Entre Russie et USA, l’Europe devant l’“horreur politique”

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Entre Russie et USA, l’Europe devant l’“horreur politique”

L’on dit justement que l’“Europe politique” n’existe pas, et cela répond évidemment à la tendance profonde de ceux qui ont fondé l’actuelle Europe institutionnelle, dite UE, et de ceux qui la font fonctionner. Il s’agit d’un artefact économique, dont le destin politique jugé sans grande importance (voir le peu d’attention accordée aux principes, notamment ceux de la souveraineté) est laissé au Système, – dito l’axe transatlantique et l’influence US, –et dont l’idéologie se nomme “économisme”. Le paradoxe de notre époque qui est celle du triomphe du Système et de l’économisme comme conception du monde, c’est que les contraintes de ce triomphe suscitent des événements politiques et que quelques-uns des plus graves s’imposent aujourd’hui à l’Europe. L’“Europe politique” n’existe pas mais l’Europe doit s’intéresser à la politique par la force, et par conséquent devenir, – horreur ! – “Europe politique” avec tout ce que cela suppose de réflexion, de choix, d’engagements impossibles à comptabiliser en normes économiques. Qu’importe, l’“horreur politique” est là... Au premier rang de ces pressions terribles qui forcent la chose à se préoccuper de politique : les relations avec la Russie dans ce temps de crise ukrainienne, et la crise ukrainienne elle-même.

On s’aperçoit de cette évolution, désormais, de plus en plus nettement, à chaque réunion des dirigeants européens, – grâce en soit rendue à la crise ukrainienne. Du coup, ces réunions deviennent intéressantes, sinon passionnantes (n’exagérons pas). Voici donc celle-ci (hier), avec ses péripéties qui nous annoncent que la nomination du remplaçant (de la remplaçante) de Lady Ashton est un cas effectivement intéressant ; du coup, signe indubitable de la chose, les chefs de l’État et de gouvernement de l’Union Européenne ont repoussé au mois d’août leur décision sur cette nomination. (L’actuelle Haute Représentante de l’UE, ou bien pseudo-“ministre des affaires étrangères”, est au terme de son mandat en octobre prochain.) Le Guardian présente, le 17 juillet 2014, les différents aspects de la réunion d’hier, qui sont fondamentalement politiques et mettent en évidence une très profonde division de l’Europe...

«European Union leaders failed to agree on who should get the prestigious job as the 28-nation bloc's new foreign policy chief to succeed Catherine Ashton, who also chairs the international negotiations on Iran's nuclear program. Summit chairman Herman Van Rompuy said on early Thursday the time was not yet ripe for a decision, and leaders will reconvene for another summit in Brussels to agree on their candidates late next month. [...]

»The new EU top diplomat will be instrumental in shaping the bloc's relations with Russia in the wake of what is seen as Moscow's destabilizing actions in Ukraine. The horse-trading to fill that and other top EU jobs stalled as leaders haggled over the candidates' party affiliation, gender, political views and stance on Russia in particular. “It was important to have a first discussion” on the candidates, German chancellor Angela Merkel said. “There will be a good result in August.”» [...]

«No candidates were officially named for the post, but Italian foreign minister Federica Mogherini was widely considered the frontrunner. Yet some eastern European leaders criticised the center-left politician, 41, as too Russia-friendly and lacking experience. Lithuanian president Dalia Grybauskaite said on Wednesday she “will not support a person who is pro-Kremlin,” while Austrian chancellor Werner Faymann said he thinks Mogherini is a very good candidate. Poland's foreign minister Radek Sikorski, who advocates a tough stance toward Russia, and the EU's development aid commissioner, Kristalina Georgieva of Bulgaria, have been mentioned as alternatives.»

Il a été également question, lors de cette réunion, des sanctions contre la Russie. Le Guardian nous donne à ce propos le minimum syndical dans la ligne du Parti : «The leaders agreed, however, on imposing new sanctions against Russia in a coordinated move with the US.» En fait, non, pas du tout les gars, la coordination avec les USA n’est pas terrible terrible... Il est manifeste que Washington, par l’intermédiaire de BHO, attendait fermement de nouvelles sanctions de l’UE, en même temps que les siennes, – lesquelles ont été effectivement annoncées hier après-midi. L’UE a décidé de ne pas décider immédiatement en même temps que Washington décidait et annonçait sa décision. Cela fait un peu désordre, tout ça, au sein du bloc BAO, comme ne manque pas de le noter Russia TodayUS widens sanctions on Russia, EU takes time to think over»), le 17 juillet 2004 :

«The Obama administration has widened the list of sanctions unilaterally targeting individuals as well as financial institutions and defense companies which the US believes are involved in destabilizing the situation in Ukraine. The US has moved to impose tougher sanctions against Russia over the tense situation in Ukraine. The widened set of restrictions have been placed on the country's largest oil producer Rosneft and major bank Vnesheconombank among others.

