Qui commande ici ? Kerry ? L’UE ? Ou le Système…

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Qui commande ici ? Kerry ? L’UE ? Ou le Système…

Nous nous attachons à deux circonstances intéressantes par rapport à des intentions d’acteurs extérieurs à la crise syrienne, concernant leurs positions et leurs interventions dans la crise syrienne, et les influences qui les contrecarrent. L’observation finale est que ces diverses interventions ont un effet commun, objectif et nullement intentionnel de la part de ces acteurs, qui est l'effet de l'entretien de la paralysie et de la stagnation de la crise. L’intérêt final est de savoir qui ou quoi exerce ces influences. Il s’agira d’hypothèses certes, mais l'évidence et le caractère parfois étrange ou inattendu des cas exposés, comme de la situation générale d'ailleurs (crise syrienne et le reste), rendent tout à fait acceptable de faire de telles hypothèses.

• Le premier cas est celui d’une déclaration de John Kerry à Oslo, le 12 mars. Dans sa revue hebdomadaire du 22 mars 2013, l’institut de Beyrouth Conflicts Forum observe, avec la remarque qui nous intéresse en gras par nous : «Comments made by Secretary Kerry on 12 March – which were not published in any mainstream western newspaper – are nonetheless significant: “The world wants to stop the killing. And we want to be able to see Assad and the Syrian opposition come to the table for the creation of a transitional government according to the framework that was created in Geneva”.»

Nous avons signalé cette déclaration de John Kerry à deux reprises, dans le cadre d’analyses qui avaient pour thème des sujets différents de cette prise de position du secrétaire d’État US. (Voir le 16 mars 2013 et le 18 mars 2013.) Plusieurs médias (journal, site) de langue arabe ont signalé ces déclarations, dont Al-Quds Al-Arabi du 14 mars 2013 (avec ce titre sans ambiguïté : «US U-turn on Syria») et Al Monitor du 17 mars 2013 (avec ce titre, également dépourvu d’ambiguïté : «Kerry to Assad and Opposition: “Come to the Table”»). Du côté US, cette déclaration qui est objectivement sensationnelle pour qui suit l’actualité de la crise syrienne dans ses méandres et au jour le jour, n’a guère intéressé le monde médiatique du système de la communication. (Et quand il y eut intérêt, ce fut pour l'exotisme des à-côtés... Un Paul D. Shinkman, de U.S. News & World Review, le 13 mars 2013, extrait de cette conférence de Kerry la question de savoir si ce secrétaire d’État parle ou non le norvégien, comme il en a été effectivement question durant l'événement, dans le style habituel de cette sorte d'occurrence en forme de plaisanterie...)

L’extrait de la conférence de presse concerné vaut citation. Nous devons souligner plusieurs éléments, avec certains soulignés gras dans la transcription (texte officiel du département d’État le 12 mars 2013). On observera que la question cruciale (la première de quatre) est posée par Anna Gearan du Washington Post, où l’on n’en retrouvera guère la mention et le commentaire qui s’imposerait à la lumière de la réponse de Kerry, ni la place qui convient. La question sous-entend que le secrétaire d’État n’a rien à faire avec Assad. Comme la question s’adresse aussi au ministre des affaires étrangères norvégien Eide, et que celui-ci répond en premier, on apprend de la bouche d’Eide qu’Assad a perdu toute crédibilité (donc, impensable qu’il soit invité à négocier), et que c’est un avis qui est similaire à celui de John Kerry… Enfin, Kerry intervient. Il affirme sans le moindre ménagement pour la pensée convenue qu’Assad doit être invité à négocier avec l’opposition, qu’il faut qu’il choisisse de négocier plutôt que de continuer à mener sa guerre, mais qu’il faut aussi que l’opposition vienne à la table des négociations, – et ces deux conditions semblent dites comme si elles s’équivalaient... Tout cela reflétant un changement effectivement peu ordinaire de la position US, notamment par rapport à la position et à la personne du président Assad dont on souhaite et annonce en général la liquidation physique prochaine et imminente.

Question : «Good afternoon. Mr. Secretary, the Syrian opposition has put off a meeting to try to form a provisional government because of some internal divisions, and we certainly know all about that because of the divisions that complicated the meeting that you held in Rome last month. What gives you confidence that the Syrian opposition is going to be able to get its act together to be the kind of viable political alternative to Assad that you clearly want them to be?

