La GrandeCrise pulvérisant la modernité

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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La GrandeCrise pulvérisant la modernité

7 juin 2026 (20h00) – Notre attention est sollicitée dans tous les sens, emportée par le rythme effrayant du tourbillon crisique suscité par la GrandeCrise. Ces deux trois jours, nous fûmes gâtés. Selon la logique métahistorique qu’imposent les divers événements impliqués, — les guerres d’Ukraine et d’Iran, les relations entre les divers partenaires “alliés”, la situation interne aux USA conflictuelle avec Israël, et même la situation interne à Moscou et celle régnant désormais à Berlin, nouvel acteur , — l’effet général est une formidable dynamique de dissolution de l’ensemble des forces du Système et du Système lui-même, ceci entraînant cela. Le décompte-classé des différents “acteurs” n’implique nullement pour nous un rangement géopolitique logique, mais au contraire un facteur de désordre géopolitique discréditant un peu plus cette approche comme prétendument significative.

Le caractère très particulier de cette séquence courte mais intense à l’intérieur de la séquence générale en cours conduit à traiter cette situation selon cette vision métahistorique que j’affectionne parce qu’elle réfute toutes les logiques géopolitiques habituelles. Pour cette raison, son traitement répond aux normes de désordre apparent d’une démarche individuelle (emploi du “je” de PhG) propre à la formule du ‘Journal dde.crisis’ et non pas à la formule apparemment et  faussement objective de l’analyse géopolitique habituellement utilisée. C’est dire que, moi-même, je rejette de plus en plus furieusement, comme trompeuse et faussaire, cette méthode attachée aux seules fausses logiques des événements d’origine humaine.

Malgré toutes ces réserves, qui sont fondamentales et impératives, j’applique pour des raisons de facilité de classement la méthodologie dépassée séparant les sujets selon la logique humaine des différentes phases. C’est une disposition de convenance, qui n’a aucune, strictement aucune signification métahistorique intéressante, mais qui permet de rendre plus perceptible par contraste cette dimension métahistorique dans laquelle nous sommes décisivement et définitivement installés. Cela peut paraître comme un immense désordre pour le jugement habituel, mais c’est en fait un désordre reflétant par sa logique méprisante pour nous l’ordre infiniment supérieur et extra-humain qui nous dirige. Notre logique est un pauvre petit esquif agressé par des vagues d’une puissance inouïe, et qui, en lui-même, est une prétention à “l’histoire humaine” répondant à la vision de l’“âme poétique” du haut esprit : « un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien ».

Dons, — différents chapitres, qui se rient des différents geignements de la logique humaine et ridiculement géopolitique. Ils ont lieu et nous tentons de les rapporter, selon une recherche respectueuse de leur importance métahistorique.

La brouille furieuse USA-Israël

Place au nouveau-venu, qui a éclaté comme un rapport impératif d’un service de renseignement obligeamment fuité vers le monde médiatique, y compris la presseSystème qui n’a plus aucune capacité de manœuvre subversive selon les consignes de la caste singulièrement stupide des milliardaires qui prétendent contrôler quelque chose dans ce vaste domaine humaine où les $milliards ne sont plus qu’une accumulation de papier imprimé, déjà cramé à souhait..

La nouvelle est partout, y compris dans RT.com pourtant attaché, selon les vœux de Poutine, à ne pas trop gêner “l’ami américain”. Titre et sous-titre de la chose :

«   Le Pentagone qualifie de « critique » la menace d'espionnage israélien – médias.

» Cette déclaration intervient dans un contexte de tensions croissantes entre les États-Unis et Israël concernant les conflits au Moyen-Orient. »

C’est NBC qui a reçu le rapport fuité du renseignement US, en provenance semble-t-il de la DIA, qui se fiche comme d’une guigne des manœuvres politiques de la CIA, plus proche du Mossad, — CIA que la DIA déteste comme une sorte d’“ennemi héréditaire”.

Faisons confiance à ‘The Hindustan Timesdu 6 juin (vidéo) pour nous rapporter l’affaire

« Les relations américano-israéliennes s'enlisent dans une nouvelle crise, de nouvelles allégations explosives exacerbant la méfiance entre les deux alliés. Des accusations d'espionnage secouent Washington et Tel-Aviv, soulevant des questions quant à l'avenir du partenariat stratégique. Après l'emportement présumé de Trump [mais confirmé, traitant au téléphone Netanyahou de “Vous êtes un putain de dingue ”], Netanyahou est accusé d'avoir recours à des canaux clandestins pour exercer une pression. La querelle entre Trump et Netanyahou prend une tournure dramatique avec l'émergence d'allégations de chasse aux secrets américains. Les tensions américano-israéliennes se sont exacerbées après la diffusion par NBC de nouvelles inquiétudes du Pentagone concernant des activités présumées des services de renseignement israéliens.

