Deuxième Partie: Le “rêve américain” et vice-versa


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03/04/2010 - La grâce de l'histoire

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La grâce de l’Histoire

Le texte ci-dessous est la Deuxième Partie de l’essai métahistorique de Philippe Grasset La grâce de l’Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commencé le 18 décembre 2009 (Introduction), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Première Partie : «De Iéna à Verdun».) [ATTENTION : ce texte est d’accès payant pour accéder à son entièreté. Une version en pdf est accessible également aux personnes ayant effectivement payé l’accès au texte. Après avoir réalisé les formalités de souscription, vous verrez apparaître au-dessus de ce texte l’option d’activation de la version en pdf.]


Le “rêve américain” et vice-versa

Nous sommes parvenus au terme de l’aventure allemande, avec la France comme compagne à la fois provocante et forcée, puis la France rétive et enfin révoltée contre ce joug que lui imposait une histoire trompeuse, la France de Iéna à Verdun, du vertige révolutionnaire à l’identification de l’enjeu entre “idéal de perfection” et “idéal de puissance”. Avant d’aborder la période (1919-1933) que nous avons choisie comme pivot de notre récit, comme référence et signalement de la crise et pour mieux la situer, mesurer son espace et apprécier sa nécessité, avant d’aborder cette période où la France joue à nouveau un rôle essentiel, il importe d’introduire l’acteur qui nous manque et qui y joue, à son tour, un rôle également essentiel. (Bien entendu, la France sera, à nouveau, pour se répéter, très largement présente.)

Il s’agit de l’Amérique, c’est-à-dire l’Amérique avec la France ; car nous ne comprendrons jamais mieux l’Amérique qu’en l’adjoignant à la France. Les deux destins se confondent à l’origine de notre récit, mieux encore, ils se façonnent l’un à l’autre, comme l’on se frotte et comme l’on se mélange. Ce constat ne relève ni d’une exaltation pro-américaniste, ni d’une coquetterie trop intellectuelle mais d’une occurrence historique manifeste. A cet instant de l’Histoire, les deux pays, l’un et l’autre en train de se faire ou en train de se défaire selon la circonstance qui l’emporte, lisent chacun dans l’autre ce que chacun croit être son propre destin historique.

Ecartons d’emblée les contestations expertes, avec les faits, les détails et les écrits, toutes ces choses dont on fait, de notre temps, un usage complètement péremptoire en veillant à ce que la morale dans la version qui convient, très arrangée au goût du jour, verrouille le tout sans le moindre partage. La lourdeur du procédé en fait justice, et la vertu de l’objectivité appuyée sur la morale et brandie comme une épée qu’on vous plante dans le dos tranche le débat pour mon compte. Sa menace même est un indice assez fort que votre démarche ne manque pas, elle, de vertu. Par conséquent, cette démarche, dans ces pages, est étrangère et serait volontiers hostile à l’historiographie du temps courant et à la reconstruction qu’elle implique, d’autant plus que la reconstruction se fait à l’avantage de l’historiographie, comme l’Histoire réduite en une histoire réduite à ses détails et à ses abats ; l’“histoire” à ce compte n’est qu’un outil permettant de se construire un passé qui justifie son présent et impose l’avenir qui lui convient, et l’on reconnaît notre époque. Laissons cela et occupons-nous de nos horizons ; pour dire aussitôt, à propos de la France et de l’Amérique, que nous voulons saisir, embrasser, humer et ressentir, et comprendre enfin ce que deviennent en cet instant ces deux pays, sans s’arrêter à ce qui disperse l’attention et sans agréer à rien qui trahisse l’intuition ; mais ces deux pays-là tels qu’ils sont, mus par une mécanique supérieure, une dynamique hors de leur maîtrise, qui nous donneront à mieux embrasser les nécessités de leurs comportements. Nous ne nous intéressons pas non plus, je veux dire d’une façon spécifique et intentionnelle, comme pour en tirer une leçon ou pour en tirer argument, à leur soi-disant proximité du jugement, ou de ce qu’ils (mes ennemis, les historiographes) nomment des “valeurs”, autant vantées par les publicistes qu’elles sont ignorées par les gens d’esprit ; nous ne parlons, en fait, ni d’amours proclamées ni d’épousailles acclamées. Nous parlons de l’Histoire comme de quelque chose qui nous domine, cette immense aventure dont notre tâche est d’identifier les traces.

Alors, nous saisissons la France et l’Amérique à leur point de convergence irrésistible, en 1774-1776. Dans ce laps de temps, un roi nouveau, Louis XVI, est donné à la France ; une entreprise de réforme est tentée, acclamée et conduite à l’échec, en France ; une proclamation est faite, en Amérique, celle de l’indépendance, et aussitôt répercutée ; une mode est lancée, avec le “bonhomme Franklin” pour vecteur, qui enflamme les salons à Paris. Dès cette convergence prestement transformée en connivence, sans que personne ne s’engage encore, qu’importe, les deux destins sont scellés. L’un conduit à la Grande Révolution Française, l’autre à la Révolution Américaine, – non moins grande, je conseille d’ores et déjà de n’en point douter. Ces diverses entreprises ont, pour l’heure et sans engager le reste en aucune façon, deux intérêts en commun : se bercer de mots élevés et pleins de valeurs morales pour mieux croire à leur propre transmutation, se débarrasser du fardeau anglais.

Louis XVI, jeune souverain qui succède à une fin de règne crépusculaire, qui enchante ses sujets, qui est une figure jeune et pleine d’espérance, ne peut qu’embrasser la religion de la réforme – nous parlons bien sûr de la réforme politique, car c’est bien cela le sujet dont résonnent les salons. D’ailleurs, la France, comme en toute occasion où résonne le discours politique, la France est bonne à être réformée ; d’ailleurs, encore, il est vrai que la situation n’est pas bonne – une bonne réforme ne serait pas de trop... Ainsi le réformiste est-il appelé par le Roi, dès 1774, dans le chef et sous le visage de monsieur Turgot, que d’aucuns tiennent comme un génie de l’économie politique et de l’économie moderne ; un inspirateur d’Adam Smith, ce Turgot, baron de l’Aulne prêt à soulever des montagnes. Tous les réformistes du Royaume applaudissent à cette décision hardie ; il s’agit des salons et de ce que l’on nommera “les intellectuels”, de ce que l’on commence à nommer “l’opinion publique”, de la noblesse évidemment réformiste dans sa majorité, sinon franc-maçonne, du clergé aux idées avancées, qui ne craint pas de se mettre en question, de la bourgeoisie qui croit son heure venue. Tout ce beau monde frétille et frissonne, persuadé qu’enfin la lumière générale va, sur le royaume, confirmer l’empire des Lumières.

L’emportement est de courte durée. Il apparaît que la réforme de monsieur Turgot, comme toute chose du même nom, implique que les privilégiés céderont un peu, voire beaucoup de leurs privilèges. Le “beau monde” frétille moins et juge les frissons prématurés. Le goût de la réforme le cède à l’avant-goût préoccupant des intérêts menacés, l’ironie et le libelle remplacent les murmures approbateurs et annoncent la rancœur et le raidissement. Monsieur Turgot, qui, en plus, n’est guère diplomate, qui est dédaignant et cassant, qui se heurte à autant de mauvaises volontés qu’il heurte de vanités retranchées, doit bien vite mesurer son échec ; aussi vite que cela, il rend son tablier. En vérité, le “beau monde” préfère aller applaudir le spirituel monsieur de Beaumarchais et ainsi, effrontément, applaudir les lendemains qui chantent entre les lignes de la tirade de Figaro ; on préfère toujours s’en promettre pour le lendemain que s’exécuter le jour même. Pour autant, et parce qu’on a ses humeurs autant que sa dignité, on garde de l’aventure, dans le chef du “beau monde”, l’arrière-goût amer de l’expérience ratée ; que cela soit de sa propre faute ne fait que renforcer l’amertume, à la mesure de la dissimulation mise en place pour maquiller cette faute des couleurs d’un destin contraire. La France se prépare à entrer dans la modernité en expérimentant ce qui fait le trait principal de cette modernité, qui est l’irresponsabilité. Le cas n’est pas du tout, et pas tant, un jugement sur la réforme qui n’eut pas lieu, qu’un jugement sur le comportement qui fit échouer la réforme.

