La crise et son train (à Très Grande Vitesse)

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La crise et son train (à Très Grande Vitesse)

7 mai 2010 — La “fièvre grecque”, voire la “fièvre de l’euro”, qui caractérisent le crise européenne en cours, constituent des catégories régionales d’un monstre général qui poursuit sa route avec une exemplaire alacrité. En même temps que les Européens s’interrogent sur le fondement de l’avenir et de l’existence de l’Europe, comme si l’UE ou l’euro était l’avenir et l’existence de l’Europe, divers signes continuent à nous prouver que la globalisation existe effectivement lorsqu’il s’agit de la tendance catastrophique de la crise.

On notera quelques points ici et là des divers événements, réactions et précisions, qui montrent la globalisation de la chose. En un sens, rien ni personne ne peut espérer que l’actuel pic de tension de la crise générale, après d’autres et avant d’autres, puisse être caractérisé et réduit à une seule région, à une seule monnaie, à un seul événement.

• L’Asie s’est éveillée au son des alarmes européennes, après d’autres d’ailleurs… Ainsi Reuters nous trace-t-il un rapide portrait des habituelles crises de nerf boursières, ce 7 mai 2010 : «Asian stocks were hammered on Friday as mounting fears over Europe's debt crisis sparked a global market rout that sent safe-haven assets soaring and clobbered sterling.

»A near 1,000-point plunge in the Dow Jones Industrial Average at one stage, led some investors to recall the mayhem in world markets after the collapse of U.S. bank Lehman Brothers in 2008. Sterling was especially hard hit overnight as it suffered a further dose of uncertainty from exit polls that showed no one UK party may hold a majority in parliament….»

• Le Royaume-Uni, justement… Le Guardian du 6 mai 2010 relaie l’avertissement de l’agence de quotation Moody’s selon lequel la crise grecque peut toucher le Royaume-Uni, bien que ce pays soit hors de la zone euro :

«Moody's warns of Greek debt crisis creating new UK credit Crunch, – UK bank shares fall after Moody's credit-rating agency warns of risk from sovereign debt downgrade […] Fears that Greece's sovereign debt crisis could spill into the banking sector and prompt another credit crunch hammered bank share prices today amid warnings that Britain's banks remain “vulnérable”.»

• En même temps, et comme pour mieux accentuer cette consigne de vulnérabilité générale, il semble bien que le Royaume-Uni se soit offert hier ce “hung Parliament”, d’où ne sortirait aucune majorité solide, aucun parti renforcé jusqu’à le rendre légitime pour le gouvernement. Jonathan Freedland (dans le Guardian du 7 mai 2010) parle d’un “système antique”, dans la terre même de l’ultra-libéralisme avancé et post-moderniste, pour qualifier le système politique britannique qui semble conduire à cette impasse au moment du plus grand danger. La “Bataille d’Angleterre” clouée au sol par le “hung Parliament”?

• A Washington, pendant ce temps, les événements ne chôment pas. Huffington.post titre (le 6 mai 2010) : «Senate Votes For Wall Street; Megabanks To Remain Behemoths». Un amendement à la loi de “régulation” de Wall Street a été repoussé par 61 voix contre 33, pérennisant l’actuelle structure des dinosaures que le gouvernement US est obligé de soutenir quand les choses vont mal… («The amendment, sponsored by Sens. Sherrod Brown (D-Ohio) and Ted Kaufman (D-Del.), would have required megabanks to be broken down in size and capped so that their individual failure would not bring down the entire system.»)

• Pendant ce temps (suite et à Washington toujours), on a atteint le point d’arrangement, ou de rupture c’est selon, concernant une loi obligeant la Federal Reserve à exposer ses comptes devant le Congrès (loi dite “Audit the Fed”). Le compromis entre la version votée par la Chambre (la loi Ron Paul) et celle du Sénat soulève de violentes polémiques. Ron Paul estime que la Chambre est en train de céder sur des points essentiels qui privent cette loi de sa substance, accusant implicitement le “socialiste” du Vermont Sanders de s’être fait berner par les sénateurs agissant de concert avec Bernanke, le président de la Fed. Sur le site de Paul, on trouvait, dans un texte exposant son désaccord, cet extrait, où l’on voit que la chose nous ramène à la crise grecque et européenne…

«More specifically, Paul’s language (passed by the House) to audit the Federal Reserve has been stripped from the Sanders Amendment to the Senate financial reform bill. Instead, the Sanders Amendment now contains softer compromise language that exempts monetary policy decisions, discount window operations, and agreements with foreign central banks from Government Accounting Office (“GAO”) audit.

