Solitude & angoisse

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Solitude & angoisse

20 avril 2018 – J’ai ressenti comme particulièrement importante dans le champ de la communication, et par conséquent dans le champ de la psychologie pour chacun d’entre nous comme pour moi-même, la nouvelle développée hier (“Le Système pulvérise la ‘réalité’”). Il y a d’une part l’incident qui oppose l’ancien First Sea Lord, Lord West, et une journaliste de la BBC, Annita McVeigh ; et d’autre part, une remarque de Brandon Smith qui est à mon avis tout à fait accessoire et sans signification fondamentale pour l’auteur par rapport à son texte mais qui, sans qu'il le veuille, met en évidence l’importance rupturielle de l’événement dont je veux traiter ici, d’un point de vue à la fois personnel et intuitif.

D’une part, cette phrase qui résume l’incident McVeigh-West (« Désormais, il est avéré qu’une journalise moyenne d’un organe de communication de la presseSystème a barre sur la plupart des autorités du Système pour indiquer ce qui peut être dit et ce qui ne peut l’être ») ; d’autre part, cette observation “en passant” de Brandon Smith, où il importe impérativement de lire “Système“ là où Brandon-Smith écrit “gouvernement” (« À ce stade avancé du jeu, il est peu probable que notre gouvernement ou tout autre gouvernement impliqué dans le théâtre syrien ne se soucie même plus d'expliquer ses actions »).

...Onira jusqu'à observer qu’il y a même une graduation entre les deux citations, qui décompose l’événement en deux phases. Dans la première, il est implicite que le Système envisage encore de nous dire certaines choses de sa narrative impérative, évidemment sous le contrôle totalitaire du personnage communication-Système, la journaliste investie de tous les pouvoirs totalitaires ; dans la seconde, il est dit qu’après tout et finalement, le Système ne juge même plus nécessaire de nous dire quoi que ce soit, ni même de fabriquer une narrative, pour “justifier” ses actions. L’interprétation de ce second point qui supplante le premier revient à observer que le Système ne juge même plus nécessaire ni utile de nous tromper, en fait que cette question est complètement laissée de côté par lui parce que désormais la seule chose qui l’intéresse et mobilise toute son énergie et son attention est le développement absolument sans limite, sans contrôle, sans explication, de sa dynamique de surpuissance.

Le texte cité de dedefensa.org suggérait par une remarque ou l’autre l’hypothèse que le Système était arrivé dans sa phase finale, celle que le Système juge être du triomphe absolu en train de se faire de son entropisation, c’est-à-dire au contraire celle que je juge, avec certains autres, de l’effondrement général en train de se faire de sa surpuissance en autodestruction. Ce constat est suggéré aussi bien par cette dernière phrase du “chapeau” de présentation du texte du site, « Dernier acte de la pièce », que par ce commentaire de présentation de l’extrait du texte de Brandon-Smith : « [U]ne remarque d’occasion de Brandon Smith, de Alt-Market.com, dans son texte du 18 mars 2018 dont le sujet est tout autre que cette question de la narrative face à la vérité-de-situation, mais qui rappelle tout de même le lien essentiel entre surpuissance et autodestruction. »

On déduira alors de ce qui précède qu’il s’agit d’un jugement plutôt roboratif (je préfère ce qualificatif au terme “optimiste” totalement galvaudé par la tromperie dialectique du Système). On n’aura pas tort, en même temps qu’on aura raison de juger, comme je suis conduit à le faire moi-même, que cet événement signalé ici dans l’interprétation que j’en donne du point de vue de la communication qui est la force essentielle qui caractères ces temps étranges, dispose d’un caractère rupturiel d’une très grande puissance. Selon la formule consacrée, l’on proposera l’idée que, sans nul doute, ceci (le caractère rupturiel) explique cela (le jugement roboratif).

(... Et, remarque pour servir de transition en fermant le volet de pure analyse de communication de l’évènement, j’ajoute que j’ai le projet d’envisager de revenir plus en profondeur sur ce même événement, surtout si de nouveaux éléments viennent renforcer la thèse, pour tenter d’en donner une analyse plus complète. Cela se justifie d’autant plus que les ratés et les mises en évidence diverses de cette attaque de la Syrie, dans tous les domaines, continuent à se développer sans que cela ne suscite la moindre réserve a posteriori ou quelque révision que ce soit du Système sur l’opération de “la nuit du vendredi-13” ; bien entendu, le Système, lui, qui est surtout occupé à promettre de prochaines frappes sans daigner justement nous expliquer pour quelles raisons, ni dans quel but, etc. Le Système ne peut plus être pris la main dans le sac parce qu’il n’a plus de sac et que sa main dispose de tout l’espace et de tous les actes qui lui importent pour frapper sans autres explications, et dans le plus complet désordre, au milieu d’erreurs considérables aux effets catastrophiques, – et qu’importe s’il vous plaît pourvu que s’exerce sa surpuissance, – et d’ailleurs, point final.)

Je m’attache maintenant à un domaine plan plus personnel, qui témoigne essentiellement de la dimension psychologique, et qui d’ailleurs devrait concerner individuellement ceux qui perçoivent également cette même situation ; quoi qu’il en soit, on comprend que l’on passe de la dimension collective à la dimension individuelle...