» NBC a cité des responsables américains, actuels et anciens, qui ont déclaré que ces inquiétudes avaient émergé au sein du gouvernement américain ces dernières semaines. Le rapport indique que la Defense Intelligence Agency [DIA] a relevé le niveau de menace pesant sur Israël à “critique” lors d'un examen interne. Des responsables ont déclaré à NBC que l'évaluation reflétait des inquiétudes concernant ce qu'ils ont décrit comme une activité agressive des services de renseignement israéliens. Ces inquiétudes porteraient sur les efforts déployés pour en savoir plus sur les projets et la stratégie du président Trump pour le Moyen-Orient. NBC a indiqué que des responsables américains pensaient qu'Israël cherchait à mieux comprendre les discussions et délibérations internes en matière de politique étrangère. L'évaluation interne aurait fait état d'inquiétudes concernant les risques d'espionnage humain et technique.

» L'ambassade d'Israël à Washington a rejeté ces affirmations et les a qualifiées de totalement fausses. »

Cela clôt dans notre revue de détail (“le Diable est dans le détail”)  le chapitre de l’élégant cessez-le-feu Iran-USA-Israël marqué de multiples attaques et contre-attaque où l’Iran n’est pas en reste, tant s’en faut, entre les trois partenaires-adversaires si prompts au bras d’honneur entre les uns et lesautres.

Le bouillonnement antiguerre US

Le cas présent commencera par quelques lignes admiratives sur l’extraordinaire visite de Candace Owens à Moscou et à Saint-Petersbourg. Jusqu’ici personnage très influent mais entièrement tourné vers les affaires intérieures, avec l’une ou l’autre incursion non  sans malice (le sort biologique et paléontologique du couple Macron), Owens est sorti de son cercle initial en rompant avec Trump, dont elle était un fidèle soutien, à cause de son soutien des Israéliens dans les ignominies de Gaza et autres. Ce domaine s’est étendu à une hostilité fracassante à l’influence corruptrices d’Israël, via le lobby AIPAC et l’infection proto-israélienne d’un Congrès réduit à l’état d’un gigantesque mollusque aux ordres.

Bien entendu, l’évolution de Candace se fait dans le cadre du mouvement de tous les grands leaders de la droite populiste antiguerre (Meggy Kelly, Carlson, MTG, etc.), et sous les encouragements ravis de la gauche populiste antiguerre des ‘Jeunes Turcs’ (TYT), et notamment de la formidable Ana Kaparian. à qui Meggy Kelly dit toute son affection. En répondant à l’invitation des Russes d’assister au sommet de Saint-Petersbourg assorti d’un rapide séjour à Moscou, Candace Owens a ouvert une nouvelle dimension à la droite antiguerre US étendue à l’antiguerre bipartisan en train de se créer à une vitesse extraordinaire. Ana Kaparian a applaudi avec enthousiasme aux propos de Candace en Russie, défendant les musulmans et dénonçant l’endoctrinement antimusulman dans l’enseignement primaire aux USA, tout cela à la grande satisfaction de son intervieweur russe qui sait combien la politique d’intégration des diverses communautés en tant que telles constitue un des piliers de la politique d’éducation nationale de la Russie.

Quoi qu’il en soit de cette évolution aux USA, suivie par une multitude d’influenceurs gagnés par cette dynamique, Candace Owens a ouvert un champ nouveau à ce nouveau parti : une admiration non dissimulée pour la Russie et une ouverture de soutien à la Russie contre la politique pro-Zelenski qui s’insère évidemment dans le camp des Amérisraéliens.

« Ce contraste occupe une place centrale dans son témoignage. Candace Owens parle d’un « héritage de la guerre froide » qui continuerait de peser sur la perception américaine de la Russie. Selon elle, beaucoup d’Américains ont été poussés à considérer ce pays comme un sujet presque tabou, ou comme une destination à éviter, sans véritable explication.