»Wednesday's announcement came only moments after a meeting concluded in Brussels between EU delegates, who soon after announced their own plan to wage penalties against Russia. Efforts to immediately impose broad, sectorial sanctions favored by hard-liners were rejected, however, in lieu of establishing a timetable that may allow for the EU to penalize Russia after the end of the month.»

«Fuck the EU», comme nous confiait délicatement Victoria Nuland ? C’est un peu ça, si l’on considère l’extrême mauvaise humeur de BHO & compagnie devant le manque d’enthousiasme de l’UE pour imposer de nouvelles sanctions contre la Russie. La nomination éventuelle de l’Italienne Mogherini pour succéder à Ashton est également un sujet de grande préoccupation pour Washington & BHO. Jeune (41 ans), grand prix de beauté lorsqu’on la compare à Ashton donc déjà bien vue du système de la communication, bien accueillie par les Russes avec lesquels elle s’est entendue lors d’une visite au début du mois (premier déplacement en tant que ministre des affaires étrangères d’une Italie inaugurant sa présidence de l’UE), Mogherini apparaît déjà, potentiellement, comme une redoutable dissidente du type antiSystème aux yeux du Système. Une fracture s’est donc opérée au sein de l’UE à propos de sa nomination, comme à propos des sanctions, qui délimite parfaitement les effets de l’influence et des pressions US sur l’Europe dans la crise ukrainienne et les relations avec la Russie. Les médias russes relaient en l’identifiant cette division entre un bloc de huit pays très favorables à une politique de conciliation avec la Russie (l’Allemagne, l’Autriche, la Bulgarie, Chypre, la France, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg et la Slovénie), un bloc beaucoup plus réduit d’adversaires de la Russie (la Pologne, les trois pays baltes notamment), et entre ces deux blocs un “marais” flottant avec certains pays (Hongrie, Belgique, Tchéquie, etc...) très proches de la ligne Allemagne-France-Italie.

Voici un commentaire de La Voix de La Russie du 17 juillet 2014, à propos de l’éventuelle nomination de Mogherini et des sanctions, en y mêlant un argument à propos de l’accord de libre-échange du grand marché transatlantique en cours de négociation.

«Les Américains mettent l’Europe sous pression pour la forcer à accentuer la confrontation avec la Russie. Pourtant, neuf pays de l’UE [...] sont disposés à bloquer les tentatives d’introduire des sanctions économiques antirusses. Vladimir Kozine, conseiller de l’Institut russe d’études stratégiques : “Les hommes d’État et politiques de l’UE commencent à s’interroger sur les raisons des sanctions antirusses. En fait, personne à Washington ne leur a pas expliqué d’une façon intelligible pourquoi les sanctions en question s’imposent. Seraient-elles dictées par des intérêts sordides toujours préconisés par Washington ?”

»En ce qui concerne les Européens de l’Est, ils ne font que relayer la voix de leur maître, estime Marzin Domogala, expert du Centre européen d’analyse géopolitique : “Le groupe des pays d’Europe de l’Est dont surtout la Pologne, est loin de se déterminer sur ses propres intérêts. Ces pays suivent la politique des États-Unis qui s’opposent à ce que la politique extérieure de l’UE soit dans une plus grande mesure déterminée par l’Italie. En effet, malgré la crise autour de l’Ukraine, ce pays resserre activement les contacts avec la Russie.”

»Les Américains cherchent à renforcer leurs positions commerciales au sein de l’UE avec laquelle ils sont en négociations sur l’accord de libre-échange. Si les sanctions antirusses sont un jour décrétées, les Européens seront obligés d’élargir les relations commerciales avec les États-Unis même dans les domaines où ils sont perdants. De nombreux leaders européens s’en rendent compte et ne veulent pas sacrifier la souveraineté de leurs pays au nom d’objectifs douteux.»