»This is of particular concern when several countries such as Greece, Portugal, and Spain are seeking IMF help in the midst of their financial crises, because American taxpayers provide fully 17% of all IMF funding. “Taxpayers are weary of bailing out privileged banks and corporations in the US, and we certainly cannot afford to bail out entire countries. The possibility of this happening behind a veil of Federal Reserve secrecy is not acceptable,” stated Congressman Paul…»

Notre commentaire

@PAYANT …Et ainsi de suite, pourrions-nous écrire. Les événements se suivent et se ressemblent, et qui se ressemble s’assemble. C’est ce qu’on appelle la globalisation.

Aujourd’hui, tout le monde enterre l’euro, de même qu’hier tout le monde enterrait le dollar. L’Europe va éclater, juge-t-on, la révolte générale va s’étendre. Qu’est-ce que c’est que cela, “l’Europe”? Bien en peine qui pourrait nous l’expliquer, jusqu’à nous convaincre que la chose existe, – et il faudrait bien qu’elle existât tout de même si l’on prédit qu’elle va mourir. (Paul Krugman, ce 6 mai 2010, nous explique bien la chose, c’est-à-dire la mort de l’euro, lui qui ne mettait pas un seul euro sur le sort du dollar il y quatorze mois et qui annonçait il y a un mois que la Chine était la grande déstabilisatrice du désordre mondial, – cela, après avoir voué Wall Street aux gémonies pendant un certain nombre de semaines, entre octobre 2008 et avril 2009. La capacité d’analyse du grand économiste, depuis qu’il est couvert des lauriers du Prix Nobel, est bien caractérisée par cette qualité des pseudo-“dissidents” du système, d’une très belle intelligence mise au service d’une lâcheté intellectuelle parée de fort beaux atours. Mais bon, il n’est pas le seul, et ses jugements et prévisions économiques ont le don de remplir d’excitation nos mornes journées qui exigent de connaître, pour au moins les 24 heures à venir, l’avenir du monde en quelques paragraphes. L’illusion de la connaissance des catastrophes à venir entretient l’illusion que l’homme est toujours “au centre du monde”, – et l’Amérique aussi, après tout.)

Les mêmes analystes qui, en 2000, lors de l’arrivée de l’euro, voyaient apparaître une nouvelle superpuissance qui irait même jusqu’à mettre en cause l’hégémonie des USA, aujourd’hui vous expliquent que, dès le départ, cela ne pouvait pas marcher sans pouvoir politique fort, et qu’il n’y a pas de “pouvoir politique fort” en Europe… C’est donc qu’il nous faut un “pouvoir politique fort” pour dompter la bête financière? Voilà donc le dernier dada des économistes qui vous disaient que les marchés se débrouillaient tout seul, la nécessité d’un “pouvoir politique fort”.

Et si l’on déplore l’absence d’un “pouvoir politique fort” en Europe, c’est donc qu’il y a un “pouvoir politique fort” quelque part, dans le système occidentaliste-américaniste? (C’est lui dont on parle et qui est en crise, le système occidentaliste-américaniste.) A Washington, peut-être, sur la terre de “the system is broken”? Première nouvelle, – et bonne nouvelle, voire nouvelle fantasmatique quand on voit comment le “pouvoir politique fort” est en train de mater Wall Street et la Federal Reserve, selon les prédictions de George Friedman, pour se re-légitimer…

Peut-être est-ce de Londres qu’il nous viendra, ce “pouvoir politique fort”? Euh, pas sûr du tout, d’autant que Jonathan Freedland nous annonce que le système britannique est du type “antique”, vieille chose sans consistance, incapable de nous donner cette vertu politique et démocratique qui devrait permettre de maîtriser tous ces événements absolument globalisés et fort peu conformes aux prévisions de la doctrine occidentaliste et américaniste.

Voulez-vous des prévisions ou des prédictions sur ce qui va survenir? Nous en sommes bien incapables, puisque dépourvus de toute cette science qui, depuis des années, permet à tant d’entre nous d’annoncer avec une belle assurance tant de choses extraordinaires. Voulez-vous savoir quand nous allons sombrer dans le chaos, puisqu’il s’agit également d’un exercice favori, – cette prédiction de l’arrivée du chaos, — de bons nombres de commentateurs avisés? Là, au moins, nous avons notre réponse toute prête. La prédiction est hors de propos puisque nous y sommes déjà. Aujourd’hui, le chaos est bien net, bien évident, on dirait presque, – “bien en ordre” pour poursuivre sa course à la fois folle, déterminée et d’une rectitude exemplaire.