» Pour la journaliste américaine, le fait de voir Moscou par elle-même permet de dépasser ces réflexes. Elle insiste aussi sur la richesse culturelle et religieuse de la capitale russe. Se présentant comme chrétienne, elle dit avoir été particulièrement sensible au patrimoine chrétien de Moscou, trop rarement mis en avant dans les médias occidentaux. »

Ce bouillonnement de la politique intérieure US a complètement sa place dans la situation que nous  décrivons. Le soutien de la jeunesse US, y compris et surtout démocrate, va conduire à des primaires où de plus en plus de candidats représentant cette tendance seront en position d’être élus au Congrès. Ana Karyakan dit sa conviction que les élections de 2026 et 2028 se feront essentiellement sur le thème antiSystème de l’opposition à Israël, — ce qui serait une “première” révolutionnaire d’élections US se jouant sur un grand thème de politique étrangère.

La puissance du tourbillon crisique

Élargissement du cercle chaotique du  tourbillon crisique, en y incluant la situation de la direction Russe avec ses remous d’une exceptionnelle importance. Il s’agit d’une réelle crise à Moscou, où l’on voit le leader incontesté de la direction russe se retrouver complètement isolé, c’est-à-dire bien au-delà d’une contestation. Nous ne parlons pas d’une menace de “Coup” ni de cette stupidité de regime change, parce que la Russie est organisée avec méthode pour que la politique de sécurité nationale soit l’objet d’un débat constant et respectueux entre les différentes tendances de ses membres

Nous poursuivons les entretiens du duo C&M (Christoforou & Mercouris) sur cette question, où l’on voit, de façon très inhabituelle, Mercouris affirmer une position critique, — que dis-je, plutôt “extrêmement critique”,  — de la politique développée par le seul Poutine, et partant de son isolement complet dans un pays où le pouvoir de décision est quelque chose qui exige une très grosse majorité sinon une quasi-unanimité de toutes les forces impliquées dans la défense de la sécurité nationale.

Je ne vois  pas mieux pour éclairer ce phénomène que présenter les explications de Mercouris dans un segment mis en ligne hier, à la fin du Forum de Saint-Pétersbourg.

« Juste après les déclarations de Poutine, Lavrov a publié un communiqué : une position beaucoup plus intransigeante. J'allais justement analyser ce que Poutine voulait dire. Il y a donc clairement des tensions. Il est le principal obstacle sur ce point. D'un côté, Poutine s'accroche à l'idée qu'il pourrait y avoir une sorte de mouvement, un mouvement diplomatique avec les Américains. D'autres membres du Conseil de sécurité russe s’y opposent. Je suppose que tous les autres membres du Conseil de sécurité russe sont fondamentalement en désaccord avec lui sur ce point, tout comme ils sont fondamentalement en désaccord sur l'adhésion de l'Ukraine à l'UE.

» Donc, là, Poutine, j'ai l'impression très nette qu'il est  seul. Et quand je dis seul, je le pense vraiment. Je pense qu'il n'y a personne d'autre, personne d'autre au Conseil de sécurité russe qui soit d'accord avec Poutine sur ces points. Je veux dire, je suis toujours très attentivement ce qu'ils disent tous. Je veux dire, il y a des gens comme Medvedev, il y a des gens comme, il y a des gens comme Shoigou qui parlent et disent ces choses. Personne d'autre, aucune des autres personnes qui n'ont pas parlé. Des gens comme Matveenko par exemple ou vous savez celui qui est le président de la chambre haute du parlement russe, Patrouchia, Patrov, aucune de ces personnes, pas une seule n'a soutenu Poutine sur aucun des points de ces questions. Je veux dire, il n'y a eu aucun écho des paroles de Poutine.

» Donc, il est clair que cette affaire n'est pas résolue. Maintenant, je pense que ce qui permet de maintenir la situation sous contrôle et d'éviter une dispute publique ouverte, c'est que les Ukrainiens eux-mêmes et les Européens empêchent cette affaire de progresser vers un simple “basta”, car Zelenski lui-même refuse bien sûr toute concession. Il refuse de se retirer du Donbass. Il vient d'écrire une autre lettre à Poutine suggérant une rencontre. Les Russes ont déjà rejeté cette proposition à plusieurs reprises. Le résultat est donc que les Européens et les Ukrainiens, en tant qu'Ukrainiens, restent si intransigeants. Ce débat à Moscou pourrait se poursuivre sans jamais aboutir à une résolution définitive car nous ne nous retrouverons jamais dans une situation où il faudrait une déclaration unique et déterminante, un point de bascule où il faudrait une décision finale quant à la voie à suivre. »

Il ne peut être question d’ignorer ce fait dans la description que je tente de tracer de cette matière si extrêmement mouvante, si extrêmement puissante du tourbillon crisique de la GrandeCrise. Curieux prolongement, ; n’est-ce pas ? L’inspirateur en chef du mouvement antiSystème débordé par les exigences plus radicales de l’antiSystème ! Nul besoin de l’explication pépère et paresseuse de l’accusation d’être un agent de la CIA pour comprendre ce fait remarquable. L’histoire révoquée pour laisser place à la métahistoire exige, même des plus valeureux, une audace sans cesse grandissante dans le combat ainsi engagé.