Dans son livre de 1992 Seize the Moment, l’ancien président Nixon affirmait, sans très grande originalité, que la démocratisation et l’intégration de l’Europe de l’Est dans le bloc BAO devaient être une priorité de la politique des USA, alias politique-Système. L’un de ses arguments, lui aussi peu original mais rarement exprimé aussi crûment, était que l’Europe de l’Est intégrée dans l’Europe institutionnelle (future UE) serait un cheval de Troie des USA au sein de cette UE. Cela s’est révélé parfaitement exact, mais la manœuvre n'est vraiment efficace que lorsqu'elle se réalise et s'opérationnalise avec une certaine délicatesse, – ce qui n’est pas vraiment le point fort des USA, la délicatesse. Le problème, aujourd’hui, avec la crise ukrainienne, est effectivement que ce jeu-là apparaît vraiment à visage découvert, avec toutes les cartes sur la table, et que les exigences américanistes sont de plus difficiles à supporter pour ceux qui en sont l’objet. On en est même à entendre certains hommes politiques de l’Est se plaindre de l’insupportabilité de cette gigantesque pression US, ou disons pression-Système... (Et pas des moindres, pour l’homme politique qu’on citera ici, puisqu’il s’agit du ministre polonaise des affaires étrangères Sikorski, très en verve pour l’occasion, – voir le 24 juin 2014 : «Sikorski said that Warsaw’s alliance with Washington is worthless and even damaging as it “creates a false sense of security in Poland,” [...] “We will get a conflict with both Russians and Germans, and we’re going to think that everything is great, because we gave the Americans a blowjob...”»)

De l’autre côté, les huit pays qui affichent leur intention de ne pas rompre avec Moscou, suivis d’une cohorte d’autres, un peu plus prudents mais tout de même sur une ligne proche, forment un bloc d’une puissance considérable. Au centre se trouve notre entité Allemagne-France (voir le 16 juillet 2014), qui devrait être poussée de plus en plus au radicalisme de sa position à mesure que le bloc-Est de l’UE relaie sur son mode strident les consignes de Washington. En effet, sur ce point des relations avec la Russie, ni l’Allemagne, ni la France (ni l’Italie, qui joue un rôle très important, et plus encore si Mogherini succède à Ashton) ne sont prêtes à céder, et cette résolution ne cesse de se renforcer à mesure que la crise ukrainienne se développe et que la Russie continue à montrer une grande modération. Cette évolution permet d’augurer une sorte de perfect storm, comme disent les commentateurs américanistes, avec fracture aggravée d’une vilaine querelle publique, sinon rupturielle, entre le cœur et le moteur du bloc européen, et son appendice oriental relayant les consignes américanistes.

Jusque là, on ne peut faire le moindre reproche à la politique poutinienne, reprenant la vieille rengaine du temps de l’URSS de la division de l’axe transatlantique entre son Ouest et son Est. Il faut dire qu’il (Poutine) est bien aidé par la maturation des choses et, peut-être, par quelque confidence de tel ou tel interlocuteur européen sur la façon dont il doit procéder par rapport aux diverses forces au sein de l’Europe. Il devient maintenant possible que la crise ukrainienne et la crise entre Russie et le bloc BAO s’étendent, se transmuent, changent d’orientation et de déséquilibre ou plutôt rajoutent à elles-mêmes de nouvelles orientations et d’autres déséquilibres, en se doublant d’une crise intra-européenne, reflétant puis déclenchant elle-même une crise transatlantique. On notera à ce propos, pour laisser ouvertes d’autres pespectives, que la remarque de La Voix de La Russie sur les négociations du traité TAFTA vient à son heure, alors que le nouveau président de la Commission européenne Juncker a déclaré devant le Parlement Européen qu’il fallait suivre ces négociations avec une extrême attention et abandonner l’obsession du secret, pour au contraire exposer au regard des citoyens européens la réelle signification de ce vaste chantier. Cela représente la promesse d’une rupture sérieuse de la politique de communication suivie jusqu’ici par la Commission Barroso ; Juncker, qui a une “image” politique, européenne et démocratique à soigner au contraire de l’inexistant Barroso, peut effectivement peser sur les circonstances des négociations TAFTA dans un sens intéressant.

... Pour conclure, on rappellera, sur ce sujet dont l’extension montre les possibilités sans fin de la crise interne au bloc BAO qui est en train de se développer, que le traité TAFTA est contesté très violemment aux USA même, et notamment au Congrès, où la Fast-Track Authority dont il dépend pour sa ratification devant le Sénat n’a aucune chance d’être votée. (Voir le 1er février 2014 et sur le site Public Citizen/Eye On Trade, le 19 février 2014 : «U.S. Trade Representative Michael Froman tried in a speech yesterday to defend the Obama administration’s beleaguered trade policy agenda: the controversial Trans-Pacific Partnership (TPP) and Trans-Atlantic Free Trade Agreement (TAFTA) pacts and an unpopular push to Fast Track those sweeping deals through Congress. The list of those publicly opposing the Fast Track push includes most House Democrats, a sizeable bloc of House Republicans, House Minority Leader Nancy Pelosi, Senate Majority Leader Harry Reid, and 62% of the U.S. voting public.»)


Mis en ligne le 17 juillet 2014 à 11H18

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