Défaitisme et épuisement de leur psychologie

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Défaitisme et épuisement de leur psychologie

7 septembre 2010 — Nous ne sommes pas loin du neuvième anniversaire du jour fameux… Eh bien, l’anniversaire sera peut-être étrangement crépusculaire, et même, pour employer un terme incroyable, étrangement défaitiste. “Etrangement”, tout cela, parce que les anniversaires de 9/11 sont d’habitude peints certes aux couleurs d’une gravité légèrement geignarde, mais surtout d’une résolution plus fortement américaniste que jamais. C’est, selon le cliché en camaïeu, le moment où “l’Amérique se retrouve”… Nous disons “camaïeu” parce que, effectivement, les couleurs ainsi décrites sont en train de passer à très grande vitesse.

Nous allons examiner ce phénomène à l’aide de deux textes qui nous donnent effectivement des indications précieuses sur la palette employé. L’un et l’autre sont mentionnés dans notre Bloc-Notes du 6 septembre 2010.

• Le premier est le texte qui justifie essentiellement ce Bloc-Notes du 6 septembre 2010, de Rafeed Zakaria, avec la mise en cause de la réaction US (“sur-réaction”) à ce même 9/11, par le même Zakaria.

• Le second est un texte d’Ambroise Evans-Pritchard, le chroniqueur économiste et émérite du Daily Telegraph, qui fustige, le 5 septembre 2010, le “défaitisme” des élites US («Dangerous Defeatism is taking hold among America’s economic élites»). Après avoir détaillé divers jugement crépusculaires de divers économistes américanistes, Evans-Pritchard s’exclame : «Get a grip, the lot of you. While there is no easy way out for the US after stealing so much prosperity from the future through debt, there is no excuse for this dead-end defeatism.»

@PAYANT Bien entendu, ces deux textes sont cités comme exemplaires, le second, bien qu’il s’adresse aux économistes US, pouvant aussi bien faire l’affaire pour l’éditorial de Zakaria, comme caractérisant le crime de “dangereux défaitisme”. Les arguments de Evans-Pritchard sont impeccablement techniques, montrant un brio consommé pour réduire la crise de l’américanisme à sa composante financière et monétaire, et développant le traitement manifeste qu’il impose de suivre pour la dénouer. Il n’est pas sûr, et c’est même le contraire qui est assuré, que cela suffira à dissiper cette tendance morbide et crépusculaire qui se résume à une sorte de “il n’y a plus rien à faire, attendons le prochain choc qui sera peut-être bien celui de l’effondrement” («The US has run out of bullets… […] We have reached stall speed. Any shock at this point can tip you back into recession…», dit le “gourou” de l’effondrement de l’économie, Nouriel Roubini, qui ne s’est guère trompé jusqu’ici).

La question se pose en effet de savoir si les arguments d’Evans-Pritchard, tout éventuellement excellents qu’ils soient, sont du domaine qui importe. Autant l’on dit que l’économie et la finance, et ses mouvements convulsifs, sont dépendants de la psychologie, autant nous dirions que l’humeur morbide des élites américanistes est, justement, une question d’humeur plus qu’une question de l’effet du constat d’une situation. L’un des signes de cela est que cette morbidité ne touche pas seulement l’économie mais, par exemple, et quel exemple, la narrative de 9/11 dans le chef de Zakaria.

Evans-Pritchard ne lutte pas contre des analyses défaitistes (économiques pour le cas), ce qu’on pourrait croire qu’il croit puisqu’il leur oppose des arguments techniques d’économiste. Il lutte contre une humeur délétère, contre une amertume qui engendre le défaitisme, certes, mais le défaitisme de la lassitude psychologique plutôt que de l’erreur économique. Dans les diverses citation que Evans-Pritchard fait de ces économistes US qu’il critique, on ne trouve que passivité, une sorte d’“à-quoi-bontisme” ; quelle différence avec l’automne 2008, où tout s’écroulait, où l’on jetait des prévisions apocalyptiques, où l’humeur était à l’excitation extrême, c’est-à-dire prête à s’exciter dans l’autre sens à la première occasion, ce qu’elle fit avec l’élection d’Obama (novembre 2008) ; ce qu’elle fit à nouveau, après une nouvelle rechute dans le catastrophisme apocalyptique en janvier-février (2009), dès le mois de mars 2009, en épousant avec enthousiasme le montage enfantin d’“helicopter Ben” (Bernanke) sur les très fameuses et très éphémères “jeunes pousses” d’un printemps d’une soi-disant résurrection.

