Ran plan plan, ran tan plan, l’Histoire nous attend

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Ran plan plan, ran tan plan, l’Histoire nous attend

Traçons un parallèle nécessairement audacieux entre les deux destins de deux sortes de choses à figure humaine qui se jugent assignés à un “rôle historique”, et cherchent leurs places, comme une ouvreuse tente de vous trouver un strapontin dans l’obscurité de la salle où le film a commencé sans vous. Ainsi rassemblerons-nous dans une même tendre et chaleureuse observation, notre président-poire et Crooked Hillary selon l’affectueux surnom dont l’affuble The Donald (crooked pour corrompue, véreuse, etc.)

• Le premier estime qu’il est entré dans l’Histoire... Le président-poire est touchant à force d’ingénuité et d’absence de mesure dans la disposition du ridicule ; touchant mais pas sans arrière-pensées, puisque sa sortie de mardi où il nous annonce que, tel le divin César entrant dans Rome ceint des attributs symbolique de sa grandeur, il “est entré dans l’Histoire”, est une façon de signifier aux grévistes et autres débris de chienlit que, comme le Général avant lui, il n’a pas vraiment de temps à perdre avec ces sornettes et qu’il serait temps par conséquent qu’ils cessassent parce qu’en vérité, l’Histoire n’attend pas..

Quel est l’objet du délit, disons plus en détails ? « “Aujourd'hui je suis dans l'histoire”, a affirmé mardi sur France Culture le président de la République François Hollande, affirmant que le “rôle d'un chef de l'Etat, c’est à un moment de saisir l’inattendu” pour être capable d'être “efficace”. “Nous constatons, j'ai constaté au cours de ces quatre années, que la tragédie venait s'installer dans le récit. [...] Je m'y étais préparé, je savais qu'à tout moment le pire pouvait surgir, et il a surgi... [...] Aujourd’hui je suis dans l’Histoire”, a affirmé M. Hollande, invité de l'émission ‘La Fabrique de l’histoire’. Rappelant l'action engagée par la France en Syrie, en Irak, au Mali, en Afrique de l'ouest, les actes de terrorisme perpétrés en France l’année dernière, M. Hollande a rappelé que le “tragique” c’est aussi “la guerre qui a resurgi aux portes de l'Europe", avec le conflit ukrainien. Pour le chef de l'Etat, si “l’Histoire ne se répète jamais”, il y a des “leçons de l'Histoire”. » (AFP, le 25 mai)

On comprend que cela décoiffe : le président-poire, dit Badinguet, s’emparant de l’épée et de la foudre du conquérant pour affirmer sa vocation de grand homme. Il faut louer les constructeurs de narrative d’avoir réussi à gober eux-mêmes et à faire gober aux autres, et au brave président, une telle narrative. Au Brésil, ils ont le “coup-bouffe”, nous, en France, nous avons l’Histoire-bouffe revisitée par “Napoléon-bouffe”. Devant une telle perspective, le sarcasme est à la fois tentant, facile, inévitable, inéluctable et simplement un devoir de citoyen... Eloïse Lenesley, journaliste à Figaro-Vox, commente le 25 mai cette haute destinée du président-poire...

« Une indescriptible pagaille s'est abattue sur l'Hexagone depuis l'émergence de la mouvance Nuit debout et le passage au forceps de la loi El Khomri. Huit raffineries se retrouvent bloquées, un tiers des stations-essence accusent une pénurie ; les cheminots débrayent les mercredis et jeudis, la CGT envisage un appel à la grève reconductible à la SNCF chaque jour dès le 31 mai, tandis que la RATP pourrait connaître le même sort à compter du 2 juin. Sur les ports et les docks, un arrêt du travail est prévu les 26 et 27 mai. Pour le secteur aérien, ce sera du 3 au 5 juin. Des barrages filtrants sévissent dans plusieurs régions, ainsi que de nouveaux blocages sur le pont de Normandie. Cerise sur le gâteau, les centrales nucléaires pourraient se joindre à la fête, occasionnant des perturbations de la production électrique, voire l'immobilisation de deux réacteurs à Nogent sur Seine. Mais tout cela n'est que menu fretin comparé à l'événement essentiel de ces derniers jours, dont l'impact dépasse allègrement nos modestes frontières: François Hollande est “entré dans l'Histoire”. Oui madame. L'Histoire, la vraie, celle avec un grand H, le même qu'il a dû fumer pour qu'une telle idée lui effleure les deux neurones d'intelligence que lui a prêtés Nicolas Sarkozy pour cinq ans. Reconductibles, comme les grèves.

