Le JSF m’importune

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le JSF m’importune

16 février 2018 – In illo tempore j’aurais bondi là-dessus, et d’ailleurs l’idée m’en avait traversé ironiquement l’esprit lors de l’affaire du F-16 israélien abattu : pourquoi les Israéliens n’utilisent-ils pas leurs JSF pour effectuer leurs virées en Syrie, s’interroge le Spoutnik-français ? Et j’avais, moi, une réponse évidente, avant de passer à une revue critique de plus du monstre américaniste au cas où la question aurait été traitée : parce qu’il y est déjà allé une fois (en octobre 2017) et qu’il a failli se faire descendre, qu’il est rentré bien amoché, qu’il a pu ainsi prouver opérationnellement que c’est un siting duck comme ils disent, absolument catastrophique, et qu’une merde pareille ne doit surtout pas tomber entre les mains de l’ennemi, même en mille morceaux... Bref, ils le gardent précieusement chez eux pour n’en rien faire qui ne soit de sa noblesse technologique et de sa hauteur bordélique, mais visites du public organisées le dimanche sur la tarmac des bases israéliennes, où il trône, immobile et inutile.

(Sputnik-français écrit comiquement, parce qu’il est entendu qu’aucun adversaire n’aura jamais de “systèmes aériens plus performants” nécessitant l’action du JSF qui est tellement au-dessus de tout cela, comme l’“estiment les experts” : « Dans le même temps, il se peut que Tsahal garde les F-35 en réserve stratégique au cas où elle viendrait à mener une opération contre un adversaire disposant de systèmes antiaériens plus performants, estiment des experts... »)

Voyez, déjà la verve m’emportait, comme toujours avec le JSF. Pourtant, je dois bien constater que ce n’est plus du tout mon sujet favori... Si la verve encore m’emporte, c’est dans un texte où j’entends dire que je n’écris plus guère sur lui et pourquoi. Le JSF n’est plus un sujet pour mon humeur alors qu’il fut l’un des thèmes favoris de ce site, voire le thème favori par périodes, et des centaines d’articles ont été écrits sur ce sujets. (*)

Je crois bien que l’on peut dire que le JSF, dans mon chef, dans le destin de ce site, représente l’archétype du cas vous conduisant à l’épuisement de l’esprit critique, – non par carence, non par absence de critique à faire, mais exactement au contraire. Dans ces colonnes, je vous le jure, on a tout dit sur le JSF, on l’a attaqué, disséqué, autopsié, radiographié sous toutes les coutures et selon tous les axes de la réflexion et de l’appréciation. On a fait dix fois, mille fois, le tour de cette merde produite, que dis-je, déféquée par la folie du technologisme parvenue au sommet de son simulacre de l’extrême complexité jusqu’au nihilisme du Rien produite par la folie du l’homme pressé par le Système ; et brusquement redescendue dans la chute, cette merde, jusqu’à l’effondrement dans la plus complète inefficacité et le cauchemar de la régression labyrinthique et kafkaïesque accouchée par l’hyper-progrès.

Il y a une espèce d’écœurement à traiter cette sorte de sujet de façon répétitive, surtout lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi spécifique, aussi clairement identifiable autant dans ses contours et ses à-côtés, que dans son fondement. Le JSF résume et illustre magnifiquement, à lui seul, la crise du technologisme, la crise de la bureaucratie et de la corruption, la crise de la vanité humaine dans ses exercices les plus sombres et les plus déstructurants, la crise de notre contre-civilisation et de la post-postmodernité, – bref, la crise de l’effondrement du Système. Il résume et illustre aussi magnifiquement la vanité et la corruption encore plus psychologique que vénale, l’aveuglement et le mensonge automatisé du type déterminisme-narrativiste, l’asservissement moral et intellectuel, etc., de ceux qui font la promotion de la chose, de ceux qui s’extasient devant elle, qui s’excitent à son propos jusqu’à une sorte d’orgasme de la folie abrutie à égale distance entre l’infantilisme du jouet Meccano pour enfant postmoderne et le conformisme du garde-à-vous des officiers otaniens (je parle plus dans ce cas des admirateurs inconditionnels non-US du JSF que des US).

Mais à traiter trop souvent du cas de cette chose, on finit par tourner en rond, et se perdre finalement. Que ceux qui n’ont pas compris ce qu’est le JSF aillent en paix, je ne leur en veux pas. Simplement, il s’agit de hausser le sujet et s’attacher, c’est-à-dire s’attaquer à la chose monstrueuse qui écrase tout le reste, et qui a produit cette chose monstrueuse qu’est le JSF. Il s’agit de s’intéresser à la Cause-Première de la séquence métahistorique : le JSF n’est qu’une conséquence de cette Cause-Première, et son exploration pendant plusieurs années a eu pour effet de mieux comprendre, de mieux identifier la cause. Persévérer serait se perdre désormais. Puisque “la Cause-Première de la séquence métahistorique” est identifiée, bien située, bien mesurée, – et c’est le Système, indeed, – s’attarder à l’une de ses créatures est une faiblesse sinon une faute qui fait risquer la régression, à l’image du JSF lui-même. Certes, il y a des cas spécifiques où l’on peut, où l’on doit y revenir, si l’on peut en sortir par son biais une touche de plus dans la description déjà bien avancée du Système, mais sur le fond le problème du JSF est résolue et la poubelle de l’histoire du technologisme à son terme est avancée pour qu’on l’y foute.

C’est là le sens de mon titre : “le JSF m’importune”, moi personnellement, parce que j’en ai tiré la substantifique moelle pour mon travail, pour la Mission qui m’est assignée. Le sujet n’est certainement pas épuisé, mais il l’est pour l’essentiel pour moi, il est passé de mon essentiel à l’accessoire... Et tout cela est écrit alors qu’il se pourrait fort bien que l’on parlât encore, ou à nouveau, du JSF dans dedefensa.org, et pour les meilleures raisons du monde, par exemple pour les situations psychologiques ou politiques qu’il suscite, ou déclenche, etc. (Je connais l’une ou l’autre plume qui ferait cela avec élégance et clairvoyance... Qui sait, on verra.) Mais l’objet-JSF lui-même est, pour mon compte, d’ores et déjà exposé à la place d’honneur qui lui revient au Musée des Horreurs de la postmodernité.

(On le prépare, pour commémorer l’effondrement de la chose, pour l’après-effondrement, mais déjà ouvert au public.)

Allez-y, vous le verrez le JSF ; en plus, l’entrée du Musée des Horreurs est gratuite, elle est toujours gratuite, de jour comme de nuit, sept jours sur sept... L’horreur, comme la connerie humaine, ne dort jamais que d’un œil, toujours prête à bondir dans le genre “Scout toujours prêt”, à parader, à se montrer, à tortiller du croupion. Bientôt, on ne les distingue plus l’une de l’autre, l’horreur et la connerie humaine.

Note

(*) Là, j’avais l’intention de placer comme argument suprême le nombre d’articles du site où le JSF est mentionné, voire dont le JSF est le sujet, mais patatras je découvre un malfonctionnement dans notre déjà-pitoyable moteur de recherche. Il ne prend plus que les mots/les acronymes à partir de quatre lettres ! J’ai mis ma vaillante escouade de réparation sur cette faiblesse insupportable. C'est affreux, dedefensa.org fonctionne avec des bouts de ficelle usagée ma parole... Je demande platement qu’on en excuse le site lui-même et l’auteur de ces lignes contrites.

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