Chatham-Chaos, cul par-dessus tête

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Chatham-Chaos, cul par-dessus tête

6 août 2021 – Je nommerais cela “tempête d’inversionnisme”, puisque le mot existe (pas besoin de pléonasmer) à partir de la racine “inversion” (« Retournement anormal d'un organe sur lui-même »). Ce mot d’“inversion” est devenu concept intellectuel et psychologique pour caractérise une époque, – la nôtre, certes, “cul par-dessus tête”. Cette idée de “tempête d’inversionnisme” m’est venue au constat que tout, absolument tout dans les structures de notre civilisation/du Système par conséquent, en est touché, frappé, malaxé et mâchouillé, transformé en excréments que l’on s’entête à parfumer pour tromper son monde.

J’écris ces choses en pensant précisément à ‘Chatham House’, cause et sujet de cette page d’humeur plus ironique et attristée que furieuse. C’est le nom, Chatham House, familier ou affectueux mais avec un fond de la rigueur britannique qui peut se permettre une certaine familiarité sans vulgarité, que connaissaient tous les gens sérieux ou prétendant l’être dans le monde des relations internationales considérées du point de vue anglo-saxon et transatlantique, du temps de la puissance de la chose. Je parle d’un autre temps, “que les moins de 30-40 ans...” ne peuvent plus seulement imaginer. Chatham House était (et reste, malheureusement) le siège du RIIA, ou ‘Royal Institute of International Affairs’, le think tank le plus vénérable et honorable de l’establishment britannique en matières d’affaires de sécurité et de relations internationales.

Chatham House était si fameux que son nom avait inspiré une certaine façon de débattre entre-soi, lors de séminaires très sélectifs : les “Chatham’s House rules”, – l’expression est un peu plus élégante que le “c’est ‘off’” de nos pitres politiques, – signifiant évidemment que ce qui se disait était recouvert du vertueux anonymat. On y parlait sans s’autocensurer ni céder à l’épuisante langue de bois d’ébène et, en échange, vous étiez conviés en cas de citation à évoquer “une source de haut niveau”, et non pas un nom de diplomate ou d’expert fameux. C’était la règle du jeu et l’on s’y tenait par convenance et respect pour l’institution impériale

Dieu sait que je n’étais pas de leur parti, dans la mesure où ce club exclusif avait été créé en 1920 pour défendre l’impérialisme britannique, puis, à partir de 1945, la vulgate des “special relationships” avec un œil vers le département d’État et l’autre vers le MI6 à la sauce-CIA. J’y fus d’ailleurs fort peu invité, ce qui selon les “Chatham’s House rules” signifie quasiment-jamais ; trop petit poisson, indépendant incontrôlable, et Français de surcroît dans les temps du gaullisme et ses suites. Cela ne m’empêchait nullement d’avoir une certaine considération pour l’apparat, la discrétion hautaine, le professionnalisme et l’élitisme de la pensée, pour tous ces gens qui assuraient leur hégémonie catastrophique avec la belle allure des lords anglais.

Tout cela pour en venir au centenaire de Chatham House, qui vient d’être fêté par trois récompenses ainsi présentées par les coupables eux-mêmes (je laisse cela dans la langue de Shakespeare-inverti, le pauvre grand-Will réduit à une pathétique inversion de ces élites suprêmes du grand peuple britannique) :
« three Centenary Awards recognizing outstanding contributions to confronting the critical challenges facing the world today »... Vous avez compris, “pour leur contribution à la confrontation des défis critiques auxquels le monde fait face aujourd’hui ” ? Et sait-on de qui et de quoi il s’agit ?

• « Greta Thunberg a reçu le Chatham House Centenary Changemakers Award en reconnaissance de son rôle d'avant-garde dans la mobilisation des jeunes pour l'activisme climatique. »
• « Sir David Attenborough a été désigné lauréat du Chatham House Centenary Lifetime Award pour son engagement inlassable en faveur de la conservation et de la sensibilisation du public et des politiques à la crise climatique croissante. »
• « Melina Abdullah, l’une des cofondatrices de la section de Los Angeles du mouvement Black Lives Matter et codirectrice de Black Lives Matter Grassroots, a accepté le Chatham House Centenary Diversity Champion Award au nom du mouvement. »