Une cerise sur le gâteau

Le dernier cas qui nous occupera est celui de l’Allemagne, et de l’Allemagne toute seul pour le cas. Ce pays de si haute réputation, perçu comme une puissance majeure, aussi bien de l’histoire passée que des décomptes actuels, a connu ces trois derniers jours des prolongements peu ordinaires. La silhouette si singulière de Merz, un peu comme une girafe dégingandée, constamment pliée pour recueillir les avis des minuscules cafards lui servant de compagnons d’infortune, — Zelenski est imbattable dans ce rôle mal rasé, meilleur que le terrible Macron se complaisant dans le Rien de sa génération, — contribue à donner une image symbolique de la Grande Allemagne, de plus en plus désemparée, inutile, maladroite, servile, inféconde et quasiment nihiliste, entêtée dans ses choix désastreux. Enfin, on me comprend et je n’insiste pas...

• Quelques catastrophes en trois jours, de différentes factures, sont venues souligner le bien mauvais cas où l’Allemagne-Merz se trouve. Vous êtes tous au courant de l’humiliation de l’ONU, êtes-vous ? Écoutez ‘Times New World’ :

« L'Allemagne a subi un revers diplomatique majeur aux Nations Unies. Berlin n'a pas réussi à obtenir un siège non permanent au Conseil de sécurité de l'ONU après avoir été battue par le Portugal et l'Autriche lors d'un vote à l'Assemblée générale. L'Allemagne a reçu 104 voix, bien loin de la majorité des deux tiers requise pour remporter l'un des deux sièges attribués au groupe des pays d'Europe occidentale et autres. Cette défaite est perçue comme un coup dur pour le chancelier Friedrich Mets, qui s'est engagé à renforcer l'influence de l'Allemagne sur la scène internationale.

» Le ministre allemand des Affaires étrangères, Yoan Vadul, a pointé du doigt les positions de Berlin en matière de politique étrangère comme facteurs clés de cette défaite. Il a suggéré que le soutien indéfectible de l'Allemagne à l'Ukraine face à l'invasion russe pourrait avoir coûté des votes cruciaux et il a accusé Moscou d'œuvrer en coulisses contre la candidature allemande.

» La Russie n'a pas réagi à ces allégations. »

Les dernières phrases sont lumineuses, ainsi que la binette de Vadul venant marmonner à des dizaines de micros portables ces incroyables platitudes. Dire et réduire qu’il occupe le siège qu’occupèrent un Bismarck et un Genscher, — c’est tout dire...

• Autres remarques, de DW :

« Si ce n'est pas une crise économique et politique pure et simple en Allemagne, est-ce une crise de confiance ?

» Nous allons essayer d'y voir plus clair aujourd'hui. Quel est votre sentiment concernant l'Allemagne et la crise économique ? Oui, c'est une crise économique, n'est-ce pas ? Ce n'est pas qu'un sentiment.

» Ce n'est pas seulement le sentiment des Allemands, mais une véritable crise économique qui frappe le pays depuis deux ans maintenant. Deux années de récession, une année de stagnation, et nous espérions que la situation s'améliorerait, et puis nous voilà avec cette crise des prix. Donc, il y a clairement plusieurs crises simultanées. »

• Une autre occurrence qui nous montre la position si difficile de l’Allemagne. Une sorte de “délégation” allemande se trouvait au Forum de Saint Pétersbourg : quatre “officiels”, si vous voulez, ce qui constituait un événement fort étrange dans la situation générale d’hostilité dictatoriale à la Russie que l’on connaît. Que se passe-t-il ? La réponse est d’un certain intérêt :

« Une délégation composée de quatre représentants du parti d’opposition allemand Alternative für Deutschland (AfD), actuellement crédité d’environ 30% des intentions de vote et classé première force politique en Allemagne, a participé au Forum économique de Saint-Pétersbourg, suscitant de vives critiques politiques à Berlin et récoltant des "avertissements" en matière de sécurité et de renseignement.