Par ailleurs, il était temps, – enfin, si ce n’est un signe du ciel qu’est-ce qui en est un ? Turgot part le 13 mai 1776 ; moins de deux mois plus tard, le 4 juillet, est dite, proclamée et affichée la Déclaration d’Indépendance. Une préoccupation chasse l’autre, une illusion succède à une ambition, toujours la chose considérée du point de vue français. Turgot s’opposait, pour des raisons comptables et budgétaires, à certains vagues projets de soutien des insurgents américains, dans lequel soutien le grand ministre des affaires extérieures Vergennes voit déjà une occasion de prendre une revanche sur l’Angleterre et de l’abaisser. Sitôt passé l’épisode Turgot, les salons se prennent d’amour fou pour les insurgents, et pour le plus exquisément naturel d’entre eux, le “bonhomme Franklin”. Ils continuent d’applaudir à tout rompre monsieur de Beaumarchais qui fait commerce des armes avec ces mêmes insurgents, et se fait leur actif et zélé promoteur.


D’abord, il importe de comprendre le sentiment de la politique française, qui doit être considéré comme une chose au sens où Emile Durkheim parlait des faits sociaux comme de choses ; de le comprendre aussi comme s’il s’agissait d’un esprit, d’une conception même, comme s’il s’agissait d’une personne enfin, à propos de l’Angleterre. Ce sentiment est à l’image de celui de Charles Gravier de Vergennes, comte et grand ministre de la France ; homme mesuré, raisonnable, entretenu d’une vision structurée des relations internationales, et, dans tout cela, un sentiment de passion intercalé ; Vergennes, écrit Gilles Perrault (1), « hait l’Angleterre comme il aime sa femme : absolument ». Cette haine n’est pas l’empire de la passion qui obscurcit l’esprit, mais l’effet du jugement de la raison concentré dans un besoin d’action, et de la raison scandalisée par l’objet de son observation. Vergennes juge cette nation, l’Angleterre, comme « inquiète et avide, plus jalouse de la prospérité de ses voisins que de son propre bonheur, puissamment armée et prête à frapper au moment où il lui conviendra de menacer ».

Vergennes “hait” l’Angleterre assez par désir de revanche et esprit de vengeance, après l’humiliation française du Traité de Paris (1763) consacrant la victoire anglaise dans la Guerre de Sept Ans. Il la “hait” au-delà, de façon plus élevée, cette passion complétant l’autre et la justifiant en un sens, parce qu’il la considère comme la perturbatrice des relations policées et équilibrées qui doivent gouverner la situation européenne. Vergennes reproche à l’Angleterre de ne pas respecter le pacte de la bonne entente et de l’équilibre loyal des puissances européennes, cet arrangement entre gentilshommes qui fait la bonne fortune de la civilisation européenne. La jugeant arrogante et imbue d’elle-même, il voit l’Angleterre prompte à user de sa puissance et à dissimuler cet usage derrière le rideau hypocrite de la vertu du Droit. On comprend à quel degré dans ce jugement la possibilité d’un soutien des insurgents d’outre-Atlantique devient, selon cette vision-là, une aubaine qui est presque une obligation de gentilhomme. On ajoute à ce jugement de politique extérieure si conforme à la tradition française du domaine, de la recherche de l’équilibre, de la pacification des antagonismes, de l’arrangement des ambitions avec la mesure de la légitimité, un jugement plus surprenant par sa “modernité” ; on le dirait en avance sur le courant des réalités politiques et proche, assez étrangement si l’on juge les différences de conception des protagonistes, de l’esprit des salons et des philosophes. Déjà présent chez Louis XV finissant, chez Louis XVI et chez Turgot, enfin retrouvé chez Vergennes comme on le voit, ce jugement conclut que le temps est venu d’émanciper les colonies. A la différence de la conception classique – celle de l’allié espagnol dans l’affaire américaine, qui veut affaiblir l’Angleterre sans trop donner aux insurgents, pour appuyer ses prétentions sur le Portugal sans donner de mauvaises idées à ses propres colonies – la France n’est pas indifférente au principe du droit des peuples malgré le danger de renforcer une doctrine qui met indirectement en péril le principe de l’autorité absolue et de droit divin de la monarchie. Il s’agit moins, dans cette occurrence, du soutien à une idée révolutionnaire que du souci, toujours remarquable, de l’équilibre des relations internationales, impossible à bien tenir s’il existe des situations de contrainte.

Mais voici l’essentiel pour notre propos : cette double approche de la crise de la colonie américaine de l’Angleterre va, par simple projection des arguments, honorer les futurs Etats-Unis, dans cette période d’une charnière où se forment les jugement généraux et où se s’influencent les psychologies collectives, de la double vertu d’acteur stabilisant des relations internationales et de combattant héroïque de la vertu moderne du droit des peuples. La cause américaine acquiert une puissante légitimité, à Paris bien entendu où se font et se défont les modes et les causes, avec la rencontre rarissime du jugement des philosophes et des salons, et de l’autorité restaurée pour cette cause de la politique royale. Avant même d’exister, les Etats-Unis sont honorables, essentiels et vertueux dans la perception du monde des élites françaises. C’est un point de départ, mais d’une force telle, d’une importance si affirmée, qu’il esquisse à traits déjà presque pleins la perception française de l’Amérique, c’est-à-dire l’idée que la France se fait impérativement de l’Amérique.

Le terrain est ainsi fécondé pour les grands bouleversements de la psychologie. D’un côté, vous viendrait aussitôt à l’esprit que cette remarque conduit à l’observation qu’un tel bouleversement psychologique suggère l’idée que la course est lancée vers la grande Révolution ; l’époque est propice, l’esprit y est prompt… Nous en avons déjà parlé, de la Révolution, et elle, si importante pour notre propos d’alors, n’est pour ce propos précisément que d’un intérêt accessoire. Gardons-la pourtant en réserve, car nous y reviendrons, en connexion avec cette autre course dont nous voulons parler, également enfantée par ce bouleversement psychologique, qui n’en est pas moins révolutionnaire. Il s’agit de ce rapport psychologique, de sa course et de ses entrelacs, entre France et Amérique ; ce rapport psychologique complexe qui accompagne l’Histoire et, dans certains aspects essentiels, l’éclaire d’une lumière inattendue, l’interprète bien plus fermement et bien plus largement que les “grands événements” habituels qu’on a coutume de décortiquer selon les visions convenues – ce rapport psychologique qui, dans certaines occurrences et selon un certain sens qui nous concerne absolument, se hisse à la grandeur de l’Histoire et y contribue décisivement.

Nous nous proposons, dans cette voie, de considérer le rapport psychologique franco-américain, avec son extension franco-américaniste, dans une sorte de spécificité établie pour l’occasion ; il s’agit de bien plus que d’une occasion, si l’on s’en tenait au sens étroit du mot ; l’occasion, ici, crée la substance, et nous permet de cheminer vers une situation qui prendra sa place aux côtés de la Grande Guerre et de son issue comme nous l’avons interprétée, et de la poursuivre, pour la substantifier, durant la période des années 1919-1933 qui nous importe centralement, avant d’en terminer en venant jusqu’à nous, où nos diverses préoccupations se trouveront enfin rassemblées. Cette ambition nous conduit effectivement à percevoir ces relations franco-américaines comme un tout, comme une spécificité, comme une chose animée de l’Histoire, une créature typique – cette volonté créatrice se justifiant par le rôle effectivement joué par cette relation, d’une façon souterraine, dissimulée mais si puissante, pour nous faire entendre sans interférences fâcheuses notre propre histoire. Jusqu’ici, en général, ce sont les interférences qui ont séduit et presqu’exclusivement occupé les universitaires besogneux qui reconstituent à leur façon ce puzzle transatlantique.