Un journaliste et auteur fameux, Frank Furedi, qui vient de publier ‘How Fear Works : The Culture of Fear in the 21st Century’, a écrit un article sur ce sujet, et c’est cela qui m’a averti puisque je ne fréquente plus guère Chatham House, comme je ne l’ai jamais fréquenté du temps où cela présentait de l’intérêt. Un premier extrait pour nous dire l’essentiel de ce que l’on peut ressentir, avec un certain dégoût, devant cette chute extraordinaire de la valeur de l’institution :

« Chatham House, également connu sous le nom de Royal Institute of International Affairs, a redéfini son rôle et a réduit son intérêt pour les questions géopolitiques et diplomatiques sérieuses pour s'associer à des causes à la mode. Le site web de l’Institut met en avant sa dévotion à la construction d’un monde durable. Avec la diversité et l’inclusion, la “durabilité” est le mot à la mode le plus important dans le vocabulaire de l’Establishment Culturel Occidental [Western Cultural Establishment]. Il n’est donc pas surprenant que, lorsque Chatham House a célébré son centenaire cet été, elle ait acclamé Greta Thunberg pour “son rôle d’avant-garde dans la mobilisation des jeunes pour l'activisme climatique”. »

Un peu plus loin, jusqu’à la fin de son article, Furedi fait quelques remarques rapides pour mettre en perspective ce que signifie une telle évolution, pour bien faire sentir ce qu’il était et ce qu’il représentait à ceux qui ne l’ont pas connu, ce temps où la référence Chatham House pesait d’un tel poids de qualité et de hauteur, même si dans le sens d’une Grande Politique que je désapprouvais et désapprouve toujours et plus que jamais. Il est question ici de l’observation objective de la perte de sens, de la fascination de la chute, de l’inversionnisme d’une civilisation qui s’autodétruit.

« Sa première réunion, le 5 juillet 1920, fut présidée par Robert Cecil, l'un des architectes de la Société des Nations. L'ancien ministre libéral des affaires étrangères Edward Grey a proposé la résolution qui a donné naissance à l'institution. Au cours des décennies suivantes, Chatham House s’imposa comme un lieu important pour les dirigeants politiques et les hommes d’État en visite. Elle servit également de “parole officieuse” pour le Foreign Office.

» Chatham House avait tendance à exprimer le point de vue de l'impérialisme libéral. Ses associés comprenaient que l'Empire britannique ne pourrait pas perdurer s'il n'était pas réformé. De nombreux associés de l’Institut ont cherché à gérer le déclin mondial de la Grande-Bretagne en défendant l'idéal du Commonwealth.

» Puis, au cours des dernières décennies, Chatham House sembla avoir perdu tout rapport avec la moindre vision stratégique et devint un lieu de bavardage à la recherche d’une mission. À l'instar de l’establishment de la politique étrangère britannique, elle adopta les causes humanitaristes à la mode associées à la vision du monde mondialiste et cosmopolite dominante.

» Cette approche a été soulignée par Robin Niblett, directeur de Chatham House, lorsqu’il a expliqué que si Greta Thunberg et Melina Abdullah ont été récompensées, c'est parce que son organisation est “inspirée par la manière dont les lauréats mènent les efforts mondiaux pour lutter contre le changement climatique, protéger la biodiversité et instaurer des sociétés plus égales et plus inclusives.”

» C’est une autre façon de dire que Chatham House n’a plus aucune contribution distinctive à apporter à notre compréhension des relations internationales. »

“C’est une autre façon de dire” que Chatham House ne sert plus à rien. Franchement et redit encore une fois, en commentant cette nouvelle, je mets de côté mes “engagements”, y compris celui de l’inconnaissance. Je me place d’un point de vue qui permet de juger de la forme même d’un mouvement, d’ausculter une dynamique complètement inversionniste. Je dis et redis que Chatham House représentait pour moi, à l’époque révolue où existait Chatham House, le porte-voix d’une Grande Politique que je juge, au bout du compte et avec le plus d’objectivité possible, catastrophique.

