien concevoir de nouveau tant que l’ancien carcan qui nous emprisonne n’est pas détruit et pulvérisé dans les esprits. Par contre, le phénomène constitue un signe puissant, un témoignage convaincant du rythme des choses. D’autre part, il est également un apport important dans l’action elle-même que nous impose l’accélération de l’Histoire ; sans aucun doute, il devrait jouer son rôle, par l’ouverture à une capacité d’adaptation aux événements, dans le processus d’accumulation des crises en cours, de celles qui vont s’ajouter, s’accumuler, dans les mois, dans les semaines qui viennent, jusqu’à l’une ou l’autre qui déclenchera le “Grand Truc”, “the ‘Big One’”. Maintenant, nous savons que tout est possible, et qu’en dehors de ce tout plus rien ne vaut.


Mis en ligne le 4 novembre 2011 à 07H21