D’une façon générale et brièvement observée, mais observée en profondeur, selon une perception simple et qui ne serait pas simpliste, la société française où nous l’avons laissée, avec l’échec de Turgot, est dans une situation singulière, à la fois de plénitude achevée et de pourrissement commencé, comme un fruit juteux mais déjà trop mûr qui commence à s’amollir avec la matière morte. (Par “société française” qui désigne la partie active et influente, celle qui intrigue et imprime sa marque, celle qui chérit ces rapports naissant avec l’Amérique qui nous occupent, nous entendons “les élites”, ou encore disons “la classe intellectualiste”. Cette précision ne nous procure nulle joie particulière, sans aucun doute. Notre joie, la gaya scienza, se trouve plus dans la démarche de découvrir notre réalité, que dans le contenu de cette réalité. On s’en serait douté mais je m’emploie à dissiper les doutes.)

La société française est celle du XVIIIème siècle vers son terme. Les “Lumières” brillent maintenant de tous leurs feux, elles sont devenues naturelles, évidentes, elles sont, comme on dit, “intégrées” jusque dans la psyché du domaine ; la société française est alors, incontestablement et pleinement, celle des Lumières. Cette société française était aussi brillante, futile, bel esprit, avide de mode et des jours qui passent sans laisser de trace, plutôt du côté de l’écume des jours, décadente, exquisément et profondément dépravée comme l’on joue aux tarots, pour le mystère et la grandeur de la chose, inspirée par les doctrines ésotériques, naviguant entre une spiritualité faisandée et un libre esprit proclamé comme l’on s’émancipe de chaînes imaginaires, attentive enfin plus que tout à son image dans son miroir… Cette société soutenait, plus ou moins vaguement, ce Turgot et sa réforme, parce qu’on ne peut faire différemment qu’être réformiste, à peu près comme l’on se poudre et comme l’on s’apprête devant son miroir. En même temps, ce Turgot l’horripilait, notamment de lui demander des sacrifices. Elle fit en sorte, cette société, de contribuer grandement à son élimination mais, en même temps qu’elle le faisait, en éprouvant une grande frustration de l’échec de la réforme ; j’insiste sur ce point, – frustration, nullement culpabilité ni remords plus tard, car ne se sentant en aucun cas impliquée dans le procès qu’on pourrait faire de l’échec de Turgot. Comme par nature et renforcée par la pratique, cette société-là, je l’ai dit, est experte dans l’art de l’irresponsabilité. Ce qu’elle ne supporte pas, c’est le risque d’être identifiée comme liquidatrice du réformisme représenté par Turgot, le soupçon qui pourrait naître à cet égard (non pour la valeur de la réforme mais parce qu’il est question de “réforme”, qui est du côté de l’insurpassable vertu et, désormais, de la modernité naissante, et qu’on ne peut pas ne pas être du côté de la vertu). Elle souffre de ce soupçon possible, comme d’une contradiction affreuse, d’une frustration, le mot est dit et redit ; elle ne craint rien plus que la mauvaise réputation, l’inconséquence qu’on lui ferait porter comme on fait porter le chapeau, la futilité qu’on lui découvrirait, en lui découvrant le vrai d’elle-même, le reproche alors en forme d’acte d’accusation, de n’avoir pas montré la force d’une fermeté de caractère qui eût poussé à sacrifier ses intérêts à la vertu générale de la réforme. Lorsqu’une frustration d’une telle force est ressentie, nous dit le psychanalyste, il faut en transférer le fardeau ; à la frustration répond le transfert. Ce sera la cause des insurgents.

Il y a transfert de la vertu française, ou de la vertu parisienne pourrions-nous préciser si nous nous laissions aller au goût de la polémique, par les épousailles enthousiastes de la cause américaine. Ainsi sauve-t-on la vertu de la vertu, en l’extrayant des griffes épouvantables des incertitudes des situations intérieures où le vertueux a ses intérêts engagés, pour la remettre dans des mains jugées pures, à sept mille kilomètres de distance ; effectivement, au regard des lucarnes parisiennes, les insurgents avaient une pureté édénique, celle de la naissance d’un monde nouveau, une sorte de Paul & Virginie ayant retrouvé leur paradis perdu dans le grand pays en formation du Nouveau Monde. Il naquit un sentiment d’une grande force mais souterrain, jamais explicité, jamais substantivé comme il aurait dû l’être, une émotion pure conservée dans les labyrinthes de la psychologie comme précieux témoignage et source pure de ce transfert ; par le fait, ce transfert acquérant une fonction générique dans l’inconscient collectif de l’intellectualisme français. On pourrait baptiser ce phénomène de l’expression de “seconde découverte de l’Amérique” pour la classe sociale et intellectuelle impliquée, cette fois une découverte complètement intériorisée, impliquant une construction intérieure de l’objet considéré, une architecture doctrinale qui n’allait plus nous quitter ; elle imprégnait à mesure la psychologie, cette découverte, comme pour assurer les fondations de l’architecture ainsi installée ; elle figurait aussitôt ce qui s’imposerait comme une référence pour la situation française elle-même ; elle transformait enfin en une référence objective, hors de toute attaque et de toute critique, cette idéologie moderniste, de la modernité désormais débarrassée de toute hésitation, si essentielle à cette classe de l’intellectualisme français.

(Il ne s’agit pas d’aussitôt s’installer à son établi d’universitaire pour s’attacher à une étude précise et détaillée, sinon affectueuse, du pro-américanisme ainsi découvert dans la société française, aussitôt contestée par une autre étude qui vous démontrerait impeccablement le contraire. Ce sont des querelles de salons et des querelles de clochers ; juste quelques grains de poussière pour occuper le vent qui passe. Nous parlons d’un sentiment, d’une émotion bien plus profonde, bien plus vaste, qui embrasse le Nouveau Monde pour en faire le dépositaire, la sacralisation de la modernité ; s’y adjoint en effet une épistémologie du “Nouveau Monde parallèle” au vrai, sans rapport avec le réel. Ouverture de cette symphonie nommée American Dream. On n’a pas fini d’en parler dans ces pages.)

De cette façon, les relations franco-américaines sont, pour la psychologie française, d’abord une affaire intérieure française. Dans l’excellente référence qu’est l’étude de René Rémond sur la présence de l’Amérique dans l’opinion française de 1815 à 1852 (2), ce n’est pas la question de cette présence qui est posée, mais les formes diverses qu’elle prend tant cette présence est partout évidente ; et abondent les expressions qui rendent compte du “climat” à cet égard : « En outre, cette histoire [de l’Amérique] a été étroitement associée à celle de la France, elle forme presque un chapitre annexe de notre histoire nationale. […] …par lui [Lafayette], l’histoire américaine est présente au cœur de la vie politique française. […] Du fait de sa liaison étroite avec notre propre histoire, la connaissance de l’histoire américaine en subit les contrecoups et est sujette aux fluctuations des relations franco-américaines. Ainsi quelques épisodes de la guerre d’Indépendance sont aussi connus que s’ils faisaient partie des fastes nationaux mais le nom du président Madison est pratiquement inconnu. » Il s’agit effectivement moins de connaissance, de justesse de jugement, de mesure équilibrée, que d’une proximité proche de l’intimité entre les deux pays, comme s’ils venaient d’un tronc commun, comme s’il s’agissait d’une intimité qui est presque une identité. Il ne faut pas entendre ce jugement au seul sens politique, y compris par rapport à la situation politique française, et même il faut plutôt se garder de l’écouter trop dans ce sens ; il faut tenter de l’apprécier comme un phénomène psychologique. Les Français perçoivent effectivement l’Amérique, lorsqu’ils s’en occupent plus ou moins précisément, comme une matière avec quelque chose de fondamentalement français, et ce “quelque chose” occupe beaucoup de l’esprit et influe fortement sur le jugement ; il ne garantit ni la justesse ni la mesure du second mais témoigne de la proximité extrême du premier.

