Espiègle virus

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Espiègle virus

17 mai 2020 – Il y a trois ou quatre semaines pour nos contrées occidentalistes et ouest-européennes, – l’Asie à notre Est nous avait précédés, l’Amérique sur notre Ouest nous suit mais avec sa spécificité d’exceptionnalisme, en accumulant les cas exceptionnels, – il y a 3 ou 4 semaines on ne pensait qu’à protéger, à favoriser, à poursuivre et à verrouiller le “confinement”. Cela semblait fort suspect. Combien de critiques regardaient cela d’un œil soupçonneux, combien d’artisans du domaine y voyaient une entreprise louche des autorités pour nous confiner d’une façon pénitentiaire, pour des semaines, voire pour des mois, plus peut-être, pour le reste du temps des Temps, – bref, un infâme complot, nous disaient les artistes du bel-art. Partout, ce n’était qu’une clameur : “Notre liberté ! Nos droits !”

Désormais, depuis quelques jours, on est tout miel et tout sucre sur les antennes et dans les studios bien vus à la Cour du Palais. Le “déconfinement” a l’air de marcher, il a l’air de mieux en mieux, il a belle allure et bonne mine, le teint rosissant et les joues rebondies malgré les clusters de fortune et de circonstance, c’est à croire qu’il marche ! Partout, sous les plumes et dans les voix les plus autorisées, on réfrène son enthousiasme mais l’enthousiasme sourd : le “déconfinement” marche ! Ainsi serions-nous donc conduits à penser, triste caravane des commentateurs déconfits, qu’ils avaient confiné pour mieux déconfiner ? Le complot se mord la queue.

Pour le “déconfinement”, pour ne pas trop en être déconfits judstement, – c’est à voir et on verra dirais-je, moi aussi prudent comme un Sioux sur le sentier de la paix, – rien n’est dit, rien n’est fait, absolument, attendons et voyons... Il me reste tout de même à observer la chose, en venir au renforcement du constat assez évident que se poursuit et se tord le chaos des jugements et des engagements contredits, contradictoires et contre-nature : car si l’on comprend bien, tous ces gens qui représentent le Système de près ou de loin, applaudissent ce que tant de phalanges d’antiSystème, mobilisées contre le confinement comme devant un complot-Soros, Gates & Cie, ont réclamé avec tant d’énergie.

Alors, où est le complot, et dans quel sens, et qui veut quoi, et cetera ?  

La réponse, outre qu’elle est Blowing in the Windcomme de coutume, peut se trouver aussi dans ce mot assez bref, sonnant et trébuchant : “le bordel”... Que se passe-t-il en effet ? « C’est le bordel », répond Philippe de Villiers, qui fait des pieds et des mains pour faire rouvrir son magnifique Puy du Fou, alors qu’on déconfine et qu’on rouvre partout. « J’ai eu des ministres importants au téléphone qui m’ont dit que c’est normal qu’il y ait une tétanie présidentielle, gouvernementale : “On est pétrifiés, on est prudents car on est obligés de se couvrir”. Je leur dis : “Ah bon, à cause du sang contaminé ?”. “Oui, on préfère la défense judiciaire »

Voilà une réponse qui me va : « C’est le bordel »... Les experts diront qu’il s’agit d’un “bordel” organisé, comme un “chaos contrôlé” ou quelque chose du genre. Philippe de Villiers, lui, a rejoint l’équipe que Michel Onfray et le journaliste Stéphane Salomon sont en train de constituer autour du projet Front Populaire...C’est ce que décrit notamment Bruno Guillard, sur Boulevard Voltaire le 14 mai 2020 :

« C’est donc Michel Onfray qui aura été à l’origine de cette métamorphose. En créant la revue ‘Front populaire’, qui vise à rassembler des souverainistes/populistes de droite, de gauche, d’ailleurs et de nulle part autour d’une revue dont le premier numéro paraîtra en juin. Cette revue, qui sera un “mook” (formule hybride à mi-chemin entre magazine et livre, précise Le Figaro), aura pour objectif d’élaborer un programme qui pourrait être utilisé par un candidat à l’élection présidentielle de 2022 ; un candidat qui pourrait représenter les souverainistes et les populistes des deux bords. [...]
» Philippe de Villiers a rejoint l’équipe qui participera à la rédaction de cette revue, ce qui ne nous étonne pas ; Jean-Pierre Chevènement en sera lui aussi, tout comme le professeur Didier Raoult, Barbara Lefebvre, Régis de Castelnau, Georges Kuzmanovic, l’économiste Jacques Sapir et l’essayiste québécois Mathieu Bock-Côté. Quinze mille souscripteurs ont déjà répondu à l’appel lancé sur le site de Front populaire, ce qui traduit l’intérêt soulevé par cette initiative. »

