Au gala des arriérés difformes

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Au gala des arriérés difformes

8 septembre 2022 (13H20) – Je ne fais certainement pas une grande affaire du remplacement de Boris par madame Truss, mais c’est une affaire bien de notre époque. Je vais m’employer, puisque ça se trouve, à énoncer quelques jugements russes sur la dame ; aujourd’hui, il n’y a guère que les Russes officiels qui sont à la fois ironiques et carnassiers à la dent dure...

La première fois que Truss était venue à Moscou, en février dernier, convaincue que la Baltique se trouvait en Mer Noire, cela avait donné ceci :

Lavrov : « Pour être honnête je suis déçu qu’on ait eu une conversation qui soit un dialogue de sourd. On entend mais on ne s’écoute pas. Au moins, nos explications sont arrivés sur un terrain mal préparé. C’est à peu près la même chose que quand on dit que la Russie attend que le sol gèle et soit dur comme de la pierre pour que ses chars puissent entrer calmement sur le terrain ukrainien. Il me semble que c’était le même terrain chez nos collègues britanniques aujourd’hui. »

Zakharova : « “Mme Truss, votre méconnaissance de l’histoire n'est rien comparée à votre méconnaissance de la géographie”, a écrit Zakharova sur son canal Telegram. Elle a ajouté que le monde a besoin d'être sauvé de la “stupidité et de l'absence d'éducation des politiciens anglo-saxons”. »

J’y ajoute le commentaire du journal de Moscou ‘Kommersant’, parce qu’on y trouve des détails qui peuvent égayer une journée. Il s’agit de précisions sur les conversations Lavrov-Truss, avec comme mise en évidence, à mon avis, cette espèce de leçon de géographie à laquelle on assiste.

Je restitue tout le passage, parce qu’on y trouve des formules et des instants vraiment intéressantes, notamment le « moment de réflexion » de la Truss, avant d’affirmer que, non non, Londres ne reconnaît pas la souveraineté russe sur telle partie du territoire russe ; puis le chuchotement, qu’on entend d’ici, de l’ambassadrice britannique à sa ministre pour lui dire que, oui oui, il s’agit bien d’un territoire russe appartenant à la Russie, et que, oui oui, on est bien obligé de reconnaître la souveraineté russe sur un territoire russe appartenant à la Russie, – jusqu’à plus tard dans la journée où la Truss revint avec sa chaîne d’arpenteur pour convenir que, oui oui finalement, etc.

« Selon ‘Kommersant’, la diplomate britannique a souligné que Moscou devait retirer ses forces armées de la frontière ukrainienne, ce à quoi M. Lavrov a répondu que l'armée russe était stationnée sur son propre territoire et avait le droit de mener des manœuvres à l'intérieur de ses frontières.

» Lavrov aurait alors demandé à Truss si Londres reconnaissait la souveraineté de Moscou sur les régions [oblasts russes] de Rostov et de Voronej, où d'importants mouvements de troupes auraient eu lieu ces derniers jours, à proximité de la frontière ukrainienne.

» Après un moment de réflexion, la diplomate britannique aurait répondu que le Royaume-Uni “ne reconnaîtra jamais la souveraineté de la Russie sur ces régions”. Cette affirmation aurait incité Deborah Bronnert, l’ambassadrice du Royaume-Uni à Moscou, à intervenir et à rappeler discrètement à sa collègue que ces deux régions sont en fait considérées comme des territoires russes, même par son propre gouvernement [britannique].

» Plus tard dans la journée, Truss a expliqué qu'elle avait d'abord pensé que Lavrov parlait d'une partie de l'Ukraine et qu'elle avait ensuite précisé que ces régions faisaient en fait partie de la Russie. »

Mais le clou, le bouquet de cette affaire du jour revient à Medvedev, Dimitri. Lui qui était d’un ennui sans fin lorsqu’il était président et représentant vénéré du parti des “atlantistes” russes, nous expose aujourd’hui une mue complète qui le rend primesautier, vachard et pas du tout avare sur les mots les plus audacieux. Il salue donc l’arrivée de madame Truss en lieu et place de Boris J., – que l’on pourrait bien caser au secrétariat général de l’OTAN pour y remplacer la statuette en bois norvégien un peu usée qu’on distingue de plus en plus mal dans les brouillards des fjords.

On rend donc compte des emportements de Medvedev dans tous ses détails, avec l’emploi judicieux du mot ‘freak’ qui a nombre de correspondants en français, cela permettant de jouer avec l’un ou l’autre, ou avec tous qui sait. Dans sa traduction anglo-francisé, on peut proposer pour le titre de l’intervention de Medvedev : « One arriéré after another », tout en y laissant le “bizarre” (« ... Vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre ») de l’excellent traducteur automatique ‘DeepL’, – grâce lui en soit rendue...