…Pour le reste, et ceci qui sera très vite perçu comme quelque chose d’essentiel dans mon propos, qui en sera plus loin le centre, pour le reste confirmons aussitôt ce que nous avons suggéré plus haut (“Ouverture de cette symphonie nommée American Dream”). Il s’agit d’un Moment psychologique fondamental pour la France, d’un Moment fondamental pour la psychologie française, qui aura ses effets à l’occasion de la Révolution, mais également pour sortir de la Révolution, qui va imprimer sa forte marque dans l’évolution de la perception française de la modernité ; la France, dans une intuition qu’on peut qualifier de visionnaire autant qu’annonciatrice de tant de calamités, perçoit parfaitement que l’Amérique qui va naître et que la modernité qui en fait autant ne font qu’une. En même temps, ce Moment psychologique autant que cette intuition visionnaire apparaissent comme des témoins et des acteurs de la levée du grand courant historique qui va prendre son élan à la jointure des deux siècles et que plus rien n’arrêtera jusqu’à nous. Il ne doit faire nul doute que dans cet incident psychologique, psychanalytique, cet accident essentiel du transfert de la frustration française vers l’Amérique d’une réforme inachevée, comme une “symphonie inachevée” qu’on transmettrait dans le but qu’elle soit effectivement achevée, il ne doit faire nul doute qu’on trouve les premières racines, les plus honorables sans aucun doute, les plus profondes également, de l’American Dream

Comme on le perçoit à ce point du récit, on reconnaît qu’il y a une forme d’authenticité dans la démarche, une tentative que l’on comprend, qui est à la mesure humaine, malgré les multiples accidents de l’inconséquence française de ce temps si incertain ; il y a à la fois de l’ingénuité et comme une sorte de pureté, renouvelées en dépit de tout et surgies, malgré tant d’accidents déplorables et de chicaneries indignes qui caractérisent cette société française type “fin de régime”. De même, et comme un double sombre apparu sans prévenir, observons aussitôt qu’il s’agit bien de ce même American Dream dont il faut dire déjà qu’il va nous ravager sans pitié et qu’il commence sa marche pour nous conduire vers notre crépuscule, qui est celui des illusions de la modernité dont nous goûtons les fruits amers deux siècles plus tard, cet American Dream qui nous fascine comme une clarté éblouissante cachant le reste, ces ombres affreuses de trous noirs sans fond et sans fin. Quoi qu’il en soit des vertus originelles de l’American Dream des Français, qui ne sera pas avare d’émulation dans le reste du vieux monde, quoi qu’il en soit des belles intentions sans la moindre simulation, quoi qu’il en soit des beaux esprits et des belles dames à l’esprit bien fait, nous tenons le début de la tromperie et c’est une distorsion fatale de la psychologie, avec l’étrange pouvoir de se transmettre, par influence et suggestion, génériquement certes, mais presque comme génétiquement. Cela deviendra plus tard mais assez vite, il faut bien le mesurer, comme une sorte de réflexe de Pavlov avant Pavlov lui-même, une sorte de penchant du cœur et du sentiment aussitôt habillé par l’esprit, en faveur de l’Amérique devenue une part de nous-mêmes. Certains nomment cela du pro-américanisme mais dit-on qu’on est du parti de celle qu’on croit être sa fille parce qu’on la favorise sans chercher à mesurer ses vertus, qu’on la choisit sans rien décider à cet égard ?


Peut-être y avait-il, dans cette illusion fondamentale qui s’exprimait de façon différente selon les partis, dans cette étrange union nationale qui allait des philosophes ricaneurs et de l’auteur si brillant du Figaro à un Vergennes sérieux comme un pape et aimant sa femme comme son Roi, dans cette union subreptice, souterraine, qui caractérisait le regard français sur les insurgents de l’Amérique prenant en charge la réforme devenue idéale que la France n’avait su faire – peut-être y avait-il une espérance partagée, ultime, désespérée, à la fois inconsciente, instinctive et prémonitoire, pour éviter le terrible choc de la Grande Révolution ? Si la réforme qui ne se fait pas sur les bords de la Seine se fait sur les rives du Potomac, et que c’est la même, et que c’est, rive pour rive, un cours semblable, peut-être la terrible perspective sera-t-elle écartée ?

Placide, ou bien est-ce un peu de ce cynisme tranquille qui, je pense, caractérise les beaux esprits du temps moderniste à son aube radieuse, le Prince de Ligne se tourne vers nous et nous interroge : « N’est-ce pas curieux de voir le ministre le moins gai qu’il y eût jamais en France employer un farceur ? » Il parle de l’incertain couple que forment Vergennes et Beaumarchais. Là-dessus, comme il sied à l’esprit français, l’historiographe met les choses au point : « [L]a justice impose de saluer la révélation d’un homme émergeant des égouts pour se hisser au niveau de l’Histoire. » (L’on parle de Beaumarchais.) L’auteur-comploteur se fait marchand de canons pour la cause des insurgents. Il “transfère”, si l’on veut bien accepter de charger le mot déjà utilisé de sa diversité de signification, la puissance (le canon) comme l’acte manqué du vieux continent vers le Nouveau Monde. Il est à l’exemple de la société française, Beaumarchais, futile et spirituel, et “militant” comme l’on dit, presque “droit-de-l’hommiste” par avance, et enfin exalté par ses propres discours ; entendant ce qu’il a magnifiquement écrit dans la tirade de Figaro, soudain interdit, puis s’interrogeant aussitôt, ravi en un sens : “Et si c’était vrai, et en train de se réaliser en Amérique ?” Ainsi le transfert achevé, et découverte aussi vite faite que tout cela n’est pas tombé dans l’escarcelle d’un ingrat, que l’Amérique va nous rendre au centuple, par le rêve qu’elle dispensera, l’investissement de l’utopie que nous avons mise en elle. Il faut savoir, comme l’écrit Perrault avec la pompe qui sied, que ce qui se passe là-bas, « ce n’est pas une discorde de taxe sur le thé et la mélasse, […] mais la grande et éternelle querelle de l’humanité en quête de liberté ». L’Amérique et le complexe parisien valent bien un pot de mélasse, si ce n’est une messe.

En réalité, que fait et que pense l’Amérique ? Pour qu’il y ait ces relations qui vont jusqu’à la complicité comme celles qu’on tente de décrire, il faut être deux, et nous n’avons parlé que de l’un des deux, et même lorsque nous parlions d’Amérique nous parlions de la perception française de l’Amérique. La perception française est que la réforme infaisable sur les bords de la Seine se fait sur les bords du Potomac, comme par délégation d’utopie si l’on veut – et nul ne s’étonne si, en traversant l’Atlantique, la réforme devient Révolution. Il se trouve que c’est le cas, du moins dans la construction d’abord psychologique que les Founding Fathers s’emploient à édifier.

Au départ, admettons-le, la querelle est plutôt basse, avec cette affaire de taxes, de thé et de mélasse. Elle aurait pu, elle aurait dû se conclure selon l’esprit de la chose, en bons marchands et selon l’esprit du marchand. Il y avait la place pour cela, et l’on dira qu’on cherche en vain, dans la situation générale des colonies, les conditions “objectives”, comme ils disent, de la Révolution. Certes, il y a des esprits exaltés, cela d’ailleurs dès l’origine puisque les premiers colons étaient de zélés religieux fuyant les oppressions britannique et autres pour mieux établir la leur sur des territoires vierges. (Les Natives font partie de la virginité de la chose, ce qui permettra qu’en les éliminant, virginité pour virginité, tout se sera passé comme si rien ne s’était passé.) Il y a aussi des avocats, qui savent parler, qui ont une approche rigoureuse de la loi, qui vous démontent la vertu nécessaire en autant d’engagements législatifs et la remontent en autant de démonstrations irrésistibles. Pour autant, revenons-y, tout cela se marie aisément avec un incontestable esprit de marchand qui imprègne les colonies laborieuses, qui domine le tout, qui donne son vrai rythme aux colonies. Puisqu’il est question de taxes, de thé et de mélasse, l’esprit du commerce aurait dû triompher.

