La bataille Hagel versus AIPAC

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La bataille Hagel versus AIPAC

Les dernières nouvelles, venues du Council of Foreign Relations, plaçaient toujours l’ancien sénateur républicain du Nebraska Chuck Hagel comme favori pour le poste de secrétaire à la défense US, à la place de Leon Panetta. Le Cabinet Update du CFR, du 17 décembre 2012 annonce une probable nomination et (citant le Washington Post), assez curieusement, une confirmation par le Sénat sans difficultés : «Obama is also expected to nominate former Sen. Chuck Hagel (R-NB) to replace Leon Panetta as secretary of Defense (Bloomberg). Regarded as a moderate, his confirmation also would likely be “quick and painless,” reports the Washington Post.»

D’autres échos favorisant la perspective d’une probable nomination, et affirmant implicitement que la confirmation par le Sénat se fera également sans obstacle, vient d’une dépêche AP, du 17 décembre 2012 également…

«“A Hagel nomination signals an interest in, and a commitment to continuing a bipartisan approach to national security,” said David Berteau, senior vice president at the Center for Strategic and International Studies. He said that Hagel's two terms in the Senate, before he retired in 2009, spanned the latter years of the post-Cold War military drawdown and the post-Sept. 11 buildup. “From a budget point of view he has seen both ends of the spectrum and that gives him a good perspective to start from.” Hagel's possible selection has been met with initial praise from key members of the Senate, including the chairman of the Senate Armed Services Committee, Sen. Carl Levin, D-Mich., who said Hagel would be “terrific.”»

On observera que ces points de vue et opinions viennent directement ou indirectement de l’establishment-mainstream (si l’on peut dire) washingtonien, c’est-à-dire de tendance modéré-moyenne dans cet establishment, laquelle ne s’oppose évidemment pas à la politique étrangère courante de l’administration (belliciste et interventionniste) sans l’approuver agressivement ni montrer un enthousiasme affirmé. Là-dessus, il faut noter que la dépêche AP poursuit en mentionnant que certains groupes juifs et lobbies sionistes (l’AIPAC évidemment, quoi pas nommé officiellement) critiquent cette éventuelle nomination et s’y opposent. Cela est rapporté en termes modérés mais rapproche de façon inattendue et dans tous les cas inhabituel ce courant establishment-mainstream de Justin Raimondo, ce chroniqueur libertarien et sans aucun doute “dissident”, qui dirige le fameux site Antiwar.com.

Dans notre texte sur la nomination possible/probable de Hagel du 15 décembre 2012, nous nous étions interrogés sur l’actuelle position de Raimondo, lui qui avait soutenu le sénateur du Nebraska il y a cinq ans (voir notamment le 13 mars 2007). Eh bien, Raimondo est plus que jamais enthousiaste, encore plus qu’en 2007, à la perspective de voir Hagel éventuellement devenir secrétaire à la défense : «[…W]hile I have praised Hagel in the past, I didn’t know he was this good.» La remarque, dans le texte de Raimondo sur Antiwar.com du 17 décembre 2012 souligne cette réponse de Hagel lors d’une conférence récente donnée devant un groupe pro-israélien, à une question posée à propos de sa “loyauté à Israël”, et cette même réponse de Hagel que Raimondo ne connaissait pas et qui a été rapportée par le Grand Manitou des neocons, Bill Kristol :

«Let me clear something up here if there’s any doubt in your mind. I’m a U.S. Senator. I’m not an Israeli senator. I’m a U.S. Senator. I support Israel… But my first interest is, I take an oath to the constitution of the United States. Not to a president, not to a party, not to Israel.»

