La guerre-Système face à la “post-vérité”

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Le guerre-Système face à la “post-vérité”

Le concept de “post-vérité” est connu, officiellement reconnu et employé, et chargé de significations pompeuses et extraordinaires. Pour nous, qui ne l’employons guère, il n’est qu’une variante linguistique de ce phénomène visible et quasiment mesurable de désintégration de la réalité que nous avons depuis longtemps (depuis 2002-2003) identifié et auquel nous donnons une place fondamentale dans nos analyses, d’abord pour l’effet sur les psychologies, ensuite pour les postures politiques. Les concepts de “virtualisme”, de narrative, de“déterminisme-narrativiste”, de “vérité-de-situation” font parties de notre cohorte dialectique du domaine.

Mais le concept de “post-vérité” a ceci de particulier qu’il s’agit, selon notre appréciation, d’un concept-Système (établi par le Système), au contraire des nôtres, et donc un concept fonctionnant à l’avantage du Système, dont on peut et doit préjuger qu’il est faussaire comme tout ce qui vient du Système, comme un simulacre d’une vérité-de-situation qu’il s’agit de subvertir. La définition qui est citée par Wikipédia a d’ailleurs cette ambiguïté faussaire  caractérisant le travail de déstructuration du Système, en portant plus sur la technique et le “comment ?” du concept que sur son ontologie et son “pourquoi ?” ; cela permet d’accepter en faisant l’important avec une expression originale une référence essentielle de notre “étrange époque” en la restreignant à ses mécanismes d’apparence de fonctionnement, sans en tirer la moindre conséquence fondamentale et même en interdisant d’en tirer la moindre conséquence fondamentale : « Le néologisme “post-vérité” “fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles.” »

Cette définition est donnée sans la moindre précision de savoir
• si les opérateurs d’un tel processus savent reconnaître ce qu’on nomme un “fait objectif” et éventuellement le respect qu’on lui doit, ce qui nous paraît fort improbable ; 
• si les opérateurs de ce processus, dans l’hypothèse où ils reconnaîtraient eux-mêmes les “faits objectifs qui ont moins d’influence...”, en feraient quelque chose, ce qui nous paraît également fort improbable ;
• pour quel but et pour quelles conséquences existe un tel processus qui donne aux soi-disant “faits objectifs” “moins d’influence pour modeler l’opinion publique” ;
• bref, si les opérateurs d’un tel processus savent ce qu’ils font, ce qui nous paraît tout à fait improbable.

C’est à partir de ces constats et de ces questions, – dont nul n’ignore, à nous suivre, que nous avons nos idées sinon nos réponses à cet égard, – que nous abordons un texte de Brian Cloughley, dans Strategic-Culture.org, du 22 octobre 2019. Ce texte est une violente attaque contre des personnalités du Système, zombifiées comme il se doit, à propos des “guerres extérieures” d’intervention humanitariste, et bien entendu sur les attaques lancées contre Trump ces dernières semaines notamment du fait de sa décision de retrait US de la Syrie.

Première citation du texte de Cloughley, autour des possibilités d’attaque de l’Iran (le mois dernier) et d’un personnage d’un bon rang dans le Système :  « En septembre, alors que les États-Unis avaient l'intention d’affronter l'Iran et, si possible, d'organiser des opérations militaires contre ce pays, il y a eu un curieux manque de soutiende la part de nombreux pays qui, par le passé, étaient prêts à sauter dans le train des bombardements pour attaquer avec les USA tout pays qui aurait eu l’audace de déplaire au complexe militaro-industriel à Washington.
» Le Los Angeles Times du 9 septembre affirmaitque les anciennes marionnettes avaient de bonnes raisons de rejeter les avances de Washington. Ce qui est intéressant et curieux est que l'auteur citait Ivo Daalder, ancien ambassadeur des États-Unis auprès de l'OTAN : “Le président Trump a rendu beaucoup plus difficile la création de coalitions et la mobilisation des gens en notre faveur quand nous en avons besoin. Quand on perd la confiance des autres pays, il est difficile de la restaurer”. C'est certainement le cas mais le fait que cette observation ait été faite par Daalder est d'une stupéfiante ironie parce que Daalder fut une des chevilles ouvrières de l’attaque contre la Libye en 2011 qui provoqua une perte de confiance internationale considérable dans l’action et le comportement des États-Unis et de leurs homologues de l'OTAN.
» Au cours des sept mois de frappes aériennes américano-OTAN sur la Libye (l'Allemagne et la Turquie avaient refusé de participer au jamboree), ce pays fut pulvérisé et Daalder, alors Représentant permanent des États-Unis au Conseil de l'OTAN co-signa un article dans ‘Foreign Affairs’ avec l'amiral James G Stavridis, Commandant suprême allié en Europe (commandant militaire de l'OTAN), se réjouissant avec exaltationque “l'intervention de l'OTAN en Libye a été à juste titre qualifiée de modèle en la matière. L'alliance a réagi rapidement à la détérioration de la situation qui menaçait des centaines de milliers de civils se rebellant contre un régime oppressif. Elle a réussi à protéger ces civils et, en fin de compte, à fournir le temps et l'espace nécessaires aux forces locales pour renverser Mouammar Kadhafi.”
» La guerre menée contre la Libye par l'alliance militaire américano-OTAN n'a pas été “saluée comme une intervention modèle” par ceux qui connaissent les circonstances dans lesquelles les États-Unis ont décidé de détruire le pays et de renverser son dirigeant, assassiné il y a huit ans dans des circonstances ignobles (avec Hillary Clinton, alors Secrétaire d’État des États-Unis, blaguant devant un journaliste de télévision “We came, we saw, he died”, – la remarque la plus barbare et la plus inhumaine proférée par une figure publique dans ce siècle).
» Lorsque les résultats des bombardements devinrent évidents, CNN rapportaque “les assassinats, les enlèvements, les blocus de raffineries de pétrole, les milices rivales se battant dans les rues, les extrémistes islamistes installant des camps et, surtout, un gouvernement faible et chronique ont fait de la Libye un endroit dangereux dont l'instabilité s'est déjà étendue au-delà des frontières et en Méditerranée. Il n'y a effectivement pas d'État de droit en Libye.”
» Le pays reste aujourd’hui aussi ingouvernable, dangereux et chaotique que l'OTAN et les États-Unis l'ont rendu il y a huit ans. On pourrait imaginer que cet exemple des effets néfastes d'une intrusion militaire malveillante inciterait le public américain à rejeter tout autre fandangos de ce genre. Mais apparemment non. »