Les Anglais se montrèrent brutaux et peu adroits, à l’image de leur façon de voir cette époque qui ne les inclinait guère au compromis ; entre le Traité de Paris de 1763 et jusqu’avant l’aventure désastreuse de la révolte des colonies, l’Angleterre put croire qu’elle avait réduit le monde et que les coloniaux, eux, n’avaient qu’à obtempérer ; on les traita comme tels… La ferveur révolutionnaire des insurgents, exposée dans l’appréciation qui fut donnée de la bataille de l’indépendance, n’était naturellement ni un fondement de la chose, ni une cause exclusive, comme prétendent être les révolutions ; elle fut d’abord un moyen, qu’on transforma en cause et qu’on présenta alors comme le fondement qu’elle n’était pas. Le goût de la rhétorique, la mise en évidence des plus radicaux grâce à l’habileté du publiciste, notamment par les procédés britanniques, le caractère unificateur dans la lutte de cette sorte de doctrine, voilà qui justifiait qu’on usât du mode révolutionnaire comme d’un hymne rassembleur des esprits et briseur des hésitations.

Si elle fit bon usage du mot durant la Guerre d’Indépendance, qu’ils nomment en effet “American Revolution” pour l’occasion, la Révolution fit long feu. La chose est connue et largement référencée. Cédons la plume, pour nous couvrir des attributs de la vertu, à un digne critique du Monde, publiant en mai 1993, résumant la thèse du radicalisme américaniste, depuis longtemps classique, qui sert de feuille de vigne et de coquetterie idéologique à l’activisme mercantile de la Grande République ; cela se fait au travers d’une référence à l’ouvrage de Gordon S. Wood (The Radicalism of the American Revolution), paru à l’époque : « Ce livre repose sur l’affirmation répétée selon laquelle la révolution américaine fut aussi absolue, dans son essence, que celles de 1789 et de 1917. […] Las, [elle] prit rapidement un autre cours. Dès 1787, rappelle Gordon S. Wood, James Madison, dans un article fameux du “Fédéraliste”, juge inévitable l’affrontement dans une société, fût-elle républicaine, entre “intérêts capitalistes” opposés. […] Au crépuscule de son existence, en 1825, Jefferson ne pouvait que se lamenter : “Tout, tout est mort.” Sous-entendu : de la société dont lui et d’autres avaient rêvé. »

On comprend bien tout cela, – mais on s’interroge, néanmoins : qu’est-ce que cette “essence”-là, l’essence absolutiste de cette révolution, qui n’arrive même pas à se manifester, qui est tout de suite bafouée, maquillée, ridiculisée ? D’autres ont la plume encore plus vive, qui laissent de côté ces emphases de la Révolution perdue avant d’exister, qui vont droit au but de l’“American Revolution” ; notre ami Jacques Barzun, dont nous avons déjà parlé, que nous avons déjà cité, qui écrit comme résumé de la chose, qu’il prend soin de nommer, lui, “War of Independence”, ce qui n’est pas rien par rapport aux convenances du système, – dans son superbe From Dawn to Decadence — 500 Years of Western Cultural Life, qu’il publie en 1999 :

« If anything, the aim of the american War of Independance was reactionary : “back to the good old days!” Taxpayers, assemblymen, traders, and householders wanted a return to the conditions before the latter-day English policies. The appeal was to the immemorial rights of Englishmen: self-governments through representatives and taxation granted by local assemblies, not set arbitrarily by the king. No new Idea entailing a shift in forms of power — the marks of revolutions — was proclaimed. The 28 offenses that King George was accused of had long been familiar in England. The language of the Declaration is that of a protest against abuses of power, not of proposals for recasting the government on new principles. »

Interrogeons-nous : est-ce vraiment supportable ? Peut-on accepter qu’une si belle narrative, celle de l’American Revolution, celle de « la grande et éternelle querelle de l’humanité en quête de liberté » soit ainsi réduite à une démarche si piteuse, bien qu’on n’hésite pas une seconde à en comprendre l’intérêt ? Les Français, eux, n’acceptèrent jamais cela, sinon en se révoltant contre les usurpateurs, en les excluant de leur American Dream. Comme nous l’avons observé plus haut, la “question américaine” devint, aussitôt qu’elle fut implicitement posée, une affaire « présente au cœur de la vie politique française ». D’une certaine façon, suivant en cela la complication et la complexité que nous ne cessons de découvrir pour nos lecteurs, cette vision française agit comme si elle avait été l’inspiratrice de l’interprétation que les dirigeants et inspirateurs de l’américanisme, en Amérique même, s’employèrent aussitôt à développer, comme s’il y avait eu, là aussi, transfert poursuivant le précédent, le justifiant, le grandissant et l’enluminant. Comme il y a une vision française de l’Amérique qui est transformatrice de la réalité américaine, il y a une présentation américaniste de l’Amérique qui assure la même mission, dans le même sens, comme s’il y avait des consignes communes. Sans doute est-ce à partir de là qu’on peut commencer à céder à la coquetterie, au travers ou au goût de la précision, pour employer à telle ou telle occasion, puis de plus en plus souvent, lorsqu’il s’agit d’affaires la concernant, l’Amérique, le qualificatif d’“américaniste” de préférence à “américain”. Il est vrai qu’en même temps que la “Révolution américaine” découvre son vrai visage, un montage gigantesque est entrepris, comme avec naturel dirions-nous, comme si c’était la nature de la chose de s’habiller d’une apparence prétendant à la substance, pour dissimuler la vraie substance. L’Amérique avait les moyens pour cela, parce qu’elle n’était pas née de l’Histoire mais de la volonté humaine, qu’elle s’appuyait donc, plus que sur les évidences et les traditions de l’Histoire, sur une certaine forme de “communication” annonçant notre postmodernité et assumant de transmettre et de diffuser l’interprétation qu’il importait qu’on eût, à mesure des situations et de l’évolution, de ce formidable artefact anhistorique. Je désignerais bien volontiers l’Amérique, s’il s’agit d’“empire”, comme l’“empire de la communication”, tant tout et la moindre chose d’elle-même dépendent de la perception que l’on se presse soi-même d’avoir d’elle, et tant il importe aussitôt de communiquer cette perception pour que, par cet échange éminemment démocratique, cet empire vous apparaisse comme une image fabriquée, conformément à l’image qu’il importe d’en avoir. Avec la communication, et par sa magie en vérité, le conformisme est consubstantiel à l’Amérique et même davantage, il est la condition de la pérennité de la “Révolution” américaine et de sa vertu.

Il s’en déduit que, dès cette origine, à côté de ceux qui entretenaient la démarche audacieuse et bientôt suspecte de garder les yeux ouverts et l’esprit en éveil, ceux qui faillaient à leur devoir conformiste d’autocensure (il n’est point de censure dans le pays de la liberté), à côté des Jefferson sur leur lit de mort, il existe une narrative de l’Amérique. La chose ne cessera jamais. Elle constitue un phénomène d’une telle puissance, d’une telle constance, d’un tel hermétisme, qu’on doit envisager l’hypothèse qu’elle a pesé et qu’elle continue à peser sur les psychologies, sans qu’il soit nécessaire, ni possible peut-être, d’en avoir la conscience, jusqu’à presser ces psychologies, les modeler, les modifier constamment pour les tenir dans les impératifs de la série et les enfermer dans l’exclusivité du standard. D’une façon très concrète, un Américain est plus ou moins, avec les nuances qu’impliquent la rétivité de telle ou telle psychologie, la résistance que permet, voire suggère telle ou telle situation, un être à part du reste.