»And for the Foreign Minister, what is Norway’s view of arming the rebels? Would you be willing to go as far as Britain has said that it will do? Thank you.»

Eide : «Well, we work closely with the Syrian opposition. We have provided humanitarian aid, and we are also now working and trying to help them to set up local council inside Syria, and more and more assistance is happening on the inside. We have, as of now at least, not been supporting of actively arming the rebels, and I think our position is quite similar to the position of the United States of America. But we are very clear, President Assad has lost all credibility, he must go. We need to work with the Syrian opposition, we need to help them to unify, we need to help them to consolidate messages, and we need to make sure that the Security Council finally is able to come to a kind of joint position in this issue. And I think on these issues we are very much of the same approach.»

Kerry : «I think, Anne, that it is inevitable and true of every single opposition in any kind of circumstance like this that there are tensions and differences of opinion as they find their footing, and there’s no surprise in that. So we have to work quietly and effectively with the international community. There are lots of people involved and engaged with the Syrian opposition. You could remember a year ago that they were completely un-unified and spoke without one voice.

»So we will continue to work with them. I’m not going to vouch on any process over which we don’t have control, but I will tell you that they are adamant, all of them, about what they’re fighting for. And the cause is the cause of the Syrian people. And they have committed themselves to a broad-based government that is going to represent all of the people of Syria, even as there may be some dissension as to tactics or process among them. So you have to have some patience in this process even as you approach it with care. And I think that’s exactly what we’re doing.

»We want to stop the killing. And they want to stop the killing. The world wants to stop the killing. And we want to be able to see Assad and the Syrian opposition come to the table for the creation of a transitional government according to the framework that was created in Geneva, the Geneva Protocol, which requires mutual consent on both sides to the formation of that transitional government. That’s what we’re pushing for. And to do that, you have to have President Assad change his calculation so he doesn’t believe he can shoot it out endlessly, but you also need a cooperative Syrian opposition to come to the table, too. We’re working on it, and we will continue to work on it.»

• Passons à une autre scène, qui est la réunion des ministres des affaires étrangères de l’UE de la fin de la semaine dernière où a été abordée la question de la livraison d'armes aux rebelles syriens. Là aussi, il en a été fait fort peu écho, alors que cette réunion devait poursuivre décisivement le débat sur la position franco-britannique de livrer des armes aux rebelles syriens, avec l’avertissement franco-britannique que, si les autres pays européens n’étaient pas convaincus, Français et Britanniques se passeraient de leur soutien et choisiraient d’ignorer l’embargo européen pour agir en “pays souverains”. (Voir le 16 mars 2013 : «Les Français ont-ils l’intention d’ignorer l’embargo européen s’ils ne parviennent pas à convaincre les autres Européens de les suivre ? A cette question, le ministre Fabius a répondu, lors d’une interview radio (France-Indo), sourire parisien type-Quai d’Orsay et condescendant au lèvres : “La France est un pays souverain, madame.”»)

Les débats ont été animés, l’opposition au projet franco-britannique aussi virulente. Seuls les Belges ont nuancé leur opposition ; les autres, notamment les Suédois, les Finlandais, les Hollandais, ont été extrêmement déterminés dans leur opposition. Enfin, les Franco-Britanniques n’ont pas insisté et n’ont pas évoqué une seule seconde leur intention affichée précédemment d'ignorer l'embargo européen, au point qu’un des ministres opposés à la livraison d’armes les a remerciés, peut-être ironiquement, de ne pas envisager de mettre à mal ce qui a forme de traité européen. Le résultat, selon les majoritaires anti-France-UK, a été une bonne préparation pour le débat, fin mai, du renouvellement ou pas de l’embargo sur les armes vers la Syrie, signifiant ainsi que la question était toujours sur la table et nullement tranchée par la détermination, ou doit-on dire la pseudo-détermination franco-britannique… Ainsi pourrait-on conclure que la réunion a fait nettement reculer le parti maximaliste et jusqu’au-boutiste, et a-t-elle rapproché, finalement, la position de l’UE de celle des USA version-Kerry.