Ce “apparemment non” indique la deuxième partie de l’article de Cloughley, où il rapporte les résultats d’une vaste enquête dont les instituts sophistiquées et couverts d’argent de la communauté de sécurité nationale et affiliés ont le secret, – le Chicago Council on Global Affairs inclus, bien entendu.

Pourquoi le Chicago Council on Global Affairs ? Parce que c’est l’organisme qui exécute l’enquête d’une part, parce que c’est Ivo Daalder qui en est le président d’autre part. Et voilà que Daalder, qui nous offrit aux petits oignons l’attaque de la Libye, qui la trouva merveilleusement réussie alors qu’il s’agit d’une épouvantable et cruelle entreprise de déstructuration nihiliste, qui explique l’actuel absence de confiance des alliés dans les USA indirectement par le refus de Trump de faire plus d’opérations du type-Libye, – voilà donc que Daalder patronne une impressionnante étude où une forte majorité de la population des États-Unis en redemande, – dans le genre libyen, tel que célébré par le diplomate devenu Monsieur Loyal du cirque belliciste ...

« Le 4 octobre, les résultats d'un sondage ont été publiés concernant l'attitude des citoyens des États-Unis à l'égard des interventions militaires dans les pays étrangers. Le Chicago Council on Global Affairs a concluque ‘le soutien américain à la participation active aux affaires mondiales reste à des niveaux presque records. Ce niveau d'appui est presque le plus élevé jamais enregistré en 45 ans d'histoire de nos enquêtes statistiques”. Le président de ce Conseil n'est autre qu'Ivo Daalder, celui de “l'intervention modèle” en Libye, et il est à noterqu’“en février 2015, le Chicago Council s’était associé à la Brookings Institution et à l’Atlantic Council pour produire l’étude ‘Preserving Ukraine’s Independence, Resisting Russian Aggression: What the United States and NATO Must Do’, un rapport exhortant les États-Unis et l'OTAN à fournir une assistance défensive puissante pour préserver l'indépendance de l'Ukraine.”[...]
» Le Chicago Council admet que “les Américains sont plus enclins à dire que les interventions militaires américaines rendent les États-Unis moins sûrs plutôt que plus”, mais souligne immédiatement qu’“il y a des moments où ils pensent qu'une action militaire est appropriée. Par exemple, les Américains sont favorables à l'utilisation de troupes américaines pour empêcher l'Iran d'obtenir des armes nucléaires (70%) et pour combattre les groupes extrémistes islamiques violents en Irak et en Syrie (59%). Les Américains soutiennent également l'utilisation de troupes américaines pour défendre leurs alliés. Une majorité dans les deux partis sont favorables à l'engagement de troupes américaines pour défendre la Corée du Sud contre une invasion nord-coréenne (58%) et pour défendre un allié de l'OTAN comme la Lettonie, la Lituanie ou l'Estonie contre une invasion russe (54%)”.
» En d'autres termes, malgré la destruction de l'Afghanistan et de l'Irak par les invasions américaines et de la Libye par une campagne soutenue et impitoyable de bombardements et d'attaques de missiles, les citoyens interrogés par le Chicago Council sont toujours prêts à partir en guerre contre le prochain pays qui, d'une manière quelconque, offense la politique de Washington. La Russie est en tête de liste. »

Le système de l’américanisme, au travers ses riches fondations et think-tanks, est coutumier de cette sorte d’enquêtes qui appuient en général la politique expansionniste d’agression voulue par le Système, évidemment déguisée sous des termes élégants et de haute valeur morale, et présentant les opportunités de guerre en identifiant péremptoirement autant d’agresseurs potentiels que nécessaire pour devoir y répondre, si possible préventivement. Très souvent, les enquêtes sont “dirigées” par la forme des questions posées et, d’autre part, aucune assurance formelle n’est donnée quant à la validité scientifiques des démarches effectuées, des échantillons utilisées, du traitement des réponses. Cela ne signifie pas que telle ou telle enquête soient faussée, mais simplement que la qualité de ces enquêtes repose sur la réputation des opérateurs, et jusqu’à il y a quelques années (certainement jusqu’à la fin de la Guerre froide et dans l’immédiate période suivante) le système fonctionnait parfaitement de cette façon, sans que personne ne le contestât sérieusement. (Dieu sait s’il accoucha de simulacres abracadabrantesques.)

