De Jack Dorsey à Jacques Derrida

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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De Jack Dorsey à Jacques Derrida

17 janvier 2021 – Plongé dans ma réflexion intuitive, je ne cesse d’insister, et de voir de plus en plus clairement, que la ‘guerre civile communicationnelle’ domine tout et que la décision de Twitter, c’est-à-dire de Jack Dorsey, de couper complètement le compte de Trump, président des Etats-Unis, a été un facteur essentiel, opérationnel et symbolique à la fois, de la bataille que Trump vient de perdre. Cela est dit clairement dans l’un et l’autre texte :

« Par exemple, la décision de Twitter et du reste de la bande de bannir Trump “à vie” constitue une victoire du Système (mais “une bataille gagnée, pas la guerre”) dont les répercussions ont été à notre sens considérables. A partir de ce moment, Trump a été perdu, comme isolé, en déroute, perdant à tous les coups ; influence de la psychologie, donc du jugement, créant une pseudo-réalité (qui est d’ailleurs une vérité-de-situation, puisque Trump a perdu cette bataille, et sans doute beaucoup à cause de Twitter). Dans l’autre sens, il n’est que de lire les tweets (!) qui s’affiche en avalanche sur Gab depuis que le site a maîtrisé l’énorme afflux qu’il connaît depuis une semaine, pour mesurer l’état d’esprit de relèvement, de riposte et de résistance qu’il suscite.
» C’est là qu’est le conflit, la “guerre civile communicationnelle”, sorte de G4G dont on pourrait dire qu’elle devient G5G par les outils employés, mis au service d’une cause qui est elle-même une génération nouvelle de guerre (“Guerre de la 5ème Génération”). Nous avions déjà identifié le phénomène, que nous définissions [...] le 10 octobre 2020 en parlant effectivement de la crise US, et en envisageant ce qui serait le fondement de cette G5G (le passage du champ historique  au champ métaphysique) dont les puissances communicationnelles seraient les outils, les ‘armes’ principales... »

Et je signalerais également, comme bonne référence à mon estime pout mesurer l’importance de l’événement, que la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères Maria Zakharova remarquait le 14 janvier, de façon privée, comme une remarque personnelle d’une professionnelle du domaine plutôt que comme une expression d’une position politique officielle :
« La décision des plateformes Internet américaines de bloquer les comptes du [président Trump] peut être assimilée à une explosion nucléaire dans le cyberespace. Les conséquences sont pires que la destruction. Un coup a été porté aux valeurs démocratiques professées par la société occidentale. Les apologistes du darknet et les partisans d’une censure sévère ont immédiatement obtenu un argument de poids. Le marché des médias a commencé à être remodelé et une migration numérique massive se prépare. »

... Tout cela fait que j’ai eu, comme on peut aisément le comprendre, mon attention attirée d’une façon plus marquée qu’à l’habitude par celui qui pour est pour cet épisode le principal acteur de cette intervention des GAFAM, le premier en action, celui qui a mené l’attaque : Jack Dorsey, le CEO de Twitter.

Les premières photos à grande diffusion de Dorsey, alors moins en vedette qu’un Zuckerberg frétillant, montrait un jeune homme à l’apparence de bonne famille, du type ‘bien propre sur lui’, comme on dit d’une presqu’encore-jeune homme qui serait “le gendre parfait dont rêve ma belle-mère” ; sagement barbu, semblant mesuré et responsable, etc. Dans les premières actions censureuses à sensation des GAFAM (contre Alex Jones et son Antiwar.com, en août 2018), il avait semblé traîner la patte, en agissant en seconde vague. Cette fois, dans cette grande bataille contre Donald Trump, le POTUS à abattre absolument, Dorsey a été en première ligne. Entretemps, il a laissé aller son allure de gendre parfait, laissant aller ses cheveux à mesure, en une coupe (ou une non-coupe si vous coulez) fort mal peignée et un tantinet hirsute, s’engageant dans une barbe sans mesure ni contrainte, qui le fait ressembler plutôt, – l’analogie est sortie, – à un Raspoutine jeune (plutôt qu’à ben Laden), – sinon à un sorcier des Temps Anciens devenus Postmodernes.