Cette fois, la situation de leur perception n’est pas aux détails excitants et terribles de l’apocalypse menaçant, aux mouvements terribles qui, au lieu d’anesthésier l’humeur, l’excite considérablement en offrant ainsi un terrain fécond à la première offensive de propagande de l’“idéologie de l’optimisme” (expression héritée des années 1920), pour redresser complètement cette même humeur qui se serait effondrée. L’humeur est plutôt prise dans un enlisement dramatique, un engluement épouvantable, une sorte de lente immersion dans un marécage qui a des allures de sable mouvant. L’expression de Krugman (“L’Amérique s’enfonce dans la nuit”) fait bien l’affaire avec la notion de lassitude crépusculaire qu'elle implique, comme fait l’affaire la description épuisante que Zakaria fait de cette bureaucratie tentaculaire, labyrinthique, kafkaïenne, qu’est devenu l’immense appareil de sécurité nationale, ce monstre écrasant et gluant qui s’est abattu sur toutes les œuvres vives du gouvernement de la Grande République depuis 9/11. Effectivement, l’humeur qui en ressort est celle de la lassitude, de l’abandon, du “défaitisme” par défaut qu’impose l’épuisement de la psychologie.

Ce qu’on décrit ainsi, et à quoi se heurte (quoique chacun d’une façon différente) autant Evans-Pritchard que Zakaria, que les autres d’ailleurs, ceux que Evans-Pritchard critique, c’est l’achèvement subreptice mais d’une puissance inouïe de la prise en mains par le système dans l’exubérance de sa folie de tous les pouvoirs, de tous les leviers de commande, de toutes les capacités par quoi les sapiens américanistes (catégorie qui vaudrait d’être distinguée à part, et disséquée à mesure) croyaient tenir ferme les rênes de ce même système. Au contraire, le système achève aujourd’hui, dans un immense mouvement de succion et de resserrement, d’attirer à lui tous les instruments et les acteurs de sa propre puissance, de les prendre, de les intégrer dans son immense masse, d’une façon extrêmement voyante qui nous signifie que ce même système ne prend plus de gants avec rien. (En effet, auparavant, le système n’en contrôlait pas moins les choses, mais indirectement, par le biais des courroies de transmission, ou “idiots utiles” interposés, qui sont ces serviteurs du système, auxquels il laissait l’apparence de l’autonomie. Aujourd’hui, les serviteurs montrent cette humeur sombre parce qu’ils sont dépouillés de cette apparence de pouvoir qu’ils croyaient dur comme fer effectivement détenir.)

De ce point de vue, l’article de Zakaria apparaît comme un symbole, et précisément le symbole de la dissolution du sentiment de responsabilité vis-à-vis du système des “idiots utiles”, à côté du contenu d’analyse et d’évolution du sentiment qu’il montre. En écrivant ce qu’il a écrit, Zakaria montre qu’il met en cause la substance même, la substance la plus sacrée de la narrative de la direction US. 9/11 comme événement symbolique et sacré, cela constitue, depuis le 11 septembre 2001, la colonne vertébrale de la croyance nécessaire des élites dans le système, cette croyance qui doit soutenir la psychologie de ces élites. La mise en cause indirecte d’un aspect de l’événement, donc d’un aspect de cette narrative, par Zakaria, est, toujours de ce point de vue, un événement psychologique important. Non qu’il faille mettre Zakaria lui-même en cause, avec de noirs desseins si l’on veut. L’éditorialiste a agi parce qu’il répond à des stimulations diverses, parce qu’il exprime un sentiment général dans l’establishment et ainsi de suite. Il n’empêche qu’il a pris le biais de ce qui sera ressenti inconsciemment, – nous sommes effectivement au niveau de l’inconscience des effets sur la psychologie, – comme une mise en cause d’une part de la substance d’une narrative jusqu’ici considérée comme intouchable. Inconsciemment, on peut ressentir cette démarche, par ailleurs vierge d’intentions critiquables, comme étant objectivement une sorte de sacrilège. On veut dire que c’est de ce poids d’un sacrilège, hors de tout reproche que certains dans l’establishment pourraient faire à Zakaria, que cette sorte d’analyse critique pèse inconsciemment, d’une façon effectivement objective, sur les psychologies.

L’effet de ces diverses circonstances, de ce climat et de cette humeur, est toujours le même, ou plutôt va dans le même sens d’affaiblir la psychologie. Il s’agit d’une circonstance collective qui affecte la direction générale du système, l’establishment dans son ensemble. On en ressent également les effets dans tous les domaines de la politique, dans le désordre et la confusion de la campagne électorale US, dans les circonstances générales de la campagne autant que dans les perspectives d’une défaite démocrate qui prend les aspects d’un événement historique, – ce qui peut sembler excessif au départ de ce jugement ou de ce sentiment, mais qui finit par rencontrer, justifier et renforcer la fatigue de la psychologie dont on parle, – donc qui finit par mériter justement ce jugement d’“événement historique”.