» François Hollande est donc “entré dans l'Histoire” en scooter avec sa petite boîte à outils, sous la pluie, la cravate espiègle, le costume froissé, l'exemplarité rapiécée de tous les côtés, la courbe du chômage en bandoulière. Et il est content, l'animal, parce que “ça va mieux”... ».

Figaro-Vox présente cette intervention de Hollande comme d’« un tel cynisme à l'heure où le pays est en crise. » Certes, de cynisme Hollande ne manque certainement pas ; mais, en l’occurrence, nous serions tentés de croire qu’il est tenté, lui, dans son vêtement de président-poire, de se croire lui-même lorsqu’il dit ce qu’il dit... Il y a pour ces psychologies si faibles la tentation d'une certaine fascination pour la grandeur qu’elles n’atteindront jamais et, dans ces jours de chaos hors de toute maîtrise humaine, la posture tragique de la grandeur donne à celle de ces psychologie qui cèdent finalement à la tentation de cette fascination comme une certaine innocence tout à fait assurée d’être au-dessus de la mêlée, – ou disons, pour son cas, “en-dessous de la mêlée”... En attendant, il faudra que ce président-poire si flasque tienne dans une ferme posture, colonne vertébrale droite, roide et dressée, jusqu’en mai 2017 sans se dissoudre dans les messages de grandeur et de tragédie qui exige du parleur d’être plutôt enlevé et élevé que rassurant et benoîtement rassis. Cette sorte de dialectique soumet sa psychologie à des tensions proches d’être insupportables à cause de la distance ainsi établie entre la narrative et l’insignifiance de sa vérité-de-situation. Le président-poire est certes aimable, mais, justement, juste un petit peu trop insignifiant pour conserver longtemps cette stature sans trébucher dans le ridicule : le risque est affreusement grave car la tragédie et le ridicule ne font pas très bon ménage par les temps qui courent (voyez le Brésil).

• Le deuxième cas est celui d’Hillary Clinton, l’ancienne secrétaire d’État et actuelle favorite à la candidature démocrate aux présidentielles, dont la position et la stature ne cessent de s’effriter tant psychologiquement qu’opérationnellement. Un coup sévère vient de lui être porté par la publicité faire à un rapport de la sécurité interne du département d’État qui juge sa conduite dans la maniement de son courrier électronique (emailgate) extrêmement critique. La conclusion de ce rapport est que l’ex-secrétaire d’État a agi durant son mandat en contravention avec les dispositions légales impératives de sa fonction, notamment pour ce qui est de la documentation et de l’archivage des communications du ministre, dépendant du Federal Records Act. En bref, elle est estimée coupable par sa propre administration d’un délit qui est appréciée théoriquement comme équivalant à une trahison.

« “Secretary Clinton should have preserved any Federal records she created and received on her personal account by printing and filing those records,“ the report states. “[B]ecause she did not do so, she did not comply with the Department's policies that were implemented in accordance with the Federal Records Act”. »

Il ne s’agit en rien d’un jugement et n’interfère en rien sur la procédure en cours au sein du FBI à son encontre. L’on mesure tout de même l’effet de cette appréciation de son comportement. Elle, par contre, n’a pas l’air de mesurer quoi que ce soit, sinon l’incompétence des services du département d’État qu’elle a pourtant dirigés pendant quatre ans sans émettre la moindre remarque négative à cet égard. Son porte-parole a dénoncé l’état apocalyptique de la bureaucratie du département d’État, au point où l’on se demande si Clinton ne va pas entamer une procédure contre eux... En effet, mise en cause parce qu’elle n’a pas livré son courrier de secrétaire d’État aux archives du ministère (puisque tout passait par sa messagerie personnelle), Clinton fait répondre que si elle a agi de la sorte c’est parce qu’il est de notoriété publique, sinon privée et personnelle, que les archives du ministère sont dans un état absolument lamentable ; en quelque sorte et si l’on suit la logique de l’argument jusqu’au terme, comme l’on suit le cadavre d’un chien crevé au fil de l’eau, en ne se conformant pas aux procédures de protection dues à la classification “Top Secret” elle a agi avec un sens remarquable de sa responsabilité politique, pour protéger la confidentialité de ce matériel.

