Craquements dans la poutre-maîtresse

Faits et commentaires

   Forum

Il y a 3 commentaires associés à cet article. Vous pouvez les consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

 743

Craquements dans la poutre-maîtresse

14 juillet 2012 – Tout commença par une belle matinée de février 1945, le 14 exactement, sur le pont du croiseur de l’U.S. Navy USS Quincy, qui avait jeté l’ancre dans le Grand Lac Salé (al-Buhayrah al-Murra al-Kubra), traversé par le Canal de Suez. Deux jours plus tôt, le président Roosevelt, agonisant, était arrivé au Caire en avion, venu de la conférence de Yalta, avait rejoint le Quincy pour deux jours d’entretien avec divers dignitaires arabes. Le 14 au matin, il recevait le roi Abdoul Aziz, fondateur de la maison des Saoud comme dynastie régnante sur l’Arabie ainsi devenue Saoudite. Roosevelt allait rentrer aux USA mais, sur le pont du Quincy, il tenait à passer l’engagement verbal le plus fondamental pour la Grande République : une sorte de partenariat impérial, avec l’hégémonie américaniste assurant la sécurité du royaume ad vitam aeternam, ou, disons, tant que dureraient les réserves pétrolières du susdit royaume, dont les principale fonction serait d’assurer le fonctionnement de l’énorme machine-Système, dévoreuse d’or noir, qu’était devenue la contre-civilisation dans sa phase ultime.

Il y a dix ans, en juillet 2002, un Français travaillant pour la Rand Corporation et s’inscrivant dans le courant neocon, Laurent Muriewicz, faisait une présentation stratégique pour les membres du National Defense Policy Board du Pentagone. Un mois plus tard, l’affaire devenait publique (voir l’article de Justin Raimondo du 7 août 2002, ou, sur ce site, l’article du 8 août 2002). L’analyse désignait l’ennemi principal des USA après l’attaque du 11 septembre 2001 : l’Arabie. Le Washington Post, qui avait donné les détails sur cette réunion, écrivait : «A briefing given last month to a top Pentagon advisory board described Saudi Arabia as an enemy of the United States, and recommended that U.S. officials give it an ultimatum to stop backing terrorism or face seizure of its oil fields and its financial assets invested in the United States.»

Aujourd’hui, la situation est-elle si différente, dans tous les cas dans l’ambiguïté des rapports entre l’Arabie et les USA ? Constatant que l’Arabie a très fortement accru son commerce avec la Chine, Igor Ignatchenko observe, sur Strategic-Culture.org, le 12 juillet 2012, que l’hypothèse d’une attaque US contre l’Arabie reprend de la vigueur. Les vieux cadavres dans le placard des crapules chenues sont ressortis pour l’occasion, – et pour d’excellentes raisons, very business-like...

«Since China has become S. Arabia’s major trade partner, the question is whether Riyadh will continue trading its oil in US dollars or it will switch to yuans or euro? [...] [I]f now S. Arabia decides that it will no longer trade oil in US dollars, other countries could do the same. Of course, the US will do everything possible not to let destroy this oil-dollar link.

»A motive for attacking Saudi Arabia is ready. In March of 2012 two retired US senators said under oath in a New York court that the Saudi Arabian authorities could have been involved in the 9/11 attacks. Former Florida Sen. Bob Graham, who co-chaired the 9/11 commission, said that classified FBI documents he had seen contradict the agency’s public pronouncement that there was no sinister link between the terrorists and a Saudi couple that mysteriously fled the U.S. just weeks before the terror attacks. Fifteen of the 19 terrorists were Saudi nationals, including Osama Bin Laden, who was officially named by the US government as a mastermind of the 9/11 attacks. Those who share a version about a Saudi trace in the attacks also say that Saudi Arabian princes had repeatedly given money to some terrorist organizations, including Al-Qaeda. All these facts now can be used as a strong motive to attack S. Arabia.»

D’autres arguments viennent sous la plume d’Ignatchenko, comme le rôle expansionniste du Qatar, que les USA pourraient soutenir pour favoriser une partition de l’Arabie (étant entendu que la zone pétrolière serait, d’une façon ou l’autre, sous leur contrôle). Mais cette narrative-là en contredit une autre, qui est celle d’Israël, où la cause de l’Arabie est perçue comme la bouée de sauvetage ultime de ce pays (Israël), dans le tourbillon qu’est “le printemps arabe”. Un document récemment publié par l’université de Tel Aviv met en évidence cette situation (voir PressTV.com du 11 juillet 2012). L’Arabie Saoudite y est décrite comme “le dernier espoir” d’Israël contre ce que ce pays considère comme l’expansionnisme de l’Iran et pour le maintien d’une situation qui lui soit favorable au Moyen-Orient.