Ce qui m’intéresse est ce qui a suivi l’action contre Trump. Il y a eu toute une séquence de tweets du CEO de Twitter, très étrangement caractéristique du fait de la contradiction éprouvée, de la satisfaction de son acte et des craintes sourdes que son acte a fait naître chez lui, et aussi quoiqu’accessoirement du fait de l’alternance curieusement mélangée de cette  satisfaction de son acte et de ces craintes sourdes que son acte a fait naître chez lui. On trouve diverses références de la chose ; notamment, pour la présenter en détails, trois textes du site RedState.com (one, – two, – three). Enfin l’objet du délit  ou mise à nu d’une sorte de déni de soi-même, une suite des tweets de Dorsey, en cascade, que je vous donne (quatre d’entre eux), dans l’enchaînement de l’auteur :

• « Je ne me réjouis pas et je ne suis pas fier que nous ayons dû bannir @realDonaldTrump de Twitter, ni de la façon dont nous en sommes arrivés là. Après avoir clairement averti que nous allions prendre cette mesure, nous avons pris une décision en nous basant sur les meilleures informations dont nous disposions concernant les menaces pour la sécurité physique, tant sur Twitter qu'en dehors. Était-ce correct ? »
• « Je pense que c'était la bonne décision pour Twitter. Nous avons été confrontés à une circonstance extraordinaire et intenable, nous obligeant à concentrer toutes nos actions sur la sécurité publique. Les dommages causés hors ligne par les discours en ligne sont manifestement réels, et ce qui fait que notre politique et notre application de la loi sont supérieures à tout ce que nous pouvons faire. »
• « Cela dit, le fait de devoir interdire un compte a des conséquences réelles et importantes. Bien qu’il existe des exceptions claires et évidentes, j’ai le sentiment qu’une intervention d’interdiction est un échec de notre part à promouvoir une conversation saine. Et un temps pour nous de réfléchir à nos activités et à l’environnement qui nous entoure... »
• « Le fait de devoir prendre ces mesures fragmente la conversation publique. Ces mesures nous divisent. Elles limitent le potentiel de clarification, de rédemption et d’apprentissage. Et tout cela crée un précédent que j'estime dangereux : c’est le pouvoir qu’un individu ou une entreprise a sur une partie de la conversation publique mondiale »

Là-dessus, sur le constat de cet enchaînement de satisfaction de l’acte et de regret (et pas loin, le remord) de l’acte, je retrouve un souvenir qui est si marquant, qui est constant en moi, qui est celui de la fantastique ‘confession’ de Jacques Derrida. On y est revenu plusieurs fois sur ce site, à partir de cette vidéo datant de 2002 qu’un ancien de mes jeunes-amis dont je regrette bien la disparition m’avait fait découvrir en 2010 : un peu plus de trois minutes de confession totale, jusqu’au fond de l’âme et de l’être, où Derrida nous expose l’absolue nécessité où il se trouve de faire ce qu’il fait, d’écrire ce qu’il écrit, tout en sachant complètement l’agressivité destructrice de ces écrits, le mal qu’il fait par conséquent, et même tout cela avec une voix en lui absolument impérative, dont il reconnaît sans la moindre ambigüité qu’elle est celle de la vérité, qui est en lui mais qui pourrait venir d’en-dehors de lui, et qui le dénonce, comme l’on dirait qu’on se dénonce soi-même : “Arrête tout, retire ça, brûle tes papiers…  Ce que tu viens de faire est i-na-dmi-ssible !.

J’imagine que l’on comprend bien comment et pourquoi le souvenir de Jacques m’est venu à propos de Jack, dans les propos du second qui se placent d’une façon corrélative, même si avec tellement moins de profondeur, comme une copie par rapport aux propos du premier. Ces propos de Derrida dans ce que je désigne comme sa ‘confession‘ faite à lui-même, je les rappelle ci-dessous, du moins dans les passages qui illustrent le mieux mes propres propos...