Il ne fait aucun doute, dans l’esprit de Raimondo, que Hagel est le plus à même d’affronter l’AIPAC, avec toutes les raisons de réalisme et de patriotisme, mais surtout avec un courage que Raimondo lui reconnaît bien volontiers. Fustigeant certains conservateurs de sa propre tendance, qui repoussent Hagel parce que trop marqué dans l’establishment, notamment au profit de Rand Paul, sans doute par fidélité au père, Raimondo livre un passage où l’on pourrait croire qu’il fait de Hagel, pour ses idées de politique extérieure, l’héritier de Ron Paul bien plus que le fils, Rand Paul… (On notera d’ailleurs que la différence d’appréciation de la nomination de Hagel se trouve même au sein de Antiwar.com, avec une intervention de John Glaser, le 18 décembre 2012.) Raimondo :

«Hagel was a distinctly unconventional Senator and will make a distinctively unconventional Defense Secretary, and a strong voice for peace in the foreign policy councils of this administration. Sure, he’s an “internationalist,” if that vague phrase has any meaning: as head of the Atlantic Council, which seeks to uphold and strengthen the Euro-American alliance, he can hardly be called an “isolationist,” a creature that doesn’t exist in American politics and a label Hagel’s critics are eager to pin on him. He is clearly a foreign policy “realist.”

»And yet one can be an internationalist, as well as a “realist,” in the sense of wanting to engage with other countries in a constructive manner, and still qualify as an anti-interventionist. Internationalism and realism are worldviews, theoretical frameworks on which to hang specific policies: anti-interventionism, on the other hand, is a policy, one that defines American interests relatively narrowly and favors engagement over military action in defense of those interests.

»One has to wonder, also, by what standard Hagel is to be judged as “thoroughly hawkish.” Unlike Senator Rand Paul (R-Kentucky), who has been busy distancing himself from the alleged “radicalism” of his father, voting for Iran sanctions, and getting in Jennifer Rubin’s good graces, Hagel opposed Iran sanctions and refused to kowtow to the Israel lobby. Yet Senator Paul is being pushed as the Great White Hope of the libertarian/anti-interventionist movement on the right, while Hagel is disdained by the American Conservative’s resident foreign policy “expert” as just another Washington warmonger. Go figure.

»If President Obama refuses to be spooked by the Lobby’s display of polemical fireworks, and “pro-Israel” Democrats fail to get to him, the confirmation process will prove to be quite interesting. It will be the Israel lobby’s last stand, their one chance to check their declining influence and prove that Washington is still, as Pat Buchanan famously put it, “Israeli occupied territory.”»

Si effectivement (quel “si” d’importance !) BHO entérine la nomination de Hagel à la défense et si cette nomination tient jusqu’à sa confirmation et à l’installation de Hagel au Pentagone, il se confirme qu’on se trouvera devant une situation politique extrêmement inédite, remarquable et intéressante. Il y a bien sûr la fonction et les engagements politiques de Hagel, mais il y a aussi, et l’on dirait même surtout, la psychologie du personnage ; “non-conventionnel”, dit Raimondo, comme l’on dirait “non-conformiste”, surtout par les traits d’indépendance et de courage de la psychologie de Hagel, qui le pousseront évidemment à affirmer ses options oolitiques, à les proclamer malgré les obstacles auxquels il se heurtera, voire, justement, à cause de ces obstacles.

L’intérêt de la possible nomination de Hagel, c’est le contraste étonnant qu’on distingue dans les soutiens qu’il reçoit. D’un côté, il est soutenu par une partie importante de ses pairs, les sénateurs (voir l’exclamation de Levin, sénateur très puissant et complètement acquis à l’establishment, au Système), et cela pour des raisons assez peu politiques ; plutôt parce que les qualités psychologiques et de caractère de Hagel font de lui un emblème et un symbole qui rehausseraient, aux yeux du public mais aussi aux yeux de l’establishment lui-même qui vit dans un état de terreur de son impopularité, le crédit et le statut, voire la dignité théorique dont cet establishment aimerait tant bénéficier et qu’il a perdu depuis si longtemps. D’un autre côté, il y a ce soutien presque “dissident”, en complet contraste antagoniste avec le précédent, et dont Raimondo est une manifestation remarquable. Cette dualité très inhabituelle, qui mélange des piliers du Système et des antiSystème constants représente vraiment un événement de convergence singulier dont on se demande avec un intérêt gourmand et ironique ce qu’il donnerait, – et, rien que pour cette expérience qui serait d’un embarras considérable pour le Système, on espérerait que la nomination se fasse effectivement. (Le site Washington Free Bacon, relais direct des neocons, souligne avec rage, le 17 décembre 2012, une autre convergence inattendue, entre l'ancien maire de New York Ed Koch, ardemment pro-israélien, mettant en évidence la position anti-israélienne de Hagel, et le site de la station TV iranienne PressTV.com, soulignant également cet aspect anti-israélien de Hagel.)