«A recent report by Tel Aviv University says Saudi Arabia is the last hope and defense line for Israel and describes the Saudis as Tel Aviv’s last chance to protect its political interests in the Arab world. The report said most of Israel’s allies in the region have collapsed and cannot play a significant role in the Arab world. It added that Saudi arabia is the only country that stands against the Islamic Republic of Iran and thus it is Tel Aviv’s last line of defense against Tehran.»

On sait par ailleurs que les évènements en Arabie même sont très inquiétants pour la stabilité du pays et le maintien de la dynastie actuelle au pouvoir, dans les conditions que l’Arabie a connues depuis 1945. Des troubles continuent à avoir lieu et se trouvent aujourd’hui dans une phase ascendante. Le même site iranien PressTV.com, qui suit avec attention la situation en Arabie, publie régulièrement des analyses sur cette situation, de la part d’experts de la situation au Moyen-Orient qui disposent d’une situation privilégiée pour leurs observations. Cas de Ali at-Ahmed, directeur de l’Institute for [Persian] Gulf Affairs, le 12 juillet 2012.

«The popular uprising against the oppressive regime of Al Saud will make history, a political analyst tells Press TV. “This is making history that thousands of people are protesting in Saudi Arabia,” said Ali al-Ahmed, director of the Institute for [Persian] Gulf Affairs, in an interview with Press TV on Wednesday. Ahmed added that the people of Saudi Arabia are “revolting and the revolt is spreading very soon across the country.” He made the comments a few days after Saudi security forces opened fire on demonstrators in the Qatif region of Eastern Province, killing three people and injuring several others on July 8...»

Ces évènements, s’ils sont fort peu couverts par la presse-Système pour laquelle l’Arabie fait partie des thèmes off-limit d’une information objective minimale, témoignent d’une dégradation de la situation en Arabie, en corrélation avec un très grand malaise du pouvoir saoudien. On a en a eu encore récemment un exemple, avec la mort du prince Nayef, qui a provoqué divers remous et mis en évidence ce malaise, alimenté par le système gérontocratique du pouvoir en Arabie, dont la situation rappelle irrésistiblement l’URSS du début des années 1980, avant l’arrivé de Gorbatchev. (Voir notre texte du 18 juin 2012, sur la mort du prince Nayef, en même temps que sur la problématique de la proximité objective d’Israël et de l’Arabie, comme évoquée plus haut avec le rapport de l’université de Tel Aviv.)

L’Arabie saoudite se trouve aujourd’hui dans une situation générale marquée par le paradoxe, et par un paradoxe témoignant d’un profond déséquilibre qui transcrit dans le destin de ce pays tous les facteurs fondamentaux de la crise générale du Système, de la crise haute qui secoue ce même Système en accumulant et en additionnant des pressions antagonistes s’exprimant dans autant de crises secondaires qui sont autant de coups de boutoir. D’une part, l’Arabie est dans une position offensive, déstabilisante et déstructurante, comme elle ne l’a jamais été d’une façon aussi ouverte, aussi affirmée, aussi proclamée même ; il s’agit de son action contre la Syrie, appuyée sur le socle de l’extrémisme religieux et sur un projet affiché d’unification des musulmans sunnites, avec en plus une hostilité affichée pour l'Iran. Ce qui est remarquable dans ce cas, – l’Arabie ayant toujours été intensément religieuse et pratiquant une technique de soutien extérieur dissimulé, – c’est l’affichage très agressif de cette sorte de “croisade”, contrastant singulièrement avec les pratiques politiques coutumières du pays. (On peut également classer l’“invasion” de Bahrain dans cette même rubrique…) Par contraste, les problèmes intérieurs et les troubles qu’on a mentionnés ci-dessus, en bonne partie conséquence du “printemps arabe” («The Arab Spring is very close to Saudi Arabia», écrit Ignatchenko), placent l’Arabie saoudite dans une position défensive extrême favorisée par l’angoisse constante et paralysée de sa dynastie prolifique, et une position défensive là aussi largement publique, violente et très visible malgré le comportement exemplairement servile de la presse-Système du bloc BAO, assez élégante pour ne pas trop s’étendre sur ces détails qui tachent.

