Découplages par évaluation?

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Découplages par évaluation?

26 avril 2007 — Face aux Occidentaux qui suivent leur habituelle tactique (les USA claquent du doigt, les Européens s’alignent comme des moutons sans complication intellectuelle, sans même s’aviser de ce dont il est question), les Russes montrent une remarquable capacité d’adaptation et d’improvisation. Bien entendu, nous voulons parler de la question des antimissiles (BMD) que les Américains veulent déployer en Europe. Les derniers développements répondent évidemment, — réponse du type “berger à la bergère” — aux “interprétations” de la presse MSM, que certains de nos lecteurs nous ont signalées après la réunion de l’OTAN de Bruxelles du 19 avril.

(Voir sur notre Forum général aux 23 et 24 avril, de “CMLFdA” — «BMD: ambiguïté du Monde sur le projet BMD US» et «Alors que conclure? La crise est terminée et l'Europe a cédé?», — respectivement à propos d’un article du Monde et d’un autre de l’agence DPA.)

Les résultats des événements de ces derniers jours depuis lundi, avant la réunion OTAN des ministres des affaires étrangères d’aujourd’hui et de demain à Oslo, montrent :

• Que les Russes n’acceptent pas de coopération avec les Américains.

• Que les Russes proposent une “évaluation commune” de la menace, — sans doute aux Américains et (surtout) aux Européens.

Si les journaux ont titré ce qu’ils ont titré, — surtout Le Monde dont le degré d’acceptation des manipulations officielles ne laisse, de la part d’un journal qualifié avec une ironie fatiguée “de référence”, de nous surprendre sans réel étonnement, — c’est parce qu’ils ont accepté et pris pour du comptant les déclarations du secrétaire général de l’OTAN et de son porte-parole. Disant en un mot la réalité, pour ne dire mot de l’embarrassante vérité : aucun Européen ne s’est prononcé contre les antimissiles US le 19 avril parce qu’il n’était pas question d’une prise de position officielle (oui ou non). (Un titre plus approprié, avec le contenu de l’article à mesure, est celui de Defense News/Reuters du 19 avril : «U.S. Calms Allies on Missile Shield, Russia unconvinced.» Personne n’ayant dit : “non, je suis contre” alors que ce n’était pas le sujet, la presse MSM en déduit que les Européens “font bloc” derrière les USA. Il s’agit d’un exemple typique de ce qu’on nommerait “la logique de la servilité volontaire”, — sous-produit d’application de la géniale trouvaille de La Béotie que l’Europe applique avec une rigueur admirable.

Occupons-nous du sérieux : les Russes. Leur logique, à eux, reste accordée aux faits.

• Premier d’entre eux, la visite (le 23 avril) de Robert Gates à Moscou. Elle s’est parfaitement passée, parce que Gates est tout ce que Rumsfeld n’était pas : souriant, arrangeant, calme, amateur de compromis et de bons mots tranquilles, etc. Gates en a retiré l’impression d’un “excellent climat”, avec un Poutine amical, — et ce fut le cas sans aucun doute. Gates venait proposer aux Russes une coopération que le Pentagone juge lui-même “exceptionnelle”. Il a été si surpris du communiqué négatif (refus de la coopération) aussitôt publié par le ministère de la défense russe après ses entretiens qu’il en a conclu, — et il l’a dit publiquement, — que ce communiqué avait été écrit avant sa rencontre avec Poutine et l’éblouissement émerveillé des Russes découvrant la proposition US.

• A cet égard, les analystes et bureaucrates américanistes, jugeant que personne ne peut récuser une occurrence aussi exceptionnelle qu’une offre de coopération du Pentagone, sont absolument assurés que les Russes y viendront, comme d’une chose à propos de laquelle il est absurde de spéculer. Comme on voit plus bas, toute non-acceptation sans condition des propositions US est cataloguée “polémique”, donc pas sérieuse, pas “stratégique”. Leur assurance est absolument confondante et relève de la psychologie américaniste que nous continuons d’explorer avec une alacrité roborative. (Nos références vont dans ce cas à l’inculpabilité US, à l’indéfectibilité US [ce serait plutôt le cas ici, appliqué à la certitude absolue de la reconnaissance de la supériorité technologique US] ou à l’inculpabilité stratégique, toujours US, explorée pour le cas des BMD.) Comme on s’en doute à lire cet extrait d’une dépêche AFP du 24 avril qu’on trouve rassemblée avec d’autres sur le sujet, sur le site SpaceWar.com, la “diplomatie” US suit aveuglément les consignes de certitude satisfaite de la bureaucratie du Pentagone :

«US officials express optimism the Russians will eventually accept a plan for cooperation in the missile defense arena, including the possibility of sharing early warning data that could emerge from the Czech radar site. “The language of their public statements, their public arguments, is more polemic than strategic,” said the State Department's top Europe official, Dan Fried. “I believe that when the Russians consider this strategically, they may come around to realize that it's in their interest to work with us,” he told a recent seminar in Washington.»