Nous proposons cela comme une règle extraordinaire, à laquelle la diversité humaine permettra par bonheur de dégager bien des exceptions ; reste que le standard de la série est fixé. Cela se traduit par des jugements de fond du mode impératif : l’Amérique est “exceptionnelle”, elle est la “nation indispensable”, elle est révolutionnaire dans son essence même, qui la différencie du reste bien évidemment. Ce diktat est d’une telle intensité qu’il bouscule toutes les logiques et rend suspects autant le bon sens et l’esprit critique ; l’on n’hésitera pas une seconde, aujourd’hui, si l’on veut être moderne, à épouser les pires archaïsmes américains. Cette narrative n’aura de cesse, dans quelque circonstance que ce soit, y compris les pires moments qui confrontent l’Amérique avec son propre destin qui ressemble parfois à son propre néant, de se réaffirmer et d’être réaffirmée, comme un objet sans cesse recyclé en lui-même, comme un phénix de la communication. L’Amérique redevient toujours bonne, juste et pure, comme tel président nous confie qu’il est croyant born-again ; patience, il suffit d’attendre le chapitre suivant.


Comme on a bien pris garde de le préciser, chaque fois que l’occasion s’en est présentée, pour renforcer le sens du récit et pour rendre hommage à la diversité humaine, il y a, dans ce formidable arrangement qu’est l’Amérique lorsqu’elle s’organise en un système de l’américanisme, et face à lui, des psychologies retorses, des esprits batailleurs, des âmes désenchantées. On les désignera moins comme des opposants, qu’ils ne peuvent prétendre être un instant dans un tel système si efficacement verrouillé, que comme des “dissidents”. Ils sont rétifs aux consignes, ils regardent la narrative américaniste avec un mépris considérable, ils s’enivrent ou essaient les paradis artificiels. Ils repoussent avec hargne et lucidité la constante entreprise d’investissement du système, ses habiletés de boutiquier, ses maîtrises de la manipulation de l’information jusqu’à transformer la basse propagande à laquelle ils sacrifieraient s’il le fallait, dans d’autres circonstances, en un ustensile inédit qui finit par acquérir aux yeux de son créateur lui-même la vertu qu’il prétend décrire (cela serait la définition du “virtualisme”). Nous ne disons pas qu’ils proposent quelque chose, ces “dissidents”, qu’ils mûrissent quelque dessein politique remarquable, ni qu’ils complotent, ni qu’ils manigancent. Ils n’ont aucun avenir, en un sens, parce qu’ils font leur gloire de n’en point avoir, persuadés qu’en cédant à cette vanité terrestre ils seraient “récupérés” par les règles du jeu. Ces “dissidents” se recrutent chez les artistes notamment, avec le mot pris dans son sens le plus large ; ou bien disons la chose autrement, disons que c’est l’âme de l’artiste qui, en Amérique, nécessite, pour se faire, un esprit de “dissident”. La littérature américaine, qui est une branche exceptionnellement vivace du domaine, est le miroir, le bras puissant, la sève et la force mêmes de cette dissidence ; elle est sa définition même, si elle n’en est pas la limite.

A mesure de son développement dans le cours du pays dans cette dynamique d’expansion qui semble révéler son vrai visage dans la modernité bientôt industrielle, la dissidence américaine se cherche et, finalement, trouve en France son port d’attache et sa référence culturelle ou socioculturelle, car la “culture” semble y être une chose qui vit et se vit comme s’il s’agissait de la nature même de la chose. Mais il s’agit de la France, justement, et, en France, Paris encore plus précisément. La magie française est, à l’image renversée mais correspondante de la magie américaniste pour les Français, une constante de l’imaginaire de la dissidence de l’américanisme, à ce point où l’on pourrait parler d’un effet de miroir, ou de mimétisme peut-être. Si les deux choses ne s’équivalent pas, nous devons les observer selon une perspective similaire, pour dégager leurs vertus et leurs caractères réciproques, et comprendre, notamment du côté de l’américanisme, les mécanismes qui les animent.

Cette dissidence n’est pas pour autant détachée des événements de la Grande République ; même si elle ne prétend pas jouer le moindre rôle politique institutionnel, elle subit évidemment les effets des événements politiques dans la Grande République. La dissidence américaniste en France, à Paris, cela à partir d’une présence américaine constante depuis l’origine, a pignon sur rue d’une façon significative à partir du tournant du XXème siècle, comme devenue une institution ; l’on pourrait la croire institutionnellement inaugurée avec l’installation d’Edith Wharton, au 59 de la rue de l’Université, en 1907 (elle reste en France jusqu’à sa mort, en 1937). Les “générations” se succèdent, que ce soit la Lost Generation ou celle du maccarthysme, ou encore celle des écrivains et musiciens noirs, qu’importe ; la dissidence américaine devient, jusque dans l’œuvre même de l’artiste, du Paris est une fête d’Hemingway aux Jours tranquilles à Clichy d’Henry Miller, un écho de la quotidienneté de cette ville qui est bien plus qu’une installation urbaine, qui est aussi bien une âme qu’un protagoniste puissant du récit que nous faisons. Le tableau ne serait pas complet si, à la littérature qu’on a déjà nommée, qui trouve en France le berceau de ce qui, dans une nation, peut prétendre à être une ambition artistique et politique universelle, on n’ajoutait, à l’autre extrême des Arts & Lettres, le cinéma, pour mieux illustrer le caractère extrêmement large et divers de ce phénomène si singulier. L’importance du cinéma est avérée dans ce cas, certes, dans la mesure où, par tradition et par symbolisme, la référence française est, pour nombre de gens du cinéma américaniste, – dito, the movie industry d’Hollywood, – la formule de transmutation du cinéma, d’industrie en art, comme le vil plomb devient de l’or. Peu nous importe ici la réalité du propos, et, notamment, la réelle mesure de l’évidence vertueuse que l’on semblerait décrire en citant le cinéma français ; nous importe, il est vrai, la réalité psychologique ainsi distinguée, sa puissance sans aucun doute, la pérennité de son objet par la force qu’elle lui insuffle, jusqu’à la persistance de son existence dans une France qui se perçoit elle-même et par périodes, comme décadente, américanisée, bourgeoise et superficielle, repliée sur elle-même, etc., selon les caprices de l’âme française soumise au supplice de l’éternelle inquisition qu’elle se fait subir à elle-même.