Le problème est que nous sommes entrés depuis 2001 dans une période dont la devise devrait être “Je doute, donc je suis”, une période d’une désintégration de plus en plus rapide de la réalité, donc de la confiance dans les éléments dépendant de cette réalité ainsi mise en cause, jusqu’aux situations radicales que nous connaissons aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle nous parlions au début de cette analyse de “post-vérité”, d’une façon d’ailleurs critique en y voyant une manœuvre faussaire de plus du Système ; et ce n’est pas pour rien que Cloughley précise que Ivo Daalder, cité comme il l’a fait dans son enthousiasme pour le “modèle-libyen”, préside le Chicago Council on Global Affairs qui a développé cette enquête.

Dans une situation rationnelle – selon les références du Système, soit la raison-subvertie, – et à la lumière de ce qu’une telle enquête nous “dit” du “sentiment” de l’opinion publique, un président ne pourrait développer la politique que Trump parvient à mettre en place vaille que vaille, jusqu’à faire parler de “retrait majeur” ou de “défaite majeure” c’est selon, le fait de retirer un millier de soldats US de leurs divers déploiements absolument illégaux en Syrie. Pourtant Trump l’a fait et il ne cesse désormais d’appuyer sur cet aspect du repli de la politique militaro-diplomatique US, tout en secouant la tête, presque embarrassé, gêné, sentiments fort rares chez lui, à l’idée d’exposer l’expansion de l’usine à gaz en forme de toile d’araignée des militaires US dans le monde, – et toujours la main au portefeuille, Trump, prêt à rengainer : « You know, we're in many countries, many, many countries. I... I'm embarrassed to tell you how many. I know the exact number, but I'm embarrassed to say it because it's so foolish...We're in countries... we're protecting countries that don't even like us. They take advantage of us. They don't pay; nothing. »

Nous voulons signifier par-là que Trump, avec sa personnalité hors-norme, son énorme narcissisme, sa certitude de mieux sentir avec ses tripes que des armées d’experts, son sens aigu du subjectivisme le plus radical sans le moindre souci de la problématique mensonge-vérité selon les normes du Système, a appris peu à peu durant son mandat à sélectionner et à identifier les données “scientifiques” de la vie politique US pour généralement n’en tenir aucun compte. Il en est de même pour cette sorte d’enquête inspirée par l’inspiré Ivo Daalder, qui va absolument contre la conviction de Trump que le public américain en a assez des entreprises extérieures, de l’idée d’ajouter quelques pays à ces « many countries, many, many countries we’re in... », et que lui, Trump, serait plutôt convaincu que retraiter de quelques-uns de ces « many, many countries we’re in... » lui attirerait des voix supplémentaires. Pour Trump, une telle enquête n’est qu’un montage de plus de ses adversaires pour bloquer sa réélection.

C’est ainsi que nous rejoignons sa politique largement affirmée, notamment vis-à-vis de l’Iran, de refuser par tous les moyens possibles la possibilité d’un enchaînement belliciste avec l’Iran, sur le terrain militaire. Cela est clairement présenté dans son cas comme une nécessité absolue pour remporter la victoire dans les présidentielles de 2020. On mesure ainsi le fossé qui ne cesse de se creuser entre lui et les partisans de la politiqueSystème qui le haïssent (DeepState, démocrates-Clinton, establishment  type-Daalder, etc.). On mesure également dans cet épisode l’extraordinaire subjectivisation de la vie politique à “D.C.-la-folle” où les arguments dits-“objectifs”, comme prétend être cette enquête présentée ici avec tout le decorum et la pompe d'un soi-disant “fait objectif”, se trouvent repoussés en fonction des trucages habituels auxquels tout le monde sacrifie dans la catégorie des « appels à l’émotion et aux opinions personnelles »..

La subjectivité totale imposée par la postmodernité est, comme tout processus de communication, un terrible Janus à double face. Elle a tué la fausse “objectivité” des certitudes des “experts”-Système qui a régulièrement produit, depuis bientôt vingt ans, une impressionnante et historique, et même métahistorique série de catastrophes sanglantes qui a réduit l’“hyperpuissance” de la fin du XXème siècle en un détritus d’empire s’abîmant dans une démence sans fond, comme dans le Trou Noir où le tourbillon-crisique l’emporte irrémédiablement. Elle donne une arme très efficace à ceux qui savent et veulent s’en servir contre le Système.

 

Mis en ligne le 23 octobre à 16H45