Regardant la chose d’un œil favorable, Valeurs Actuelles nous fait profiter de son enquête : « Selon un conseiller proche de la Macronie, “Onfray a eu la meilleure intuition possible avec cette plate-forme” pour combattre Emmanuel Macron en 2022. » Bref, une tentative, une mise en jeu qui paraîtrait évidente dans l’absolu de la théorie, qui paraissait inutile et sans le moindre sens des réalités avant Covid19, qui paraît comme allant de soi après Covid19, sans nécessité d’en rien savoir de ce qu’il adviendra et en sortira, comme l’on jette une bouteille à la mer.

Ainsi, de ce côté du “front populaire” l’on déconfine, tout comme le montrent également les bruits de “colère sociale” alternant avec les exclamations de “citoyens déconsignés” qui affichent leur satisfaction d’avoir retrouvé leurs “commerces de proximité” à l’enseigne de la mystique des “circuits courts” désormais sur toutes les lèvres lorsque les langues se délient. On vous confie comme on complote, combien l’on a redécouvert que le monde est beau lorsque règne le silence de la machine et que les animaux reconquièrent leur royaume salués par les chants joyeux et bucoliques des oiseaux sur les branches et dans les cieux d’où les dieux nous observent.

(Quoi qu’un esprit de raison nous ait glissé : « Si Dieu existait, cela se saurait », – alors “les dieux”, c’est dire ! Où donc le bon sens et l’esprit comptable vont-ils se nicher, n’est-il pas ?)

Tout cela contraste effrontément avec la floraison de publicité récitées à une vitesse de Grand Prix sur les ondes pour offrir des conditions de vente exceptionnelles pour des voitures dernier-cri venues des usines du monde entier produisant à perte, qui encombrent les parking de stockage des revendeurs qu’on croirait presque être des recéleurs... Tout cela, ajouterais-je, tout comme j’ai cru entendre diverses voix chevrotantes, – peut-être celle d’Attali ou bien était-ce celle d’Alain Minc, – qui vous disent que pour palier à pallier l’échec de la globalisation révélé par la crise-Covid19, il faut encore plus de globalisation ; pour mater le bordel de la globalisation, encore plus de globalisation capable, bordel pour bordel comme on dit “moins plus moins égale plus”, de faire surgir le miracle du rangement de la globalisation. 

« C’est le bordel », dit Villiers ! Bien sûr, car le déconfinement ne conduit à rien de ce que l’on pouvait attendre de réglé, – retour à la case-départ ou bien monde-ancien hyperlibéral purgé de ses vices et arrangé de couleurs affriolantes. Au contraire, c’est le désordre devenu chaos, plus que jamais, et c’est donc la bataille qui nous attend, puisque et car nous sommes toujours “en-guerre”. Leur “temps-d’avant”, chronologiquement et pandémiquement parlant puisqu’il s’intitulait “monde nouveau”, laisse la place au “Temps d’Après” à propos duquel Alastair Crooke  s’écrie : « Nous revenons au fondamental : voilà, – tout ce qui est ancien est à nouveau ‘nouveau’ ! » ; qui est essentiellement définit, comme l’on parle d’une bataille effectivement : « Pour la première fois peut-être existe ce qu’on pourrait désigner comme “la possibilité du choix”. »

On verra bien, mais il est exceptionnellement clair que tous les enjeux du Grand Basculement sont mis en évidence. De mieux en mieux, de plus en plus clairement, si l’on sait ne pas s’embarrasser des polémiques assez vaines qui agitent les détails et les marges de la Grande Crise, nous voyons s’inscrire de quoi cette “époque étrange” est faite, de quoi elle est le carrefour, de quoi elle est le détonateur, de quoi elle est le “tout ou rien”... Le monde est un virus espiègle !