(J’irais même jusqu’à dire “bien fait !”, dans la mesure où c’est cette Grande Politique-là, du suprémacisme anglo-saxon, de la “Grande Alliance” USA-UK totalement déconstructrice, qui a abouti à cette bouillie pour les chats qui mêle Greta la tourmenteuse hallucinée, BLM façon-Soros et BBC devenue organisme de propagande wokeniste qui supplanterait la ‘Pravda’.)

Mais lorsque j’adopte cette attitude plus objective dont je parle, ne prenant en compte que la valeur et la hauteur des choses sans tenir compte des références de fond qui les animent, je juge tout ce qui formait (le passé est impératif !) l’establishment britannique, le Foreign Office, les gens du MI6, la Royal Navy, le “Britain Rules the Waves’ d’Edgar, Lawrence of Arabia et ‘Les quatre piliers de la sagesse’, – comme une construction humaine et collective d’une puissance et d’une cohérence absolument remarquables. J’y voyais, parfois en enrageant, une solidité à toute épreuve, bravant les siècles, Napoléon et Hitler, inimitable dans sa façon de tenir avec une fermeté sans égale la narrative de la vertu britannique et du suprémacisme anglo-saxon.

Eh bien, Chatham House, qu’es-tu donc devenu ! Tout cela n’était donc qu’un château de cartes, ‘House of Cards’, comme une vulgaire série-TV de la corruption américaniste ?

En effet, cet exemple de Chatham House, que je jugeai et jurai solide comme un roc, se présente à moi comme le symbole d’une fragilité extraordinaire derrière le faux granit qui semblait en faire une inviolable carapace. La dégradation des structures collectives, culturelles et patriotiques de l’Angleterre, sa conversion stupéfiante à toutes les niaiseries collantes et gluantes de l’inversionnisme de simulation, m’apparaissent brusquement, à cette occasion, comme un exemple éclatant de notre effondrement.

Oh, rassurez-vous, je ne suis pas un révolté gratuit des engagements que l’on vous impose pour vous tenir à carreau, et dont certains ont en eux-mêmes leur valeur et leur vérité-de-situation. Ce n’est donc nullement que les causes envisagées au travers des trois Awards soient nécessairement négligeables ou détestables ; je ne prends en compte, bien entendu, que le simulacre inversionniste que représentent les lauréats dans le contexte où ils se trouvent, – tromperie faussaire, narrative grotesques, montage absolument bouffe au rythme des $millions distribués en tous sens...

J’ai déjà dit et je redis encore une fois, et je le redirai sans cesse comme commentaire essentiel de ce temps, combien ce qui doit nous arrêter c’est la rapidité et la profondeur du processus d’inversion frappant toutes ces formidables structures de notre civilisation. Il faut que la dynamique déconstructrice soit d’une telle force, mais aussi et plus encore que cette civilisation derrière son apparence triomphante soit d’une telle fragilité. Qui pouvait imaginer cela ? Qui pouvait envisager que cette vénérable institution, bâtie sur la certitude de cette île indomptable d’être l’inspiratrice du monde, s’effondrerait mollement, dans le marais collant de ce torrent impavide et hurlant de niaiseries dont nous sommes accablés ?  

J’y pense, une dernière suggestion... Comment se fait-il que ces braves n’aient pas opté pour un quatrième Award, conjointement attribué au Coronavirus Covd19 et au passe-sanitaire ? Cela manque diablement à leur palmarès, – un siècle pour accoucher de cela...

Pourtant, voyez-vous, – un dernier mot d’après la “dernière suggestion”... Fidèle à cette dualité tactique-stratégie dont je respecter les exigences contradictoires, tout en développant cette tristesse réelle avec tout de même un peu de dépit et de mépris, que représente pour moi la chute la “maison Chatham”, – cela reflétant une posture objective attachée aux accidents de la tactique, – je considère cet exploit inversionniste comme une grande nouvelle symbolique et stratégique. En plus de tout ce qu’elle était et que j’ai rappelé, Chatham House était aussi au service du Système, et enfantée par le “déchaînement de la Matière”. Effectivement, à cette lumière son inversion devient une chute, et elle constitue un signe de plus de l’effondrement de cette situation du bloc-BAO au service du suprémacisme anglo-saxon, en même temps qu’enfantée par lui. Sa piètre situation nous laisse à penser ce qu’il importe de juger de l’avancement de l’effondrement de notre civilisation.

 En un sens, bonne nouvelle.

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