La capitulation de la raison humaine

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Les événements de la crise libyenne, – qui est peut-être une guerre, qui sait ? – sont loin d’avoir la pureté cristalline du manichéisme qu’affectionne notre pensée, ou plutôt notre raison, plongée dans le désordre barbare des contradictions imposées par un Système en crise terminale et auquel cette raison semble avoir tout sacrifié. Sans aucun doute a-t-elle sacrifié, cette raison, sa raison d’être et sa fonction fondamentale qui est de tenter d’établir une mesure du monde, en acceptant de conduire à son terme une telle soumission.

Il existe un cas précis démontrant cette situation, avec la crise libyenne qui est peut-être une guerre. Il s’agit de la nature même de la révolte anti-Kadhafi, que “la communauté internationale”, ou le bloc américaniste-occidentaliste (BAO) comme nous la désignons également, a décidé de soutenir sans restriction morale et réaliste apparente. On sait en effet que, depuis plusieurs jours, se multiplient les interrogations sur la possibilité de l’infiltration de cette révolte par des éléments liés à une ou des organisations terroristes. Il n’est pas ici dans notre intention de trancher sur le cas, mais bien d’apprécier le “problème moral” comme l’on affectionne de dire, ou plutôt le problème que pose cette situation aux engagements fondamentaux de la raison humaine en fonction des critères impératifs que cette raison humaine propose elle-même pour ses propres engagements. Il faut simplement mentionner, en effet, que si Kadhafi est le nième diable d’occasion de notre activisme vertueux (processus de diabolisation) après avoir été considéré comme fréquentable durant la période, le terrorisme est également un diable, et nous dirions plutôt institutionnalisé que d’occasion, depuis au moins une décennie.

Un discours de Nick Glegg, le vice Premier ministre (libéral) du gouvernement britannique de David Cameron, s’attache à ce problème sans en écarter la vigueur contradictoire de ses termes. Le Daily Mail du 30 mars 2011 en rapporte les principaux termes. Glegg admet qu’il existe un risque qu’après la chute éventuelle de Kadhafi, un “gouvernement islamiste” (dito, avec une influence possible de groupes terroristes comme Al Qaïda) soit installé en Libye. Pour autant il estime que l’Ouest (le bloc BAO) n’a pas à intervenir dans ce processus et que le risque, avec l’intervention en Libye, valait la peine d’être pris.

«In his first major speech on foreign policy since the military intervention in Libya began, the Deputy Prime Minister ruled out any form of ‘mission creep’ that would involve the West attempting to influence the way the country is governed. Mr Clegg said he would maintain this view even if that means the creation of a hardline Islamist regime on the edge of Europe.

»Speaking during a visit to Mexico City Mr Clegg, whose party bitterly opposed the Iraq war, insisted the military intervention in Libya was just. But he admitted that the outcome in Libya was ‘uncertain’ and warned that there would be ‘setbacks and consequences’ along the way.

»He said that in the wake of the Iraq war, the West had to act with ‘humility and realism’ about what it could achieve. […]

»A senior LibDem source said Mr Clegg accepted that the power vacuum that would follow Gaddafi’s departure could result in the creation of a hardline Islamic regime, as secular political institutions in the country are ‘very weak’ after 40 years of dictatorship. But the source said Mr Clegg believed Gaddafi’s regime was so abhorrent that it was worth the ‘gamble’. […]

»The idea that British forces could be put at risk in Libya only to allow the creation of a hostile Islamic state will alarm Cabinet hawks, including the Chancellor George Osborne and the Education Secretary Michael Gove. It will also anger Israel and its powerful allies in the West.»

Il est incontestable qu’avec ce discours, Nick Glegg est l’homme politique occidentaliste qui a le plus clairement exposé le dilemme que constitue aujourd’hui le plus clair de l’interrogation sur l’avenir de la Libye, notamment dans le cas ardemment désiré par “la communauté internationale” de la chute du colonel Kadhafi. Il n’est nullement dans nos intentions ici de développer une spéculation politique (possibilité ou pas de tel ou tel développement en Libye), ni même, encore moins, de porter un jugement critique ou contradictoire, soit sur les termes de la situation politique ainsi créée en Libye, soit sur le point précis des termes de l’alternative ainsi définie pour le pire des cas (Kadhafi ou un gouvernement islamo-terroriste). Il n’est nullement dans nos intentions d’être partisan dans une situation dont la complexité et l’enchaînement multiplié de cause à effet, expressément organisés depuis ses origines par le Système (notre Système), interdit un éventuel jugement général en toutes liberté et loyauté intellectuelles sur la valeur respective de tel ou tel parti ; non plus, d’ailleurs, de céder à cette pathologie morale de systématiquement classer la situation du monde en termes de “partis”, d’idéologies, d’engagements, etc., dont on sait bien que celui qui recommande ce classement, et qui est “humain, trop humain”, prétend lui-même, implicitement, détenir la clef d’une vertu dont l’usage permet à sa conscience de se défausser de toute responsabilité sérieuse.

