Mon 18-juin

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Mon 18-juin

19 juin 2016 – Hier, dans la seizième Humeur de crise, je rappelais un passage du discours de Malraux de décembre 1964 en précisant qu’il était extrait d’un film (« Voyant ce passage du discours de Malraux qui s’écoute autant avec les yeux de l’âme tragique et poétique, dans un film documentaire splendide, très récemment diffusé et dont je reparlerai très vite... »). C’était une façon de saluer le 18 juin, et saluer “mon 18-juin” un jour plus tard, le 19, a également un sens

(Je m’explique et qu’importe s’il ne s’agit que d’un rapport chronologique, mais cela est peut-être également un signe... Il y a une certaine logique pour dedefensa.org, et donc pour moi, de faire “mon 18 juin” le 19 juin, ou “19 courant...” qui est devenu un des thèmes du site. C’est exactement ce qu’il était écrit dans un article du 19 octobre 2011 où le site lançait sa formule de donation mensuelle selon un code qui nous est propre, et qui était succinctement résumé de la sorte : « Pour l’immédiat, que faire sinon renouveler l’opération d’il y a un mois, qui devient ainsi presque structurellement notre “appel du 19 courant”. Après tout et en désespoir de cause, et tant qu’elle tiendra, arrivera-t-on peut-être à cette formule répétitive. Il y a l'appel du 18 juin, peut-être y aura-t-il “l’appel du 19 courant”... »)

Le film donc... Au premier rendez-vous de la résistance a été présenté le 8 juin sur la chaîne Histoire, précédé d’une émission Historiquement Show le 3 juin consacrée à la période 1940-1945 (résistance et collaboration), et notamment à ce film de Luc Detoo présenté par l’historien Francis Hughenin. Le film est une étrange et glaciale démonstration a contrario de la sorte d’univers où nous vivons, enfermés dans des conventions et des convenances, l’esprit animé d’une superbe liberté pour s’élancer dans les champs sans fin des lieux communs et des clichés, chevauchant l’ivresse du conformisme qui se proclame vérité de soi. Le film ne démontre pas, il montre simplement que la résistance, à ses extrêmes débuts, lorsque parlait la patriotisme le plus pur, lorsque s’exprimait la foi la plus intense, venait de la partie politique de la nation française qu’on n’a cessé depuis de reléguer sur les bancs de l’infamie, celui de la collaboration, de la trahison, de l’“intelligence avec l’ennemi”. Nous vivons sur l’image d’Epinal absolument inversé, et l’on se demande bien ce qui a changé depuis.

« La gauche résistante, la droite collabo, il faut vraiment mettre tout ça à la poubelle et revoir toute la période », dit Stéphane Courtois en commentaire du film documentaire de Detoo. Parmi les quatre premiers envoyés de De Gaulle en France pour organiser les premiers réseaux de la résistance, il y avait deux Cagoulards, un maurassien et un royaliste ; les premiers chefs et héros de la France Libre, Rémy, Maurice Duclos, Pierre Fourcault, Honoré d’Estienne d’Orves (les quatre envoyés), Daniel Cordier qui croyait qu’il retrouverait Maurras à Londres le 17 juin 1940, Loustanau Lacau et Marie-Madeleine Fourcade, Renouvin, Henry Frenay fondateur du premier grand réseau (Combat), ils étaient tous royalistes, conservateurs et catholiques, maurassiens ; de Gaulle lui-même était de cette école, et, avec lui, le plus grand chef militaire de la France Libre, le royaliste Philippe de Hautecloque, dit Leclerc... Et ainsi de suite, et autant pour la “théorie des deux France”, l’une vertueuse et de gauche, l’autre haïssable et de droite. Les maurassiens furent les plus constants adversaires de l’Allemagne durant l’entre-deux-guerres, ne cessant de dénoncer le réarmement, les perspectives de volonté de puissance de Hitler...