Cette situation est saisissante par le contraste qu’elle trace avec la politique générale suivie par l’Arabie, disons jusqu’aux années 2008-2010 (et là, à partir du “printemps arabe”). Malgré la pléthore d’évènements qu’a connus cette zone, y compris une guerre internationale avec l’Irak à partir de son territoire en 1990-1991, l’Arabie était restée depuis l’origine de la période (1945) volontairement discrète et secrète dans son comportement, veillant à exercer son influence d’une façon dissimulée, avec la pratique, dans nombre de crises touchant de plus ou moins loin divers intérêts et positions du royaume, de se montrer généreuse avec tous les partis pour pouvoir mieux espérer n’en froisser aucun. On connaît ces pratiques, qui ne sont pas très éloignées de celles d’une sorte ce corruption généralisée comme substance d’une politique globale, et dans lesquelles interfèrent des sentiments aussi différents que le besoin de verrouiller sans cesse le soutien US de sécurité ou la propension à soutenir des groupes religieux clandestins, voire terroristes ; des pratiques où l’on retrouve des montages de corruption parmi les plus puissants du genre, mêlant les moyens d’influences aux fortunes personnelles, comme les fameux marchés d’avions de combat britannique Yamamah, impliquant tout l’establishment britannique, BAE, l’industrie pétrolière, etc., s’étendant sur plus de vingt ans, et verts, toujours en cours. Par ailleurs, et par contraste tout aussi discret mais faisant preuve d’une continuité confinant à la stabilité par l’extrémisme, le pays a suivi une ligne politique et sociale d’un conservatisme de fer, avec des contraintes sociales et religieuses extrêmes, et une justice cruellement à mesure ; cela n’empêchant nullement, dans divers domaines très clairement délimités, une pratique théoriquement inverse mais peut-être complémentaires après tout, suivant les lignes de la modernité la plus effrénée, quoique toujours discrètement, pour les activités commerciales, financières, les achats d’armement, les réseaux internationalistes allant de Davos et des bords du lac Léman, aux quartiers chics de Londres et de New York, etc.

Tout cela a donné une évolution qui, pendant près de deux tiers de siècle, depuis la fameuse rencontre de 1945, s’est à la fois arrangée d’un certain immobilisme et d’une stabilité structurelle interne d’un pouvoir qui réglait ses comptes à l’intérieur de ses palais, avec l’équivalent extérieur dans la stabilité des alliances et une prépondérance dans certains domaines spécifiques de la puissance (notamment dans la politique pétrolière au sein de l’OPEP, souvent déterminée en coordination toujours aussi discrète avec les USA). On pourrait alors interpréter l’évolution de l’Arabie comme une sorte de miroir de l’évolution du Système (des USA), reprenant à son échelle la poursuite d’une politique de stabilisation constante des intérêts du Système, pratiquant les activités courantes du Système de la corruption, de l’influence, des soutiens secrets, des interférences dissimulées, etc. Il n’est jusqu’aux grandes dates de changement qui répliquent celles du Système, l’ère de l’instabilité commençant avec les années 1970 (la crise de 1973-1974, de la guerre d’Octobre à l’embargo pétrole, 1979 avec les suites en Arabie de la révolution iranienne), se poursuivant jusqu’à la chute de l’URSS (soutien actif, en coopération avec la CIA, des moudjahidines afghans contre l’URSS dans les années 1980), et ainsi de suite. Depuis le 11 septembre 2001 et quoi qu’il se soit passé le 11 septembre 2001, le Système est entré dans sa phase maniaco-dépressive aigüe, et l’Arabie ne pouvait donc elle-même y échapper, – déjà victime de ses premières manifestations avec les accusations des neocons de l’été 2002.

Dans cet amoncellement d’actes divers et de politiques activistes dissimulées, de corruption et de manipulation, l’Arabie constitua ainsi au Moyen-Orient une sorte de point central de stabilité, parfois jusqu’au paradoxe de “la stabilité dans l’instabilité”, comme un “point d’ancrage” du Système dans la région. Alors que tous les autres pays ont connu des remous intérieurs considérables, la maison des Saoud, avec sa ribambelles sans fin et presque grotesques de parentèles et de princes divers plus ou moins proches de celui qui fut l’interlocuteur de FDR à bord du USS Quincy, a maintenu une stabilité d’un système dynastique plus proche des vices du Système que des moeurs dynastiques, qui distingue l’Arabie du reste. C’est cela qui est aujourd’hui secoué, comme on l’a vu plus haut, par des pratiques qui, brusquement, sortent de l’ordre et de la tradition du domaine, – ordre habillant en réalité la dynamique déstructurante à terme de l’“idéal de puissance” du Système, tradition d’une contre-tradition utilisée par le Système pour sembler habiller d’une tentative de pérennité ces effets de sa propre dynamique.

