“Parole contre parole” (suite)

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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“Parole contre parole” (suite)

31 mars 2018 – M’étant engagé sur la voie du compte-rendu du vol hollywoodien et abracadabrantesque de deux JSF (F-35I) israélien en tournée promotionnelle au-dessus de la Syrie, de l’Iran et de quelques autres, je poursuis dans ces colonnes en apportant des précisions, cette fois sur un ton plus sérieux , plus comment dit-on, – “professionnel” ? En commençant par ce jugement qui servira à la fois d’introduction et de conclusion : pure FakeNews, grossier FakeNewsisme.

Il y a eu un écho assez retenu de cette affaire dans la presseSystème, comme si l’on sentait le terrain un peu glissant. Le Times de Londres a recopié sa copie, les journaux et organes juifs hors-Israël et pro-israéliens ont suivi de la même façon. On se demande pourquoi Veterans Today, qui fait profession d’un solide “antiSystémisme”, a repris intégralement le même texte... Deux textes ont publié la nouvelle en l’assortissant d’une critique extrêmement vive, qui renvoie la chose au FakeNewsisme. Le site SouthFront.org du 30 mars 2018 et, surtout, The Avionist du 29 mars 2018. (The Avionist n’est pas à proprement antiSystème dans le sens politique, et notamment il n’est pas spécifiquement/“politiquement” anti-JSF, mais il est très professionnel dans ses jugements sur les technologies de l’armement dans le domaine de l’aéronautique.) De tout cela, j’apporte quelques précisions inédites, venues surtout des antiSystème comme on le comprend, aussi bien que de sources personnelles.

• Le quotidien koweitien qui a lancé la nouvelle (Al-Jarida), est, selon SouthFront.org, connu comme « un média fortement lié à Israël et qui est impliqué dans le système de propagande et de désinformation médiatique d’Israël ».

• L’article sur les deux F-35I a été publié le lendemain d’une déclaration du général Gadi Eizenkot, chef d’état-major de la Force Aérienne Israélienne (l’IDF), déclarant que les opérations aériennes israéliennes contre la Syrie avaient repris (après la mission au cours de laquelle un F-16I israélien avait été abattu) ; affirmation, sans fournir la moindre précision ni preuve...Cette occurrence, avant le “vol” des deux F-35I, également sans preuves ni la moindre indication, nous confortent au moins dans une certitude : si ce n’est “opérationnel”, ce qui est évidemment le cas, c’est dans tous les cas une opération de relations publiques pour tenter de redonner à l’IDF un peu de son image d’invincibilité et de maîtresse du ciel ternie par la perte du F-16I abattu par la défense aérienne syrienne, sinon syro-russe.

• La présence de batteries de S-300 avancées ou de S-400, ici ou là dans la région, dans les mains des Russes ou peut-être chez les Iraniens, est un formidable argument contre une telle mission. Des sources françaises dans l’industrie aéronautique militaire et dans la communauté de sécurité nationale sont complètement unanimes : les série S-300 avancée/S-400, en attendant le “monstrueux” S-500, constitue un système général de défense absolument infranchissable, y compris pour les avions stealth(The Avionist développe également l’argument déjà connu selon lequel certaines catégories de radars à basse fréquence, dont les Russes sont notamment équipés, sont insensibles aux charmes de la stealth technology, – qui n’est d’ailleurs en rien parfaite sur le F-35, – et complètent le risque grave qu’une incursion comme celle qui est décrite aurait pu se terminer, si elle avait eu lieu, de façon désastreuse.)

• L’argument essentiel contre la vérité-de-situation de cette mission-bidon finalement, à côté de ces précisions de circonstance et selon mon point de vue, c’est ce que j’écrivais hier un peu sur le mode léger (« Cela ne fut jamais l’habitude du Pentagone de risquer une machine pareille[...] [et ainsi risquant de] s’écraser avec tous ses secrets sans nombre sur une terre hostile dont l’admirable machine explorait l’espace aérien en toute impunité »). Cela sera mis ici en exergue impérativement : le Pentagone, qui contrôle ses avions les plus nouveaux même exportés, et plus encore qu’aucun autre le JSF, le Pentagone ne prendrait certainement pas le risque de l’envoyer ou de laisser l’envoyer aussi rapidement et dans des conditions aussi délicates dans une mission où il risque quelque incident qui occasionnerait sa chute en territoire hostile. Malgré le sort abracadabrantesque du programme, le Pentagone considère le JSF comme un de ses plus beaux “joyaux de famille”, dont tous les secrets, même éparpillés en mille morceaux, doivent être protégés à tout prix

Mais le plus important dans cette affaire, et ce qui la rend importante, c’est un changement complet de politique dans le chef de l’IDF. Jusqu’alors, et depuis longtemps, elle avait agi le plus souvent en secret, bien entendu illégalement (elle vient de reconnaître qu’elle avait bien détruit en 2007 des installations nucléaires syriennes). Cela faisait partie de sa mystique et de son invincibilité. Aujourd’hui, elle s’est lancée dans le FakeNewsisme le plus pur, créant intégralement le simulacre de missions qu’elle n’a pas effectuées. Ce complet renversement mesure, en termes psychologiques et de relations publiques, la puissance du choc qu’a été pour l’“image” de l’IDF, pour son influence, pour son statut, la destruction du F-16I par le Syriens (et même en bonne partie par les Russes à notre sens, expliquant encore plus le choc pour les Israéliens). Dans ses forces armées, et cela depuis le temps de la véritable gloire d’antan de Tsahal, les Israéliens avaient la vertu de préférer la vérité dissimulée de la réalité au simulacre ; pour eux aussi, qui sont devenus totalement américanisés, la réalité est dans le processus d'être constamment pulvérisée, cela accéléré par la manufacture du simulacre de communication. (Une hypothèse en vogue est que l’IDF a lancé cette FakeNews des deux F-35I essentiellement en accord avec la direction de la communication de Lockheed-Martin. L’énorme conglomérat US a évidemment de nombreux contacts directs avec les cadres de l’IDF, et ses services de communication ont un considérable besoin d’arguments “opérationnels” pour continuer à perpétuer le plus longtemps possible la mystique d’un avion de combat effectivement capable d’assurer avec un incomparable brio les missions pour lesquelles il a été conçu.)

Enfin ! Comme vous voyez, il ne faut pas trop vite écrire « Le JSF m’importun» ; l’animal a de la ressource dans le domaine du simulacre, qui mérite qu’on s’y intéresse encore et toujours... Au moins sommes-nous confortés et rassurés : le FakeNewsisme pratiqué de la façon la plus roborative par nos directions-Système n’est pas une FakeNews.

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