(Et l’on peut aller en voir et en savoir plus lors de la dernière intervention complète sur ce site, à propos de cette confession inconnue de Derrida, le 10 février 2020, – si proche n’est-ce pas, et pourtant si lointaine puisqu’exactement à la veille de Covid19 pour nous, dans l’ère pré-covidienne si l’on veut, et sonnant comme un avertissement après tout et une explication avant l’acte de ce qui va suivre – concernant la « déconstruction du déconstructeur », qui pourrait être complétée ainsi : “déconstruction du déconstructeur par lui-même”...)

« Alors, chaque fois que j’ai fait ce geste là  [l’acte de l’écrit de la déconstruction], il y a y eu  des moments de peur… Pas au moment où j’écris, parce qu’au moment où j’écris, il y a une espèce de nécessité, une espèce de force, plus forte que moi, qui fait que ce que je dois écrire, je l’écris, quelles que soient les conséquences … Je n’ai jamais renoncé à écrire quoi que ce soit parce que les conséquences me faisaient peur.  Rien ne m’intimide quand j’écris. Je dis ce que je pense qui doit être dit. Bon… [...]
» Cela dit, quand je n’écris pas, quand je ne suis pas en train d’écrire, et à un moment très particulier qui est le moment où je m’endors… When I have a nap and I fall asleep … A ce moment-là, dans un demi-sommeil, je suis effrayé par ce que je suis en train de faire, et je me dis “mais tu es fou, tu es fou d’écrire ça, tu es fou de t’attaquer à ça, tu es fou de critiquer telle ou telle personne, tu es fou de contester telle ou telle autorité, que ce soit une autorité textuelle, une autorité institutionnelle, une autorité personnelle”... [...]
» Dans ce demi-sommeil, j’ai l’impression que j’ai fait une  chose criminelle, honteuse, inavouable, quelque chose que je n’aurais  jamais  dû faire… Et quelqu’un est en train de me dire : “Mais tu es fou de faire ça !” … Et c’est l’évidence même, je le crois dans mon demi-sommeil, je le crois… Et donc, l’ordre qui est évident dans cela, c’est “Arrête tout, retire ça, brûle tes papiers…  Ce que tu viens de faire est i-na-dmi-ssible !” Mais dès que je me réveille, c’est fini. » [...]
» ... ça veut dire que quand je suis éveillé, conscient, au travail, etc., je suis d’une certaine manière plus inconscient que dans un demi-sommeil… Dans un demi-sommeil, je, je… il y a  une certaine vigilance qui me dit la vérité, à savoir que ce que je fais c’est très grave, d’une certaine manière … Mais quand je suis éveillé et au travail, cette vigilance-là est en sommeil. Elle n’est pas la plus forte, et donc je fais ce qui doit être fait… »

Il est évidemment bien difficile, dans tous les cas pour mon compte, de ne pas voir dans les deux mis en parallèle, – Derrida et Dorsey, – une grande similitude de jugement sur soi-même, chacun d’eux à propos du même acte qu’il a posé, qui semblerait alors comme un acte à double-face, une sorte d’acte-Janus. Les deux sont proches également par les tourments de la culture générale qui a été déversée comme une pluie diluvienne sur les USA, sous le magistère de Derrida notamment dans le rôle d’un des semeurs (la ‘French Theory’), et dont Dorsey est aujourd’hui l’un des cueilleurs les plus zélés. Ils ont tous deux évolué, si l’on veut, sous la même influence comme l’on dit “sous la même étoile”, – et bien sûr, je suis conduit à paraphraser la chose, et disant “sous la même étoile trompeuse, fausse étoile et fausse lumière, étoile-trou noir de Satan”.

De Derrida, nous disions notamment dans le texte référencé (le 10 février 2020) :
« Il [Derrida] dit une vérité profonde de son être, de lui-même, qui le tourmente et le torture horriblement et dont on sent qu’il ne parviendra jamais à la maîtriser (il mourra deux années après cette intervention), comme s’il en était prisonnier ; et cela, n’est-ce pas, dont on devine qu’il le sait, ou qu’il le devine “comme semi-inconsciemment”, comme lorsqu’il est dans cet état de demi-sommeil qu’il mentionne, où il juge qu’alors une vigilance fondamentale contre des forces extérieures maléfiques reprend sa place et qu’il entend la condamnation de ses écrits comme une vérité qui le remplit de honte.
» ...En quelque sorte, c’est quand il est conscient, c’est quand il est “libre” qu’il est prisonnier, car alors le venin des idées idéologisées reprend le dessus. »