Ainsi me vient cette remarque abrupte, qui pourra surprendre certains, je ne sais, qui pourrait même sembler absurde : cette rupture du Système qui se transforme en forme informe à force de brutalité de la surpuissance sans s’attarder à l’habiller d’un vêtement qu’on voudrait convenable, cette façon d’affirmer “c’est ainsi et, nom du Diable, qu’il en soit ainsi”, me plonge dans un sentiment terrible de solitude, nourrissant une angoisse nouvelle. C’en est au point où ce nouvel état, – cette solitude-là et cette forme-là d’angoisse, – interfère sur ma vie personnelle, où je me sens depuis quelques temps, et je dirais même quelques jours, voire quelques heures depuis la rédaction du texte après la réalisation de l’idée, je me sens par instants crisiques particulièrement pressants intensément solitaire au milieu des autres, même ceux qui se disent proches de moi, même ceux, très rares, qui sont réellement proches de moi, même jusqu’à ce paradoxe incompréhensible au premier abord de me sentir solitaire par rapport à moi-même, comme si je me détachai de moi.

Ainsi, est-ce comme si la rupture totale de communication avec le Système me laissait comme... un orphelin, pourrait-on dire ? Cela paraît absurde, n’est-ce pas, mais l’est-ce exactement ? Nous avons tous des rapports multiples, extrêmes, et parfois comme adultérins, ou comme pervers, avec le Système. Il est vrai qu’en disant cela, et pour prendre un mot radical, tout se passe comme si j’essentialisais le Système, lui donnais vie profonde et au-delà des normes, en en faisant une entité, un égrégore qui est presque une créature en un sens qui impliquerait la possibilité de notre perception et de notre entendement de lui comme s’il était parmi nous.

Je ne crois ni à une lubie ni à un vertige d’emportement, ni à un aveuglement d’absurde passion dissimulée dans ce curieux sentiment dont je ne cache pas une seconde qu’il est presque insupportable. J’y trouve plutôt la marque de la puissance du Système et celle de la faiblesse du sapiensmais cette puissance et cette faiblesse soumises à de possibles brutales inversions si les évènements en décidaient ainsi. Je pense lors à ce puissant et sublime passage de Plotin qui est une de mes citations préférées, que je juge puissant et sublime parce qu’il exprime dans une perfection si profonde du langage la condition du Mal et le risque du Mal, parce qu’il conditionne notre infection par la Mal par la proximité de lui, en nous laissant le choix et la capacité de repousser cette infection parce que nous ne sommes pas mauvais pour autant :

« Car on pourrait dès lors arriver à une notion du mal comme ce qui est non-mesure par rapport à la mesure, sans limite par rapport à la limite, absence de forme par rapport à ce qui produit la forme et déficience permanente par rapport à ce qui est suffisant en soi, toujours indéterminé, stable en aucun façon, affecté de toutes manières, insatiable, indigence totale. Et ces choses ne sont pas des accidents qui lui adviennent, mais elles constituent son essence en quelque sorte, et quelle que soit la partie de lui que tu pourrais voir, il est toutes ces choses. Mais les autres, ceux qui participeraient de lui et s’y assimileraient, deviennent mauvais, n’étant pas mauvais en soi. »

Cette solitude dont je parle est bien certainement due à la rupture du Système que je décris plus haut ; par des enchaînements que l’on comprend, en écartant les représentations multiples et faussaires du Système contre lesquelles bataillaient les antiSystème, la rupture dont je vous parle tend à dissiper, à rendre moins pressantes et même parfois superflues les solidarités de combat qui unissaient impérativement ces mêmes antiSystème. On a déjà senti l’affaiblissement de ces solidarités, ou leur diversification parfois presque contradictoires, à mesure que se précisait cette rupture du système.

Somme toute, cet affaiblissement ou cette diversification du front antiSystème est logique et ne doit pas inspirer une terreur déraisonnable puisque l’un ou l’autre est une conséquence de la démence du Système et de sa course vers l’autodestruction tandis qu’autour de cet effondrement s’accroit le désordre sans fin de la fin du Système, qui renforce encore la dispersion de l’antiSystème. Notre épreuve fondamentale à cet égard, dans ces circonstances, se trouve dans ce que ce prolongement nouveau et extraordinaire des évènements nous laisse, chacun pour ainsi dire dans notre solitude, devant le monstre qui poursuit sa course ; chacun avec l’idée et la perception du risque affreux d’être, pendant ce terrible passage, à sa merci et de lui céder pendant cette ruée finale, de “participer de lui et de s’y assimiler”, risquant l’infection du Mal par la proximité... Qu’importe, là-dessus, parce que cette épreuve est aussi et d’abord la promesse de sa désormais toute-proche autodestruction, celle Système porteur du Mal.

Je ne vous surprendrai pas en poursuivant, pour conclure, que tout cela engendre le retour d’une vieille compagne qui ne m’a d’ailleurs jamais quitté : l’angoisse, certes. Mais cette chose survient sous une forme spécifique et nouvelle, qui est l’angoisse de la solitude qui nous attend et nous prend tous, d’une façon ou d’une autre, face à l’immense événement qui se profile, qui commence à prendre forme dans un bruit de tonnerre. Il ne s’agit de rien d’autre que l’angoisse du renouveau qui ne manquerait en aucun cas de paraître, et dans ce cas cette angoisse-là devient angoisse de l’espoir et angoisse de la création.

Je crois et je pense que l’effondrement du Système aura lieu, et qu’il s’agira d’un instant, d’un moment, d’une rupture où le Ciel nous parlera directement pour éclairer le destin du monde. Nous serons alors emportés par la prophétique métaphysique de l’Histoire.

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