Partout et toujours, dans la tradition américaine, subsiste cette magie française. Elle colore depuis bien plus d’un siècle la démarche artistique, ou pseudo artistique, du pire au meilleur, du cliché à l’œuvre d’une insondable profondeur. Le plus anodin, le plus insignifiant des exemples nous convainc de la permanence de la chose, emporte nécessairement notre conviction. Dans le film Great Expectations, d'Alphonso Cuaron, qui date de 1997, dans une année de la période où l'on connaît le triomphe américaniste de l'après-Guerre Froide et l'inévitable effacement français qui l'accompagne, – principe des vases communicants, rien de moins, – il y a l’irrésistible occasion, pour l’auteur de l’œuvre, d'une tirade exaltée confiée à l’acteur Robert De Niro. Le rôle est celui d’un vieux truand-bienfaiteur dissimulé, avec un visage mangé d'une barbe grise hirsute, un peu comme l'aurait été un Monte-Cristo ou son abbé Farias (ou comme Howard Hughes au bout de sa réclusion, dit un comparse du film qui n'a pas le sens des images littéraires). Ce bagnard évadé est revenu à New York quinze ans, vingt ans après (c'est presque du Dumas). En plein cœur d'une action dramatique où il va mourir brutalement, percé du coup de couteau d'un truand dont il est le traître, il recommande à son protégé, jeune artiste peintre qui a réussi à New York et qui est le héros de la bande, de l'accompagner, de partir avec lui pour un séjour à Paris, pour s'y faire reconnaître. On dirait un vieux sage provincial (de New York, rien que ça) recommandant à un artiste confirmé de sa province (de New York, lui aussi) d'aller chercher la consécration parisienne. « La ville des lumières, tu veux venir ?, s'exclame De Niro. Viens avec moi, tu vas adorer Paris ... Paris est une belle ville, très belle. C'est la ville de la culture, une ville magnifique. Et il y a tout, l'élégance, la beauté, il faut que tu ailles à Paris, pas une seconde tu ne regretteras d'avoir fait le voyage. Tout artiste doit aller au moins une fois dans sa vie à Paris. Tu dois y aller. Les rues, l'atmosphère, les femmes ... Oh, les femmes… » Les images ont la vie dure, surtout lorsqu'elles sont d'un conformisme aussi déroutant, et chez De Niro en plus, ou lorsqu’elles deviennent symboles et miroir de l’Histoire. Pourquoi sinon pour saluer une évidence qui transcende les modes, les politiques et les siècles – pourquoi penser à cette autre image restée au fond de ma mémoire, comme la mère nourricière dispose sa terre fertile, de l'actrice américaine Lauren Bacall, plus vieille de tout le temps de sa carrière et à peine vieillie, et devenue une autre femme, devenue véritablement une femme internationale, qui passe à l'émission Inside the Actor's Studio en 1999, où la question lui est posée, extraite du rituel où l'on déroule le “questionnaire de Bernard Pivot”, selon la présentation immuable du présentateur et réalisateur de l’émission James Lipton : « Qu'est-ce qui vous fascine par-dessus tout ? » De cette voix brève et qui semble métallique mais qui se révèle être une voix de gorge, sans trembler ni ciller, Bacall répond comme cela va de soi, comme une flèche se fiche dans la cible et au cœur, sans un souffle, presque sans un mot, comme si la réponse était inscrite dans le vent et dans l’histoire du monde :

Paris.

Les images ne veulent pas mourir, dans ce cas parce qu’elles tiennent d’une parenté magique, d’une symbiose qui dépasse le seul règne de la raison. Elles parlent au cœur de l'homme, se transmettent d'esprit en esprit, transportent une âme vers l'autre ; les images de Paris se tiennent au cœur de l’artiste américain, comme si la ville, et le pays, et son prestige culturel, étaient siens, en-dehors de la géographie, de l’histoire et de la politique. Il y a une sociologie hors du temps et des aléas sociaux de l’émigration artistique américaine vers la France, de la dissidence américaine toujours avec un pied à Paris, comme s’il s’agissait d’un événement sociologique unique, qui se joue de l’histoire et du temps, qui unit les deux pays distants de milliers de kilomètres en effaçant leur spécificité, comme s’ils ne formaient qu’un, et que cela serait quelque chose de complètement différent, et qu’en fait les deux pays ainsi intimement unis ne le seraient pas pour autant puisque ce lien serait devenu une chose en soi, étrangère à l’un et à l’autre... Même avec les artistes américains et la France, nous ne quittons pas les voies mystérieuses, qu’il nous faut explorer, de la transcendance historique ; même avec les artistes américains semblent sourdre d’improbables songes où ces hommes-là trouveraient en France ce qui manque, malgré les antiennes folkloriques et les égouts de la décadence, pour faire de l’Amérique une nation.


Les Américains de Paris n’ont jamais eu l’impression, en s’installant à Paris ou en revenant de Paris, de passer d’un pays à l’autre. La vérité est qu’ils n’ont jamais quitté leur “immense Amérique” (Frédéric Prokosch), parce qu’en partant à Paris ils allaient y retrouver une âme qui conservait le souvenir de l’Amérique originelle et le confrontait sans barguigner à ce que ce rêve était devenu… Le procès de ce qu’est l’Amérique par rapport à ce qu’elle devrait être n’a pas d’époque ; il est constant, il n’a nul besoin d’une réalité politique ou autre. Il constitue un aspect complètement extraordinaire des relations entre la France et l’Amérique. La France a perçu la révolution américaine comme s’il s’agissait de la sienne propre, et l’a interprétée avec l’éclairage de la projection idéaliste, sinon utopique, qu’elle effectuait. Elle observe l’Amérique en fonction de cette référence utopique et devient par conséquent, pour les Américains exigeants ou dissidents, le dépositaire de la référence utopique de l’Amérique idéale. Les qualités françaises propres, qui parlent si fortement au cœur de l’artiste, forment l’écrin de cette référence utopique, jusqu’à se marier en elle, magnifiant encore cette référence. “Paris, France” est la base profonde de la dissidence américaine de l’américanisme ; cela est une chose qui ne cesse d’exister, qui se joue des modes et des tendances, qui renaît constamment ; cela est un événement qui semblerait aux esprits soupçonneux constamment proche d’enfanter une réalité politique subversive de l’ordre américaniste. Il y a dans cette situation de la psychologie collective qui paraît conquérante quelque chose d’une menace diffuse qui explique également un état de suspicion constante à l’encontre de la France des forces américanistes les plus accomplies du système de l’américanisme, toujours averties d’une vilenie française. La proximité irréelle entre les deux pays, par le fait du rassemblement des âmes, constituerait une perversion de l’américanisme par l’introduction du poison de la haute culture française dans le modèle.

Cela apparaît comme une appréciation d’autant plus acceptable, voir impérative, si l’on est aussitôt tenté, voire conduit, comme je le suis sans aucun doute, à introduire une dimension supplémentaire dans la description et la compréhension de ces relations, et une dimension mise au-dessus certes, de la part des dissidents américains pour Paris, France, – je veux dire, Paris en France, Paris comme une émanation absolument spécifique de la France, en ceci que Paris deviendrait finalement dans leur perception, au-delà de l’histoire de la ville, de ses conflits et des tensions historiques qui l’affectèrent, notamment vis-à-vis du reste de la France, – Paris comme une structure absolument française. On sent aussitôt l’importance très grande de ce mot, “structure”, dans la pensée qu’on présente ici ; Paris, c’est-à-dire la France, perçue intuitivement comme un phénomène historique qu’il faut identifier dans le nœud même de l’affrontement entre les dynamiques structurantes et les dynamiques déstructurantes, et l’on comprend bien dans quelle position maîtresse dans la dynamique structurante ; dans ce cadre, il va de soi que les vanités nationales n’ont ni leur place, ni la moindre justification, que nous parlons après nous être libérés de ces faiblesses du caractère… Le caractère exceptionnel du phénomène de la relation de la dissidence de l’américanisme avec Paris, avec la France d’autant plus dans ce cas, représente alors la reconnaissance, par l’expérience de la chose, d’un cadre structurel fondamental, certes de culture et de hauteur de l’esprit, et, pour dire autrement, à la manière de Ferrero, la reconnaissance d’une structure fondamentale de l’“idéal de perfection” contre l’“idéal de puissance” qui est déjà à l’œuvre dans la force déstructurante de l’américanisme. L’intérêt de cette vision structurée, plutôt que d’une vision idéologique, est justement d’écarter les interdits idéologiques. Ce que trouvent les dissidents à Paris, ce n’est pas la liberté désignée évidemment avec une arrière-pensée idéologique (disons “progressiste” pour fixer le cas, et le paradoxe) mais la possibilité de l’exercice de la liberté sans aucune contrainte spécifique pour cet exercice, pour le combattre ou pour l’orienter ; effectivement, y compris, pour oser cet oxymore indirect, un exercice de la liberté sans “contrainte d’exercice de la liberté”, comme cette contrainte existe dans les cadres de l’Amérique, alors considérée comme déjà pleinement investie par l’“idéal de puissance”, comme dans les universités, les centres de recherche, les Fondations, les lobbies ou même certains quartiers très spécifiques et communautaires, où ils ont inventé l’exercice de la liberté comme une obligation conformiste. A Paris, Miller est à Clichy, ce qui n’est pas particulièrement un “quartier réservé” de la liberté culturelle sous contrainte, et Hemingway loge rue Mouffetard.