Les historiens qui peuvent parler à l’occasion de ce film, ceux à qui il est rarement donné la parole dans « notre bonne république de 2016 » (Courtois), ceux-là notent l’extraordinaire confusion de la période où les partis, au lieu de se regrouper entre droite et gauche, se voyaient divisés chacun entre pacifistes et bellicistes, avec une position à mesure vis-à-vis de l’ennemi. Simplement, les royalistes, les maurassiens et les conservateurs qui choisirent la résistance furent notablement plus rapides que les communistes, dont on sait qu’ils attendirent le sifflet de l’arbitre de Moscou, le 21 juin 1941, pour s’engager dans cette voie. « Une partie de la droite et de l’extrême-droite percevait dans l’Allemagne et le nazisme un danger fondamental pour la France, et ils furent les premiers résistants », dit Simon Epstein, de l’université hébraïque de Jérusalem, auteur en 2001 des Dreyfusards sous l’occupation, où il montre le nombre impressionnant des partisans de Dreyfus en 1898 encore actifs en 1940 devenus pétainistes et collaborateurs pendant la Deuxième Guerre mondiale (on n’apprécia guère le bouquin, sur les rives de Saint-Germain-des-Prés). Quant aux socialistes et aux radicaux aux premiers temps de la résistance, ils tenaient congrès avant de s’engager. (« N’oubliez pas que sur les 17 ministres socialistes du gouvernement du Front Populaire, les deux-tiers furent exclus de la SFIO en 1944 pour pétainisme ou collaborationnisme » [Epstein].)

Bien, je ne vais pas rappeler tout cela, ou l’apprendre pour ceux qui l’ignoraient, pour renverser la “théorie des deux France” en sens inverse et verser ainsi dans le même piège à l'envers. Peu me chaut, sinon pour dénoncer avec une vigueur considérable le procédé, les arguties des théoriciens et des thésards avec leurs rangements et leurs causes pour lesquels ils fabriquent le passé en fonction des nécessités présentes et des privilèges à conserver. Ce que je vois, moi, c’est ce que vaut ce qu’ils nomment aujourd’hui “le devoir de mémoire”, dont on sait qu’il se fait toujours selon “les consignes du Parti”, pour employer l’expression sans caractériser le Parti en question, sinon de le désigner comme le Parti du conformisme et de la bienpensance à la fois tendance et bien en cour, qui permet de faire la promotion des “valeurs” du jour, et avec lui son frère jumeau le parti de la repentance qui permet de liquider les principes que la tradition nous avait conservés pour nous les transmettre... L’on dirait aussi bien, finalement et puisque c’est toujours du même qu’on parle depuis deux siècles, qu’il s’agit du Parti-Système. Tout ce que nous apprend ce magnifique film documentaire qui rend justice à ceux qui furent ignorés, sinon trainés dans la boue des torrents de dénonciation de leurs écoles de pensée, c’est que le “devoir de mémoire” est une belle expression du présent-en-cours de chaque époque pour désigner le piège où nous enferme, depuis au moins deux siècles, notre histoire-tout-court (pour faire différence avec l’Histoire selon la métahistoire) sortie de nos établissements universitaires et des partis et groupes associés des élites-Système, et de la pensé conforme qui y règne sans partage ni élection démocratique, comme de droit-divin.

L’on sort de la vision de ce film l’esprit songeur, en s’étonnant une fois de plus combien l’organisation humaine telle que nous la connaissons dans nos piètres contrées tient au feu une telle passion pour la domination de l’esprit-partisan du jour sur la vérité-de-situation qui permet de garder un lien indestructible avec le passé. L’on sort de ce film moins sûr que jamais de ce que notre civilisation ne cesse de se dire d’elle-même et sur elle-même, avec son auto-glorification et sa vaniteuse vertu dissimulant à peine l’hybris qu’on y sent comme on sent la charogne des charniers. L’on sort de ce film avec dans la bouche l’amertume de ce dégoût pour les classements que les publicistes professionnels ne cessent de tenter de nous imposer. L’on sort de ce film assuré que le combat que l’on doit aujourd’hui mener n’a nul besoin de leurs étiquettes, de leurs slogans, sans d’ailleurs les clouer au pilori ; simplement, pas besoin de ces pièges-là... Et l’on sort de ce film, finalement assuré que lorsqu’une époque catastrophique atteint son point de paroxysme et que l’ennemi ultime, l’Ennemi-Diabolique est à visage découvert, et que vous l’avez identifié jusqu’au fond des yeux, alors une certaine sérénité finit par s’installer en vous parce que le moment est celui de la sûreté de soi.  

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