A côté de cela, mais d’une manière complètement antagoniste, il y a l’opposition à Hagel, qui ne cesse d’enfler, qui est d’ores et déjà haineuse, furieuse, bientôt hystérique, avec l’AIPAC et toutes ses manigances de pur gangstérisme, ses habitudes de chantage, bref tout ce qu’il peut y avoir de plus bas et de plus ordurier dans l’action politique, et dans le Système en général. Cela occasionnera bien des dilemmes chez les dignes sénateurs, en fonction de ce qui est écrit plus haut et en fonction de leur asservissement à l’AIPAC, et bien des jubilations chez les “dissidents” type-Raimondo si la chose se fait. On retrouvera les données de la bataille qui opposa, en mars 2009, Chas Freeman, nommé à la tête de la coordination du renseignement US, à l’AIPAC, et qui se termina par la défaite du premier. Mais les conditions sont différentes et, en un sens, bien plus dramatiques, parce qu’il s’agit d’un (ancien) sénateur de l’envergure de Hagel, qu’il s’agit d’un poste essentiel du cabinet, qu’il s’agit désormais d’un événement de plus de la bataille que livrent les partisans extrémistes d’Israël pour empêcher Obama de dévier trop fortement de la ligne pro-israélienne… Et chaque jour qui passe jusqu’à la nomination du nouveau secrétaire à la défense (Hagel ou pas), sans doute dans les jours qui viennent, politise la chose, – et l’interprétation que nous donnions le 15 décembre 2012 est désormais absolument acquise et même explosive, selon laquelle un choix autre que Hagel par Obama serait considéré comme une capitulation grave d’Obama face à l’AIPAC et face à Israël aussi… Ainsi va, court et enflamme tous les débats, le système de la communication.

Pour le reste et pour voir plus loin, cette montée en effets et en notoriété de l’affaire de la nomination probable de Hagel réserve sans le moindre doute, en cas de nomination effectivement, une confusion nouvelle considérable dans la politique extérieure et de sécurité des USA, déjà si complexe, diverse, insaisissable et complètement éclatée. Le poids et l’influence de Hagel allant dans le sens inverse de la tendance naturelle de la politique-Système, la nomination constituerait l’occasion de conflits et d’interférences sans fin, qui accroîtraient encore le désordre bien entendu, tel que nous envisagions la chose il y a trois jours (“désordre, désordre, désordre”), – et nullement un changement de politique, bien entendu, également comme nous l’envisagions déjà. Observons que c’est l’argument principal de John Glaser cité plus haut, un peu versus Raimondo ; mais, nous semble-t-il, pour des raisons un peu trop rationnalisées, y compris une manœuvre de BHO pour faire entériner sans trop de douleurs des réductions budgétaires au Pentagone (perspective bien utopique, pour le “sans trop de douleur”). La possible/probable nomination de Hagel est une belle perspective, du plus haut intérêt, dans la mesure où la somme générale de l’événement serait évidemment d’accentuer encore le déséquilibre de cette politique générale (des USA et du bloc BAO, d’ailleurs), donc son désordre et son caractère erratique et totalement insaisissable, donc le bon fonctionnement du Système, sans nécessité de la moindre manœuvre, simplement par la puissance de la logique de la dynamique d’autodestruction du Système… Donc, Hagel antiSystème, quoi qu’il en soit par ailleurs et de tous les côtés, qu’il soit désigné ou pas, d’ores et déjà la chose acquise.


Mise en ligne le 18 décembre 2012 à 08H26

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