« Hillary Clinton's campaign on Wednesday blamed the State Department's sloppy record-keeping system for Clinton's inability to preserve records from her private email system when she led the department. [...] [S]peaking on CNN, Clinton spokesman Brian Fallon said the State Department's system was in such disarray, it thwarted Clinton's effort to meet standard under the law for printing and filing her records. “I think a big reason why the report finds that it was unacceptable and falls short for her to be using this habit of copying her aides on her correspondence was because it turned out that the record keeping in place at the State Department was so poor, that that didn't ensure that those records were being preserved,” he said. »

D’une façon générale, les commentaires sont sévères, y compris dans la presse-Système où on devrait la tenir en haute estime ne serait-ce que pour rabaisser Donald Trump. Hillary “Crooke” Clinton est engagée sur une voie où une telle défense de classe va devenir très vite intenable. Dans ce cas, elle aussi parvient à une situation où les tensions psychologiques deviennent proches d’être insupportables à cause de la distance établie entre la narrative et l’impudence de sa vérité-de-situation. Le Washington Examiner résume le cas de cette façon :

« But Clinton's scandal is not really about emails. They are important details, but they are not the big picture. Her scandal — actually, the latest of a lifetime of scandals — is about the contempt she has shown for all the rules that little people have to live by. Like Leona Helmsley, the New York millionairess who notoriously suggested that “only the little people pay taxes,” Clinton appears to believe that there is one set of rules for her and another for everyone else.

» The scandal is also about the lies she told after she was found out, about not having sent classified information, about her arrangement being “allowed by the State Department,” and even about her having turned over all work-related emails, which she hadn't. So as much as Clinton's allies try to dismiss this as some kind of minor technical violation, it isn't. It's one that exposes her character once again as dishonest, self-serving and arrogant. »

Certes, les deux personnages sont si différents, et leurs mésaventures également, mais on reconnaît la même marque de la posture-Système naturelle, qui est de se situer quasi-involontairement, sans véritable conscience de l’être, complètement intoxiqués par leurs narrative comme l’on est par l’usage de stupéfiant, à une distance sidérale de leurs vérités-de situation respectives. Il est de coutume de juger que ces divers appendices du Système, qu’on nomme aussi establishment, sont dans un état de panique (Panic Mode) considérable devant “la montée des périls”, c’est-à-dire le spectre grandissant d’être mis tout entier sous la lumière de leurs vérités-de-situation. Nous comprenons aisément l’argument, et l’évoquons nous-mêmes à l’occasion, mais il n’est pas sûr qu’il réponde à ce qu’il en apparaît en vérité.

Une autre possibilité, que nous pourrions même identifier comme une probabilité, est que ces dirigeants-Système soumis aux aléas de la tempête qui secoue le Système, est plus simplement qu’ils ont fini par admettre pour du comptant toutes les narrative qu’ils débitent, ici pour justifier et magnifier une posture présidentielle inexistante, là pour affermir une prétention à être présidente qui semble de plus en plus vouée à la catastrophe. Ainsi, aucun d’eux n’apprécie vraiment le danger, croyant finalement chacun à sa propre narrative, et donc que le danger à cet égard n’existe pas, qu’il est ailleurs comme il sied à la posture de chacun, qu’il est dans la noblesse de la tâche que la narrative de chacun a confié à chacun... Chacun à sa façon, l’un d’une façon douceâtre et molle, l’autre dans l’hystérie et l’agitation, ils sont également hallucinés et prisonniers d’un univers fantasmagorique. Ils ne voient rien venir, ils répondent à un coup dur par une posture qui les expose à un coup encore plus dur, et leur hauteur ou leur indignation n’est en aucun cas une feinte de posture, mais le reflet d’une conviction qui entraîne une position tactique catastrophique. Tous deux, ils ont la conviction d’être dans l’Histoire ou de s’apprêter à y entrer, et ils ne doutent pas que cela se fera finalement sous les applaudissements de la destinée enfin comblée.

 

Mis en ligne le 26 mai 2016 à 11H56

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