« S’exprimant sur Telegram mercredi, Medvedev, qui occupe actuellement le poste de vice-président du Conseil de sécurité de la Russie, a commenté la succession des gouvernements au Royaume-Uni : “Le type bizarre s’en va, la dame bizarre arrive”. Il a décrit le nouveau Premier ministre comme “une russophobe thermonucléaire incompétente et médiocre, qui n’a pas d’idées élémentaires sur la politique, l'histoire, la géographie, mais qui veut battre la Russie en tout”.

» L’ancien président a ajouté que Truss, troisième femme Premier ministre de l'histoire britannique, tente d'imiter la première, Margaret Thatcher, “sans avoir même 5 % de ses capacités”, et espère s'attaquer à la crise énergétique et à l'inflation alimentaire croissante, qui sont “le résultat de ses propres exercices de sanctions insensés”.

» Dans sa première déclaration à Downing Street, Mme Truss a affirmé que la crise énergétique était causée par “la guerre de Poutine”.

» “Elle se disputera avec tout le monde, échouera en tout, et partira en disgrâce, comme son prédécesseur, Boriska le hirsute”. Il semble qu'en Grande-Bretagne, qui est réputée pour ses traditions, “une nouvelle tradition ait vu le jour”, a écrit Medvedev. »

Même Martyanov, qui n’est (n’était) pas vraiment de ses amis en tant que nationaliste russes pur-et-dur, ne se retient pas pour le saluer, Medvedev, justement à propos de son appréciation du couple Boris-Truss :

« Quelqu’un devrait arrêter Medvedev, LOL !

» Mais il voit juste, c’est pour ça qu’il est drôle, – il ne mâche pas ses mots et dit les choses telles qu’elles sont... »

Plus loin il écrit, Martyanov : « Western “elites” are a freak show », puis nous montrant un amiral transgenre de l’US Navy, puis une “tête de Truss” avec l’allure d’une chouette qui se serait doté d’une dentition particulièrement chouette, si l’on ose dire... Et l’emploi du mot ‘freak’ avec ses multiples significations de déformations, de monstruosités, de bizarroïdes, est vraiment bienvenu.

Cela paraît futile mais cela a son importance. Les actes, les postures et les allures de nos élitesSystème sont tels qu’on ne trouve plus les mots pour les décrire. On peut même croire que les absurdités où ils se roulent les transforment radicalement, genre transgenrisme si vous voulez : un Boris J. assez sympathique au départ de ses aventures, type bulldozer-enthousiaste, nous est devenu insupportable avec ses rodomontades, ses homélies guerrières, ses embrassades du douteux Zelenski, ses postures à la Churchill perdu dans la foire à Neu-Neu ; d’où son départ, car cette sorte d’époque use vraiment très vite son petit personnel.

Comment arriver à représenter dans les mots et les phrases l’invraisemblable désordre des choses et surtout des êtres où nous sommes présentement plongés ? Par désordre, j’entends bien le développement de la difformité, dysmorphie, malformation en formation, anomalie sans fin et sans suite ... Effectivement, ils en sont intellectuellement et physiquement transformés. Ils deviennent absolument stupides dans l’aveuglement et l’embrouillement des mensonges qu’il importe de proférer tout en feignant d’y croire et, encore plus, finalement y croyant vraiment et ajoutant une soudaine crétinerie congénitale à la stupidité ; et leurs gestes autant que leurs paroles acquérant bientôt des allures d’une insupportable emphase, une sorte de “beaucoup de bruit pour rien” mille fois répété, une façon de transformer le mouvement, le geste et la parole, en une tentative inutile d’attraper la dernière bouée de sauvetage qui flotte par là et sur laquelle s’inscrit le bon mot qui finira leur discours. Leurs traits et leurs allures suivent cette pente fatale, et leurs visages se meublent d’allures bovines où parfois se niche un repli diabolique qui dit tout de leur inspirateur ; on ne les reconnaît plus, ils se zombifient insensiblement, ils se simulacrent complètement, leurs formes deviennent difformes et informes...

Ils deviennent une race à part, une humanité spécifique qui porte sur elle tout le poids des événements dont ils feignent d’être les concepteurs en assurant que la catastrophe est un faux-nez mis sur un triomphe qui nous attend. En échange de la tromperie des privilèges qui les fascinent, ils acceptent d’être chargés de la responsabilité de tout ce qui se fait, de cette déconstruction radicale, et sans but, et sans fin.

Contre cela, vous comprenez que vous ne pouvez rien directement ; vous savez bien également qu’une telle architecture de faux-êtres et de faux-actes, qu’une telle architecture aussi complètement déséquilibrée n’attend qu’une occasion pour s’éparpiller et s’écrouler de partout. Il faut un peu de patience et un coup de vent soudain, que le service météo du MI6 n’a pas vu venir.

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