• Le deuxième point important, on le trouve dans les remarques du ministre russe des affaires étrangères Lavrov, après sa rencontre avec les ministres des affaires étrangères de l’UE, mardi à Luxembourg. (D’après le même train de dépêches AFP, rapportées par SpaceWar.com, toujours du 24 avril, cette fois provenant de Luxembourg. Nous étendons cet extrait à la confirmation du refus russe de la veille, concernant la coopération, confirmant la vision extraordinairement déformée de la psychologie américaniste, via sa bureaucratie pentagonesque inspirant l’excellent Robert Gates qui semble n’en pouvoir mais.)

«Russian Foreign Minister Sergei Lavrov on Tuesday said the planned US missile shield could destabilise Europe and called for a joint analysis of the “threat”. “What we see in the American offer are several aims which do not address the principal, that is a joint analysis of the threat,” he told reporters in Luxembourg after meetings with european leaders in the Grand Duchy.

»“One gets the impression that everything has already been decided in Washington.”

»US Defence Secretary Robert Gates offered Russia cooperation on missile defence activities Monday but was swiftly rebuffed by Moscow.

»“Europe itself had not been consulted,” Lavrov said a day after talks here with European leaders including his German counterpart Frank-Walter Steinmeier.

»“We don't really see a way of joining the project, we don't see what interest there is in that,” he added.

»Meanwhile in Moscow, the head of the Russian military also gave the proposal his thumbs down.

»“Robert Gates who came to Moscow yesterday (Monday) said that the anti-missile shield in Europe was targetting neither Russia nor any other country,” General Yuri Baluyevsky, chief of staff of the Russian military told a news conference. “We clearly see that the US anti-missile defence shield is being created to target Russia and we will never take part in it,” he said.»

Evaluer la menace? Cela promet du sport

Dans cette affaire, le côté américaniste se regarde dans son miroir autiste et y trouve la confirmation qu’il est irrésistible ; les Européens disent que le côté américaniste est irrésistible puisque le côté américaniste le dit. Les Russes font de la diplomatie entreprenante. Donc, les Russes sont, pour l’instant, les plus intéressants.

Leur manœuvre est excellente. Ils devinent qu’au niveau opérationnel et stratégique, il n’y a rien à faire. Le Pentagone a décidé d’installer ses missiles, point final ; la réponse, si réponse il y a, se fera “sur le terrain”. Le seul sujet à débat concerne les modalités de cette installation, avec l’offre sublimement affriolante de coopération américaniste. Comme d’habitude avec les USA, aucune “coopération” selon le sens commun initial de la chose (travail commun entre deux partenaires égaux) n’est possible puisque, par définition, les USA sont au-dessus des autres, — «in a League of its own», comme l’écrivait Joseph Fitchett, de l’International Herald Tribune, en février 2002, du temps où l’on pouvait célébrer sans rire l’efficacité de la puissance militaire US.

Les Russes passent donc au fondamental: pourquoi les anti-missiles en Europe? Si nous faisions une évaluation commune (Russie-UE-USA) pour déterminer si l’évaluation initiale US rencontre celle des autres? Les événements récents n’ont pas convaincu le monde entier que les évaluations US sont à tout coup si exceptionnelles que l’hypothèse même de l’erreur ne puisse être évoquée. Peut-être pourrait-on rappeler le cas des armes de destruction massive saddamesques et la performance de Powell à l’ONU, le 5 février 2003, nous montrant ces superbes photos satellites de la CIA, des susdites ADM.

L’argument de Lavrov est assorti de commentaires qui finiraient peut-être par faire s’interroger l’un ou l’autre sous-ministre européen, et inspirer l’un ou l’autre sous-article de la presse MSM : “On a l’impression que tout a été décidé à Washington… Les Européens n’ont même pas été consultés”. La mention, dans la dépêche, à côté de cette déclaration de Lavrov, que ce dernier vient de rencontrer le ministre allemand des affaires étrangères (Steinmeier, social-démocrate et proche de Schröder) avec ses collègues de l’UE est peut-être une suggestion que les Allemands ne jugent pas absurde la proposition de Lavrov.

Quoi qu’il en soit, il sera effectivement difficile, selon le bon sens autant que la logique, de repousser cette proposition russe. Dans tous les cas, elle va rendre le côté américaniste hystérique, quoi qu’il soit et sera dit officiellement. La “coopération” dans le domaine de l’évaluation de la menace avec les USA est encore plus surréaliste que la coopération industrielle (demandez aux Britanniques). Le Pentagone est définitivement fermé à cela. Une telle “coopération” serait sans aucun doute un spectacle du plus haut comique.

Quoi qu’il en soit (bis), et puisqu’“il sera effectivement difficile, selon le bon sens autant que la logique, de repousser cette proposition russe”, celle-ci pourrait conduire à des situations intéressantes. Le fameux “découplage”, cette malédiction qui pesa tout au long de la première crise des euromissiles sur les relations stratégiques USA-Europe, pourrait cette fois exercer sa menace sur le domaine de l’évaluation. C’est une perspective heureusement déstabilisante.