“Le Titanic avec des voies d’eau considérables”

Nous aurions plutôt tendance à observer comme enseignement principal des événements en cours l’extraordinaire détermination de nos élites, de toutes nos élites de notre système à nous, à Paris, Berlin et Bruxelles, à Londres et à Washington, à ne rien changer au système. L’“esprit réformiste”, cette timide tendance à dire qu’il faudrait songer à modifier un détail ici et un autre là, est aujourd’hui bien plus faible qu’il n’était à l’automne 2008. La crise s’est considérablement aggravée et part dans tous les sens, comme c’est son rôle, alors qu’on annonçait au printemps 2009 que tout commencerait à rentrer dans l’ordre au printemps 2010, – et il est moins question que jamais de changer quoi que ce soit à un machin qui tient si bien son rôle. (C’est peut-être le seul point qui nous ferait penser que la Grèce, les “dominos” qui doivent suivre et l’euro résisteront un peu plus longtemps que ne le prévoient les prophètes… Mais cela est nécessaire, au fond, pour que toute l’irréversibilité de la catastrophe apparaisse en pleine lumière.)

Il n’y a plus aujourd’hui un Sarko pour nous dire, comme il le faisait en septembre 2008, que ce système pourri doit être changé de fond en comble. Sans doute Marine Le Pen n’a-t-elle pas tort lorsqu’elle dit: «Ses discours, c’est Henri Guaino qui les fait. On sent à les écouter qu’il y a une cohérence, une culture, même des convictions. Mais tout ça appartient à Guaino. Pas à Sarkozy. Le pire ennemi de Sarkozy, c’est lui-même. Quand il ne lit plus du Guaino, qu’il est livré à lui-même, c’est catastrophique» Il se trouve sans doute qu’aujourd’hui, Guaino, qui croit à une crise fondamentale sur une longue durée, préfère sans doute ne plus écrire… Nous avons choisi Sarkozy, mais n’importe lequel parmi les autres dans notre système ferait l’affaire, – Gordon Brown, intitulé “sauveur du monde” en octobre 2008, Barack Obama élu le 3 novembre 2008, on se rappelle dans quelle enthousiasme de “changement”.

Nous sommes ainsi sur le point de penser que ce n’est même plus l’impuissance, l’absence de pensée alternative, l’absence d’imagination, l’absence de courage de ces dirigeants qui sont à l’œuvre. Nous sommes même au-delà de la démission de l’esprit et de la volonté. Notre quête hypothétique nous pousse à nous tourner vers des explications qui dépassent ce seul cadre des variations des jugements, des caractères et des attitudes, c’est-à-dire qui dépassent le cadre de l’espèce humaine, dont, après tout, nos dirigeants politiques et autres font tout de même partie. Certes, ils sont sur le Titanic avec des voies d’eau considérables qu’ils identifient come telles mais ils ne peuvent plus imaginer qu’ils puissent se trouver ailleurs que sur “le Titanic avec des voies d’eau considérable”. (Dans ce cas de figure, les “voies d’eau considérables” évoluent d’une étrange façon; elles ne sont plus ni des avatars dramatiques, ni des dangers peut-être mortels, mais, disons, une caractéristique normale du Titanic, peut-être même ce qui fait à la fois sa beauté, sa grandeur et sa certitude incontestable quoique paradoxale de durée, – point final et glou glou.) Leur rôle n’est d’ailleurs pas d’imaginer car, en vérité, c’est “le Titanic avec des voies d’eau considérables” qui se charge de la besogne.

C’est-à-dire que notre propre appréciation n’est pas loin d’embrasser l’idée que le système, aujourd’hui, pense beaucoup plus que ne peuvent penser nos dirigeants politiques. Ce n’est même plus une question de compétition des pensées, ou de démission de certaines pensées au profit de la pensée centrale du système, c’est une affaire de rangement et de classement hiérarchique, presque plus biologique que de simple influence. Il est devenu possible d’envisager que cette entité est désormais la pensée centrale, directrice et unique des affaires du monde. (Il s’agit, bien sûr, de notre référence au “système anthropotechnique”, dont nous dialoguons par ailleurs.)

… La logique de la chose est en marche depuis quelques années, depuis quelques décennies, depuis deux siècles peut-être selon notre analyse, depuis que ce formidable système anthropotechnique, ou système du technologisme bientôt rejoint par le système de la communication, s’est mis en branle. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à l’étape ultime du chaos général, – comme nous disions plus haut, – un “chaos général” bien net, bien rangé, bien ordonné, décrit par nos dirigeants politiques presque avec une certaine satisfaction, lorsque, entre les coups, c’est-à-dire entre les pics successifs de la structure crisique, les voies d’eau du Titanic leur laissent quelques instants de répit pour reprendre leur souffle.

Ainsi observons-nous ce spectacle étrange, irréel, presque hors du temps ou dans tous les cas hors de notre temps, nous qui sommes certes à bord du “Titanic avec des voies d’eau considérables”, mais comme si nous n’y étions pas vraiment, comme si la chose ne nous concernait pas directement. Bien sûr, elle nous concerne, – et pourtant non, pas tout à fait, nous ne sommes pas tout à fait du même monde, pas vraiment de la même sorte. C’est une impression bien étrange et qui laisse à penser, entre deux “voies d’eau considérables”…


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