… D’ailleurs, on aurait pu le dire clairement lors de cette réunion des ministres de l’UE, à la lumière des déclarations d’Oslo. Eh bien, non pas un mot ; ni sur Kerry et ses déclarations, ni même sur les USA et leur position. «C’est un fait rarissime, sinon inédit, rapporte une source européenne, qu’un tel débat sur une question de cette sorte, où Européens et Américains travaillent ensemble, on n’évoque pas une seule fois la position des USA, qu’on ne fasse aucune allusion aux USA.» (On peut observer également, disons pour le plaisir, que dans leur lettre à Lady Ashton, lettre furieuse, va-t-en-guerre et justifiant leur position pour la livraison d’armes aux rebelles [voir le 25 mars 2013], le duo Fabius-Hague écrit également que «[c]’est seulement en renforçant la pression sur le régime que nous pourrons contribuer à l’amener à la table des négociations.» Alors, Fabius-Hague et Kerry, même combat [pour la négociation], et qu’Assad soit vivement conduit, manu militari si nécessaire, à la table des négociations ?)

Hors des détails, des intentions affichées ou cachées des uns et des autres, des manigances affirmées ou supposées, etc., – nous en laissons l’exploration qui deviendrait vite un bourbier de spéculations à l’inconnaissance, – il ressort de ces deux circonstances qu’aucun parti ne l’emporte, qu’aucun parti ne progresse, que ce soit celui des négociations ou celui du jusqu’auboutisme… C’est effectivement le point qui nous paraît essentiel, que nous voulons souligner, et qui s’avère d’ailleurs constant depuis de nombreux mois : tout se passe comme si la situation de stagnation et de paralysie de la crise semblait être la ligne favorisée. Dans les autres événements en cours autour de cette crise syrienne, c’est la même tendance qui est suivie et le résultat est effectivement une situation qui ne satisfait personne : autant les partisans d’Assad qui veulent la restauration de son pouvoir que ses adversaires qui veulent sa liquidation, que les tenants de la voie moyenne qui veulent un accord entre le régime et les rebelles ; autant les partisans de la restauration de l’ordre, le respect des principes, que ceux qui veulent la victoire d’un parti ou de l’autre, éventuellement des sunnites ou des chiites, autant que ceux qui veulent l’extension maximum et rapide du désordre pour des raisons idéologiques ou autres… (La crise syrienne a maintenant deux ans d’âge, et elle a été marquée par une évolution à la fois chaotique et frénétique, constante, furieuse, etc. Nul ne doute qu’elle a accentué le désordre mais nul ne peut contester qu’à la vitesse où vont les choses aujourd’hui, ce désordre pourrait et même devrait être infiniment plus grave, infiniment plus étendu, infiniment plus actif et avec les conséquences à mesure, qu’il n’est aujourd’hui.)

C’est ce constat de la stagnation et de la paralysie de la crise qui nous semble le plus avéré, et de plus en plus à mesure que “les événements avancent” comme l’on dit, ce qui signifierait plutôt, dans ce cas, à mesure que les événements “font de plus en plus du sur-place”. Nous pensons que pour tenter de répondre à cette question, nous devons quitter le seul domaine des interventions humaines. Il s’agit d’abord du Système, que nous considérons comme une entité autonome et dont nous pensons qu’il a une action spécifique d’influence, et que cette action est aujourd’hui autodestructrice, et qu’elle l’est effectivement dans le sens que nous décrivons. L’émollience, la stagnation des crises, empêchant des réactions actives, des changements décisifs dans tous les sens, y compris, et surtout pour notre compte, à l’avantage du Système, constitue une voie manifeste d’autodestruction par la dissolution intérieure. (C’est la “technique des termites”, qui reste à notre esprit, parfaitement substantivée dans sa logique, selon cette référence du 22 septembre 2008.)

Du point de vue de l’organisation des choses qui serait une sorte d’“organisation de la désorganisation paralysante”, qui s’exprime à notre sens dans la situation que nous observons, nous pensons qu’il y a une évolution par rapport à ce qui a précédé du point de vue de l’influence et de la pression des moyens employés. Ces moyens employés sont basés sur le fait de la crise telle qu’elle existe dans tous les domaines, et l’évolution serait celle de la transformation du phénomène initial de “structure crisique” en un phénomène nouveau que nous désignerions “infrastructure crisique”. Bien entendu, nous reviendrons très rapidement sur ce concept, qui n’est pas théorique pour nous, qui se manifeste d’une façon visible et extrêmement efficace de son point de vue (du point de vue du Système en phase d’autodestruction).


Mis en ligne le 26 mars 2013 à 06H13

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