Il est donc question de ce quelque chose d’infiniment impalpable, d’extrêmement insaisissable, dont on n’a su jusqu’ici former des comparaisons qu’avec des mots aussi vagues et insaisissables que “climat” ou “esprit de la chose”, qui renvoient à notre sens, et cette fois de façon beaucoup plus substantivée, à une structure d’équilibre, de secrète recherche d’harmonie, qui caractérise la France. La France est le pays du “milieu” des choses et du monde, comme l’on parle du point d’équilibre et du point d’harmonie, et elle est toute entière adossée à l’Histoire comme à quelque chose d’acquis, de fixé, d’extrêmement structurant. Son âme vit dans sa propre histoire et se tient fermement attachée aux réalités du monde telles qu’elles se firent et telles qu’elles se poursuivirent, comme un lien entre ces réalités et ce que cette âme elle-même représente mystérieusement. (L’Allemand Ernst-Robert Curtius écrit en 1930 : « Le Français vit beaucoup plus intensément que nous [Allemands] parmi les souvenirs du passé. Nous voyons dans le passé l'histoire d'un devenir ; le Français y contemple la présence d'une tradition. [...] Les catégories de la pensée historique [du Français] sont celles de la durée, non du développement. [...] Ce qui, en France, est devenu réalité historique, conserve une fois pour toutes sa validité. ») (3) Il ressort de tout cela que la force essentielle pour permettre l’établissement de ces structures appuyées sur l’histoire et élevées vers l’âme, c’est l’ouverture constante faite à l’esprit quand il en appelle à l’âme pour devenir “esprit artiste” et, dans sa transcription au niveau social et de la vie courante, la place fondamentale faite à cette vaste conception bigarrée qu’est “la culture” selon une acception très vaste et nécessairement française. C’est à la fois le ciment, l’inspiration et le plan de la démarche structurante française. Quelle que soit l’orientation qu’on lui veut donner, quelle que soit l’idéologie à laquelle elle fournit un alibi, quelque vanité qu’elle nourrisse dans tels esprits, quelque fausse gloire qu’elle acclame dans tels lieux, qu’importe, cette culture-là reste le terreau et l’imprégnation de la chose française. Comment voudrait-on qu’ils ne s’y retrouvassent point comme chez eux, ces dissidents de l’américanisme, cet américanisme dont l’hymne est ce « Les Lumières, c’est désormais l’industrie » (du nommé Gouhier, un Français, bien entendu), dont le rythme est la pression déstructurante de la puissance, dont la référence est la puissance du commerce et de l’argent avant d’être celle de la technologie ?

Les dissidents américains ne partirent pas chercher en France l’asile du progressisme éclairé, ou le berceau de la liberté, comme aime tant le penser le parti intellectualiste français, et comme les dissidents eux-mêmes se laissent aller à le croire. Ils y vinrent, pour trouver une structure du monde qui tendrait à leur assurer un cadre de civilisation, une référence constante à l’histoire, un goût naturel de l’harmonie – et cela, vraiment, il faut en être assuré avec la plus belle sérénité d’âme du monde, quoi qu’en caquettent à ce propos les salons du faubourg Saint-Germain et les auteurs à la mode. Ils vinrent chercher l’air salubre, propice à la haute culture, à l’esprit haut et à l’âme enfin rencontrée. Ils le humèrent et en connurent l’ivresse mesurée de la maîtrise des hautes cimes, malgré les vapeurs interlopes et les humeurs dépressives qui marquent le courant du quotidien français. Ils goûtèrent, contre la modernité industrielle et niveleuse de leur pays d’origine, entrecoupée d’intolérance et de conformisme policier autant que d’une liberté imposée comme une contrainte plutôt qu’offerte comme une disposition de l’esprit, quelque chose qui a à voir avec ce que nous avons déjà rencontré, de ce courant français qu’on nomme “antimoderne”. C’est ainsi qu’il faut, me semble-t-il, voir la dissidence américaine à Paris pour la bien comprendre, plutôt qu’en se conformant aux chromos hollywoodiens des idéologies en vogue. Je prends la précaution de parler au passé pour l’essentiel, disons parce que l’on parle ici d’une période passée et, sans doute, par prudence, pour avoir tout de même observé l’avidité avec laquelle les Français, essentiellement du parti intellectuel, ont suivi le flux de l’américanisation pour l’installer dans leur pays. S’il n’y avait la France, et je parle de la chose contre leur gré, il ne resterait rien de leur pays.

Même si ces restrictions de fin de période sont nécessaires, on doit garder à l’esprit que cet ensemble de perception a dessiné dans les réflexes souvent pavloviens des directions du système de l’américanisme, une image féroce de la France, et une crainte irrépressible devant l’existence d’une entité, où certains de ses fils rétifs vont s’abreuver, qui semble disposer d’une référence extérieure au système et qui peut, par équivalence antagoniste, porter un coup mortel à la narrative de ce même système sur lui-même. La vigueur passionnée de ces relations entre l’Amérique et la France, du point de vue américain, est colorée de ces réserves fondamentales. Nourries à des emportements extrêmes, une tradition fermement établie, une histoire diverse et très révélatrice, ces relations débouchent sur des soupçons officiels qui sont aussi durables que les principes constitutifs de la Grande République. On devrait ajouter, pour faire bonne mesure, que nombre d’intellectuels français partagent ces soupçons et, bien souvent en période de basses eaux, eux-mêmes se méfient des dissidents américains et de la façon dont ils embrassent la France et Paris.

A la lumière de cette expérience du magnétisme français sur les esprits, voire sur les âmes américaines, on devrait reconnaître que la France est, pour l’Amérique et son système, une latence d’un danger épouvantable et quasiment de la trempe d’une apocalypse. Il importe de se méfier terriblement de la France, sinon de s’en garder comme d’une fleur qui peut devenir vénéneuse en l’espace d’un poème ou d’une chanson, d’une peste noire qui vous joue des airs de romance. Ainsi nous voient-ils, sans sourire un instant… Cette méfiance du système pèse de tout son poids et, dans un même élan coupé, elle ne parvient pas à rien défaire de l’attraction qu’on dirait magnétique, ou maléfique disons pour leur compte, de la France sur les âmes américaines. Même les efforts de l’intellectualisme parisien et de l’université française, dont on connaît et reconnaît le zèle de flanc-garde pour les bergers du troupeau, pour le “parti de l’étranger” glorieusement baptisé “parti du Progrès”, ne suffisent pas à remettre ces âmes égarées dans le chemin dont la droiture est reconnaissable entre mille à ces allures d’autoroute sans péage et avec caméras de surveillance ; l’attraction subsiste, ce qui semblerait montrer chez ces âmes, bien qu’américaines, un reste d’imperfection. Il faut donc bien conclure, une fois le dossier dépouillé de ces artifices de gémissantes polémique et de moralisantes lamentations, que cette longueur, cette force de l’attraction, sont en quelque sorte la démonstration de la puissance de sa substance, d’autant mieux comprise si l’on insiste sur cette proposition qu’elle est essentiellement appuyée sur le caractère structurant naturel de la France. Qu’y a-t-il à cet égard de plus puissant, c’est-à-dire de plus “structurant”, qu’une structure ? On la prend d’autant mieux comme telle qu’on la reconnaît aisément, qui ne dissimule pas, qui s’inscrit selon une magnifique évidence dans la logique de l’“idéal de perfection” ; la chose est d’une telle force que sa radiance existe toujours, même dans notre aujourd’hui aux bien tristes crépuscules, alors que, bien entendu, les dirigeants et élites françaises ont perdu depuis des lustres et des lunes la plus petite approche de conscience de la matière dont il s’agit. L’influence de la France, la “latence d’un danger épouvantable” pour ce caractère le plus définitivement entropique, nihiliste et déstructurant de l’américanisme, subsistent, comme une oasis incompréhensible pour qui s’en tient aux statistiques et aux comptables de la Sorbonne.

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