Enfin, il faut observer combien l’intervention de Zakaria, que nous plaçons dans ce contexte général, est bienvenue, c’est-à-dire logique et inéluctable. Elle donne la dimension psychologique, symbolique, voire mythique, qui domine toute la période, avec l’événement 9/11. Quelles que soient les modalités opérationnelles de cet événement (complot, demi-complot, etc.), il est d’une évidence formidable que 9/11 constitue un événement psychologique fondamental, autant pour le public américain que pour la direction américaniste. L’attitude partiellement révisionniste de Zakaria (non sur les modalités de 9/11 mais sur les réactions vis-à-vis de 9/11) est un événement important, qui s’insère parfaitement dans l’évolution psychologique vers ce défaitisme mortel des élites US que dénonce Evans-Pritchard. Il donne à cet ensemble le cadre symbolique qui importe.

Le crépuscule psychologique des Lumières postmodernistes

Elargissons le propos… En effet, ce que dit Evans-Pritchard et ce qu’analyse Zakaria concernent Washington et son establishment mais concernent également le reste du système, et notamment la psychologie des élites du “bloc” américaniste-occidentaliste. Tout ce qui concerne la psychologie américaniste influe formidablement sur le reste (the Rest Of the World), d’une façon automatique et inconsciente, et d’une façon formidablement puissante par conséquent puisque sans résistance réelle de la raison. Tout cela, on le sait bien, American Dream oblige ; ils sont tous prisonniers entre eux, emprisonnés les uns aux autres, enchaînés comme autant de forçat du système. Dans l’occurrence présente, ce qui était la force même de l’American Dream devient une faiblesse mortelle, la chose devenant alors American Nightmare

Cela conduit à observer le développement de la question de la psychologie générale du système, c’est-à-dire de notre “contre-civilisation” dans son ensemble, et dans ses orientations diverses sans aucun doute. L’observation revient à évoquer l’analogie tentante de la psychologie épuisée du Siècle des Lumières menant à la Révolution sous l’inspiration de ce phénomène du “persiflage”, mais dans une séquence fortement accélérée pour ce qui concerne notre époque. Il y a une sorte de persiflage, – sans ironie, sans brio, sans maniement habile du beau langage, il faut être de son époque, – c’est-à-dire une mise en cause irresponsable dans son sens le plus large du système, dans le “défaitisme” que dénonce Evans-Pritchard et dans l’amorce de déconstruction de 9/11, – de déstructuration de la narrative de 9/11 par Zakaria.

D’autre part, comment pourraient-ils faire autrement ? Ils sont victimes, justement, de leur psychologie épuisée, qui engendre une forme particulière de persiflage plutôt crépusculaire que brillant, particulièrement adaptée à notre époque postmoderniste qui place le conformisme tout en haut de la pyramide de ses nombreuses vertus et interdit les moqueries trop expressives et les mystifications brillantes des “persifleurs” des Lumières. Cette “forme particulière de persiflage”, retrouvé dans leur lugubre défaitisme, accélère encore l’épuisement de la psychologie. A cet égard, ce sont les grandes forces du système mais aussi de l’Histoire contre le système qui décident.

Bien entendu et comme nul n’ignore, au bout du Siècle des Lumières et du “siècle du persiflage”, il y a 1789. Comme l’on sait et comme on l’a déjà dit, au bout de ce constat banal il y a cette question exceptionnelle : aujourd’hui, sommes-nous à nouveau en 1789 ? Notre réponse est toujours la même : oui en un sens, quoiqu’il s’agisse plutôt d’un “contre-1789” pour le sens de l’événement possible, – mais, dans tous les cas, nous-mêmes totalement incapables d’envisager ce que serait cet “autre 1789” sous la forme d’un “contre-1789”.

Pour l’heure, et d’ailleurs pour l’essentiel de nos propos en général, c’est la psychologie qui nous importe, parce que c’est la force clef qui lie la perception de la situation du monde qu’en a le sapiens courant de la postmodernité, et par conséquent ses réactions à cet égard, et la situation du monde elle-même. Il nous importe beaucoup plus qu’un “défaitisme dangereux” se développe chez les dirigeants et analystes du système financier, que l’une ou l’autre nouvelle catastrophe financière ait lieu. Ce qui nous importe, c’est la dégradation accélérée de la psychologie, qui affaiblit la résistance du système, – puisqu’il s’agit des psychologies des créatures du système, – dans tous les domaines possibles. C’est ce qui importe parce qu’ainsi se développe un milieu de plus en plus favorable à un effondrement général, les digues des psychologies favorables au système qui céderaient les unes après les autres ou les unes en même temps que les autres, dans un domaine après l’autre ou dans un domaine en même temps que l’autre, devant la poussée envisagée.