La “géographie sacrée“ du Système menacée

…Tout cela rendant cette brutale nouvelle forme d’instabilité, cette pratique brutalement affichée de comportements complètement contraires à l’histoire du pays, extrêmement significatives et symboliques de la possibilité de changements fondamentaux et conduisant à évoquer le plus extrême et extrêmement symbolique d’entre eux, – l’hypothèse de la chute de la maison des Saoud et toutes ses hypothèses opérationnelles secondaires, comme celle d’une partition du pays. Observons que cette possibilité existe désormais, qu’elle ne cesse de s’affirmer chaque jour, et ne nous attardons pas à envisager de la prévoir précisément, comme l’on fait de la prospective. Nous envisageons plutôt la signification et l’effet généraux qu’aurait un événement qui toucherait d’une façon violemment déstructurante l’Arabie Saoudite. Nous posons effectivement l’hypothèse qu’il ne s’agirait pas d’un épisode de plus du “printemps arabe”, mais qu’il s’agirait enfin de l’issue explosive du “printemps arabe”… «The Arab Spring is very close to Saudi Arabia», certes, – et l’Arabie ne serait-elle pas son terme, son but réel, son accomplissement ? Le “printemps arabe” n’est pas un phénomène politique comme nos idéologies nous suggèrent de l’interpréter, chacune pour son propre avantage, – soit une dynamique révolutionnaire, soit une dynamique “démocratique”, soit une dynamique “régénératrice” de l’ordre du Système ; nous l’interprétons comme une chaîne crisique dont le terme est nécessairement sa transmutation en crise haute, dans l’achèvement d’un travail de dissolution suscité par les pressions à la fois de surpuissance et d’autodestruction du Système. Dans ce cas, l’Arabie n’est pas un maillon de la chaîne mais le terme de la chaîne.

Notre hypothèse est qu’on ne peut en vérité espérer que “le printemps”, – quelle que soit les forces qui se sont insinuées en lui pour bénéficier, ou espérer bénéficier de sa dynamique, – opère avec l’Arabie comme il l’a fait avec les autres pays qu’il a touchés. Cette hypothèse implique que “le printemps” dispose de sa logique propre, et que les forces qui croient l’utiliser, sont en fait utilisées par cette logique pour conduire la dynamique qu’il représente à son terme. Aucun de ses effets ne s’est stabilisé, qui en une “récupération”, qui en une transformation ; il ne fait que semer le désordre, dont l’effet général est de renforcer la dynamique qui le pousse jusqu’à son but extrême. Notre hypothèse, aussi bien logique qu’intuitive, dit qu’il ne peut s’agir que de l’Arabie.

L’Arabie, telle qu’elle est, et parce qu’elle a été telle qu’elle a été, est la poutre-maîtresse de toute cette architecture de la région. Elle n’est pas un produit de la décolonisation, de la fin des empires européens, une conséquence de l’une ou l’autre tragédie de la Deuxième guerre mondiale. Elle a été construite spécifiquement pour son rôle. A cet égard, la rencontre du USS Quincey est fondamentale ; l’Arabie, poutre-maîtresse de la structure mise en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale, d’abord considérée comme une structure américaniste, aujourd’hui pleinement réalisée comme une structure-Système fondamentale. Si elle voit son intégrité et son identité-factice fracassées, par conséquent si elle perd cette fonction fondamentale, c’est tout cet “arc de crise” embrassant les régions allant de l’Afrique orientale du Nord jusqu’au sous-continent indien, dont le Système lui-même fait dépendre sa prospérité, sa puissance, voire sa raison d’être, qui perd brutalement son assise, qui se met à flotter dans le vide, qui peut être conduit à se dissoudre lui-même. En quelque sorte, c’est la “géographie sacrée” extérieure de la puissance du Système qui se trouverait plongée dans le désordre et dans l’incohérence de la dissolution.