» Les députés concernés sont Markus Frohnmaier, vice-président du groupe parlementaire AfD au Bundestag, Jörg Urban, président régional en Saxe, le député Steffen Kotré et l’eurodéputé Petr Bystron. Selon les informations disponibles, Frohnmaier aurait également rencontré le PDG du géant énergétique russe Gazprom, Alexeï Miller.

» Au centre de l’entretien, toujours selon les déclarations de l’homme politique, figuraient les scénarios possibles de remise en service des gazoducs Nord Stream de la mer Baltique, détruits par un sabotage en septembre 2022, et donc la reprise des approvisionnements énergétiques de la Russie vers l’Allemagne et l’Europe. »

Ainsi trouve-t-on un signe différent, mais pas moins significatif, du sentiment qui partout grandit en Allemagne d’une rupture du pouvoir, qui a été défini dans le débat organisé par DW et signalé plus haut, un sentiment qui renvoie symboliquement à cette image si souvent utilisée comme l’est le ‘Titanic’ :

« On éprouve un sentiment général d’être en train de couler »

Couler pavillon bas, ou la GrandeCrise en action

On note une fois de plus, cette fois avec tout de même des événements, ou “parcelle d’événements” dirais-je, tous très différents, ne présentant aucune unité, aucune cohérence, et par conséquent que la seule politique “humaine, trop humaine” est impuissante à expliquer sinon à donner libre cours aux passions idéologiques et partisanes qui n’expliquent rien mais donnent un exutoire à ce sentiment de rage que nourrit l’impuissance.

Nous sommes incapables, puisqu’impuissants. Lorsqu’on se place à ce niveau des basses terres, on distingue aisément ce qui nous importe, — le sens des choses, —, si l’on a l’esprit ouvert aux grands espaces nécessaires à saisir nos sentiments et nos intuitions pour leur donner un sens. Il y a quelque chose d’exaltant, oui d’exaltant malgré le poids terrible que nous impose un tel constat, à admettre l’évidence de la direction d’une action venue d’autres lieux et d’autres volontés que ceux que notre triste évidence sous la maîtrise de la modernité nous obligent à considérer. Tout au plus, nous sommes autorisés à être spectateurs, — et si nous avons dans l’esprit et acceptons la nécessité de justifier à nos propres yeux notre existence, alors je dirais : “Nous sommes autorisés à être des témoins”. Et finalement, ce n’est pas rien, même si cela illustre notre impuissance : cela nous donne le droit et le devoir de figurer comme acteurs mineurs, figurants si vous voulez, au grand procès qui s’est ouvert de notre époque comme accomplissement de l’“œuvre” humaine des quelques siècles qui ont conduit jusqu’à nous.

Il faut avoir le courage d’accepter le verdict de l’impuissance, et de prendre comme un don du Ciel le sublime privilège de dire “J’ai vu et j’ai compris” même si cela est inexprimable pour le commun. Comme le disait un grand Empereur pour se faire pardonner les insanités de l’aventure où il les conduisit tous, “il suffira de dire ‘j’étais à Austerlitz’ pour que l’on dise ‘c’est un brave’”. Il faut accepter ce qui semble inacceptable à notre hybris pleine de vanité, pour en avoir définitivement raison ; il faut suivre Marec-Aurèle et parvenir glorieusement à aimer le destin quelle qu’en soit la charge et l’injustice que les esprits “médiocres, si médiocres” jurent y découvrir pour pleurer sur eux-mêmes, — “Amor fati”.

Mon Dieu, comment, partant de tout ce bavardage sur des choses si différentes et si chargées d’affrontements avec la médiocrité humaine, en suis-je arriver à parler de Marc-Aurèle ? Qu’est-ce donc si ce n’est accepter la justesse de son immortelle sentence, — “Amor fati” ? Le courage, c’est aussi l’héroïsme, et cela, n’est-ce pas, ne constitue en rien la satisfaction de nos piètres vanités.

Regarder la fin d’un monde, impitoyable, inéluctable, ô combien évidente et méritée alors que nous jurions l’avoir créé nous-même comme le destin lui-même n’y serait jamais parvenu ? Regarder le naufrage de nos piètres et méprisables illusions, et au-delà, éprouver l’immense satisfaction de la chose juste enfin accomplie ? — “Amor fati”, Marc-Aurèle. Le sacré Jean-Hedern en avait fait le titre magnifique d’un de ses livres, et il suffit de le compléter dans ce sens : « Chaque matin est une leçon de courage et une résolution d’héroïsme ».