Ce qui nous importe est d’identifier et de décrire l’impasse fondamentale, quasiment d’essence métaphysique, où la raison humaine pervertie se plonge elle-même, à suivre jusqu’à son terme les consignes impératives du Système auquel elle s’est asservie et les faiblesses fondamentales auxquelles elle a cédé pour se mettre dans un tel cas. Glegg reconnaît donc qu’un diable peut chasser l’autre après l’avoir à peine caché, un gouvernement islamiste (disons, islamo-terroriste) pouvant remplacer Kadhafi. Il est aisé de démontrer que le premier diable (Kadhafi) est une création de notre Système, et qu’il était, il y a fort peu encore et dans nombre de respectables et fréquentables capitales occidentalistes, l’objet de nombre de cajoleries de notre Système, qui pour lui vendre sa quincaillerie ou lui acheter son pétrole, qui pour grappiller une subvention ou l’autre, qui pour lui offrir le gazon de tels Champs Elysées (dans la mythologie grecque, «lieu des Enfers où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort»), pour y planter sa tente… (Il est également aisé de démontrer à peu près la même chose pour d’éventuels candidats “alqaïdesques” à l’organisation d’une future république islamo-terroriste libyenne.)

Laissons donc tout cela, le dossier est clos et les responsabilités réelles, tout à fait incontestables. On peut alors mesurer l’exiguïté mortelle et impitoyable de la prison où s’est enfermé la raison humaine en sacrifiant à ses faiblesses, en remplaçant la métaphysique par la morale dont elle a elle-même et elle seule édicté les principes. L’intérêt ici, et l’intérêt du discours de Clegg, sont dans ce que les circonstances, et notamment la crise terminale du Système, mettent cette situation dans une impitoyable lumière et, par conséquent, le dilemme où cette situation met la raison humaine. Confrontée au choix classique de la peste ou le choléra, la raison humaine montre qu’elle choisit le choléra après avoir choisi la peste, et affirme ultimement : “ma vertu est sauve puisque je ne me suis pas dédit, – et après moi le déluge puisque je m’en lave les mains”… La raison est devenue à la fois Ponce Pilate et Louis XV, et encore, ces personnages historiques caricaturés par elle-même dans le récit qu’elle en fait, pour avoir encore raison par rapport aux leçons de l’Histoire. Glegg, qui n’est pourtant pas le pire de tous, qui a condamné l’invasion de l’Irak et qui est d’un parti qui ne goûte guère l’aventure libyenne, nous représente pourtant la raison humaine parvenue au bout de son périple, assez logiquement puisque le Système auquel elle a vendu son âme comme l’on fait au docteur Faust, est lui-même en phase terminale et catastrophique de sa pathologie. Il nous signifie que la raison humaine ne cédera jamais d’elle-même, et n’avouera jamais l’infamie qu’elle a commise en s’asservissant au Système, – d’ailleurs, parce qu’elle est bien incapable de l’identifier comme telle, cette infamie, montrant ainsi ses limites tragiques lorsqu’elle choisit Faust de préférence à l’intuition haute sans laquelle elle se trouve réduite à sa vanité. La raison humaine est désormais au terme de la logique du pire : continuer, devant le spectacle du monde qui s’effondre en même temps que le Système, à proclamer qu’elle avait raison, la raison, parce qu’elle est avant tout la vertu même, la Vertu du monde née dans cette période que nous chérissons parce qu’elle est celle de nos Lumières, illustrée dans sa profonde vérité par la maxime dite autour de 1825 par un nommé Gouhier, qui avait horrifié le pauvre Stendhal : «Les Lumières c’est désormais l’industrie.» Il faudra donc la catastrophe finale, non pour qu’elle s’y reconnaisse, la raison, comme un des inspirateurs de la chose, mais pour qu’elle se taise par la force des choses.


Mis en ligne le 1er avril 2011 à 07H11