C’est assez dire que nous ne parlons pas de géopolitique ni de ses sous-produits divers, classiques ou postmodernistes (pétrole, terrorisme, corruption, “agression douce”, etc.). Nous parlons d’une vérité symbolique dans la figuration terrestre de l’aspect prétendument impérial du Système, quelque chose qui a autant de poids symbolique finalement que Wall Street, le Complexe militaro-industriel, Hollywood, la stealth technology, la regime change industry ou l’OTAN, – tous ces “joyaux de la couronne” du Système, où l’Arabie Saoudite a sa place, brillante des mille feux de sa corruption, de sa richesse inféconde, de son intolérance vertueuse et de sa gérontocratie perdue dans l’imbroglio des grappes de princes de la dynastie Saoud. Nous parlons d’une dynamique dont les tenants et les aboutissants sont hors des normes rationnelles et d’organisation des actes classiques de géopolitique, mais qui se trouve d’une façon très différente connectée aux domaines désormais essentiels, engendrés et couverts par le système de la communication et qui impliquent essentiellement la psychologie. La persistance depuis plus d’un an, et même l’aggravation ces dernières semaines, du mouvement de protestation en Arabie Saoudite, dans ce royaume qui dispose de toutes les protections des méthodes de contrôle de l’ordre installé, d’un régime intérieur de fer, de la solidarité active des puissances du bloc BAO, constitue un des signes visibles, la partie émergée de l’iceberg dans cette région brûlante, de la puissance de cette dynamique.

Les évènements actuels les plus notables de la région, en fait de crises, essentiellement la crise syrienne et la crise iranienne, représentent, selon les normes de l’ère géopolitique ancienne (notamment de la Guerre froide), des évènements à la fois improbables et incongrus, largement alimentés de l’extérieur. Ils témoignent beaucoup plus du malaise de ceux (le bloc BAO) qui les favorisent que de dynamiques déstructurantes internes de ces deux pays. Du temps de la Guerre froide, de telles entreprises extérieures d’aggravation de problèmes internes à ces deux pays eussent été impensables par rapport à la nécessité de la stabilité globale de la région, si nécessaire au Système (d’où l’horreur des vieux cold warriors comme Kissinger et Brzezinski devant, notamment, l’actuelle politique syrienne du bloc BAO). En ce sens, la Syrie et même l’Iran, ne constituaient pas, objectivement, des points fondamentaux pour la solidité de l’architecture-Système de la région. (Cela est d’ailleurs évident avec l’évolution iranienne : si l’on met de côté l’obsession hystérique de l’américanisme, et malgré les actes de cette obsession, la révolution khomeiniste de 1979 n’a pas apporté la déstabilisation déstructurante de l’architecture de la région, et même n’a pas sérieusement cherché à la provoquer. On sait bien qu’en 2001-2002, l’Iran offrait toute sa coopération anti-terroriste au bloc BAO.)

Les crises iranienne et syrienne n’ont acquis leur importance qu’à cause des pressions nées de la pulsion surpuissance-autodestruction du Système, et c’est selon cette dynamique qu’elles s’insèrent dans la notion de crise haute. Dans ces conditions nouvelles imposées par le bloc BAO prisonnier de ses propres démons, leur effet psychologique, porté par la dynamique particulièrement insaisissable et incontrôlable du “printemps arabe”, a été dévastateur pour la situation saoudienne déjà en effervescence. Cette situation saoudienne, au contraire du reste, s’est développée d’elle-même, indiquant le degré très élevé de sensibilité des conditions générales internes du royaume à cette poussée générale de déstructuration et de dissolution de l’architecture du Système que constitue le “printemps arabe”. Au contraire des situations syrienne et iranienne, la situation saoudienne a toujours constitué, durant la Guerre froide, l’obsession des cold warriors sérieux type-Kissinger. Aujourd’hui, la poutre-maîtresse de l’architecture est en train de devenir le “maillon faible” tandis que l’on sait bien qu’elle s’impose comme le maillon terminal de la chaîne crisique en cours ; son destin détermine et déterminera la situation de l’ensemble.

L’effondrement de la construction saoudienne ne serait pas un événement interne à l’architecture générale, comme le sont les autres crises en cours, mais l’événement général déterminant le sort de toute l’architecture de la région, dont l’existence conditionne l’équilibre d’abord psychologique du bloc BAO, avec le reste qui suit. Les perspectives de ce destin se sont sensiblement aggravées ces dix-huit derniers mois, parce que l’obsession de sa propre stabilité a poussé l’Arabie à abandonner sa politique de prudence et d’effacement apparent, pour une politique affirmée, du type “fuite en avant” (offensive agressive et défensive exacerbée mêlées) qui la rend désormais vulnérable aux ondes de choc des autres crises. En développant cette politique, l’Arabie a commis l’erreur suprême, sans doute inévitable et inéluctable par ailleurs au vu de ses faiblesses psychologiques considérables dans le courant général en cours de la crise haute, d’entrer dans l’arène du chaudron bouillonnant des évènements du “printemps arabe”. La logique et l’intuition haute conduisent à conclure qu’elle n’en sortira pas et s’y perdra. C’est le Système qui sera touché de plein fouet.