Il est bien entendu tout à fait évident que Dorsey n’éprouve rien d’aussi intense que Derrida, n’étant ni concepteur, ni véritablement conscient du phénomène qu’il sert pourtant, qui est celui, général dans notre époque de crise caractérisée par des pressions maléfiques, de la déconstruction (nous disons aussi ‘déconstructuration’). La comparaison analogique n’est absolument pas évoquée pour rapprocher et faire absurdement s’équivaloir ces deux personnes, mais uniquement concernant leur acte respectif et la façon dont ils les traitaient et les traitent ; et, dans ce sens, la décision de Dorsey n’a rien à voir, ni avec la liberté d’expression qui ferait aussitôt l’objet d’une démarche léonine sur l’aspect rationnel (« raison suffisant »), avec tous les arguments légalistes, comme le droit ou pas de Twitter de disposer de la liberté de supprimer ou non tel compte et telle voix, tous arguments qui n’ont pour seul effet que de noyer le poisson, c’est-à-dire selon la technique de la déflexion ; et, dans ce sens, la décision de Dorsey doit être vue dans sa dimension fondamentale, dans un cadre métahistorique fondamental, comme un acte de déconstruction. En effet, l’on retrouve la même démarche, le même sens dans le constat entrevu presqu’inconsciemment de l’absence de sens par déni de tout sens qu’est l’acte de déconstructuration, la même interrogation secrète jusqu’à une sorte de reconnaissance de l’aspect catastrophique de la démarche.

Ayant admis ce constat comme hypothèse de réflexion, je pense que nous devons reconnaître que nous sommes conduits à nous poser plusieurs questions, à partir de l’estimation que l’action crisique essentielle de la tendance triomphant actuellement aux USA est sans aucun doute un acte de déconstruction de tout l’assemblage institutionnel et constitutionnel des USA. (Cela, notera-t-on en passant, qui conduit à constater l’habituel contradiction entre la situation stratégique objective [très positive : avantage sans aucun doute du triomphe des déconstructeurs qui déconstruisent le principal outil de la déconstruction, le gouvernement US], et la situation tactique partisane [dénonciation sans appel de cette conduite déconstructrice comme étant diabolique en soi])...

Voici les énoncés de nos interrogations :
• A quel niveau de responsabilité dans l’acte déconstructif se manifeste cet étonnant constat personnel de sa propre faute ;
• quelles sont les conséquences sur la psychologie d’une telle reconnaissance ;
• dans quelle mesure ceux qui participent à l’acte déconstructif mais ne le compensent pas par la reconnaissance de la faute, sont-ils affectés eux aussi dans leurs psychologie, mais plus simplement par la démence du simulacre, comme une Pelosi par exemple, qui présente sui souve t les caractères d’une démence hyperactive.

A la différence de Derrida, tous ces gens, dont Dorsey, sont des agents opérationnels de la politique. Au contraire de Derrida, leurs actes doivent avoir des effets politiques directs, comme Dorsey justement. Pour le reste, qui rejoint l’aspect fondamental qui me préoccupe essentiellement, on doit accepter d’être conduit à identifier l’attitude, les tourments, les interrogations, de l’individu seul devant un acte qu’il a posé et dont il reconnaît intimement, dans la partie cachée de lui-même, qu’il est l’enfant direct, le monstre même, d’une influence absolument mauvaise, de ce que je désignerais pour l’image mais aussi pour la substance et sa non-essence, comme un acte satanique... Même si, au bout du compte, l’effet stratégique du déconstructeur se déconstruisant lui-même en déconstruisant la dynamique déconstructrice générale est des plus bénéfiques ; jugement alors plus que jamais absolument pertinent de Plotin, que je répète si souvent, que je me permets dans  ce cas d’amender respectueusement, selon nos circonstances de la Grande Crise :

« Mais les autres, ceux qui participeraient de lui [du mal] et s’y assimileraient, deviennent mauvais [temporairement], n’étant pas mauvais en soi. »

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