Mogherini, à chacun sa part de tourbillon crisique

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Mogherini, à chacun sa part de tourbillon crisique

Il y a un épisode nouveau et assez inédit dans la bataille autour des sanctions US prises contre l’UE : une déclaration faite à la BBC Channel Four par Nathalie Tocci, qui est une conseillère directe de Federica Mogherini, hors de la hiérarchie du cabinet et disposant donc d’une certaine liberté de parole autant que de la charge de missions sortant de l’ordinaire. Le réseau RT-France présente sa nouvelle concernant cette déclaration de cette façon : « Les entreprises européennes installées en Iran se retrouvent coincées dans un véritable étau : si elles décident de respecter les sanctions mises en place par les États-Unis, elles s’exposent en retour à des sanctions de l'Union européenne. »

Voici le texte de la nouvelle, en date du 8 août 2018 :

« Pour inciter les entreprises européennes à ne pas se conformer aux sanctions américaines en Iran, dont un premier volet est entré en vigueur le 7 août, l'Union européenne (UE) brandit à son tour une menace financière à leur encontre.

Si les entreprises européennes respectent les sanctions secondaires américaines, elles seront en retour, sanctionnées par l'UE”, a ainsi déclaré Nathalie Tocci, conseillère du chef de la diplomatie de l'UE Federica Mogherini et directrice de l'Istituto Affari Internazionali, lors d'une interview à la BBC Radio 4 le 6 août, dans des propos rapportés par NBC. Selon Nathalie Tocci, cette initiative montrera aux Iraniens que les Européens ont l'intention de se battre pour maintenir l'accord sur le  nucléaire de 2015, dont les États-Unis se sont unilatéralement retirés.

» Regrettant la décision de Washington de rétablir des sanctions contre l'Iran, l'UE a annoncé le 6 août l'entrée en vigueurd'une législation à destination des entreprises européennes présentes dans le pays, dite loi de “blocage”. Celle-ci avait été adoptée par l'Union en 1996 pour contourner les sanctions américaines contre Cuba, la Libye et l'Iran, mais n'avait jamais été utilisée. Son actualisation a été approuvée par les ministres des Affaires étrangères de l'UE le 16 juillet. Elle interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets extraterritoriaux des sanctions américaines, sous peine de pénalités fixées par chaque État membre.

» De son côté, le président américain Donald Trump a été très clair sur ce qui attendait les entreprises qui décideraient d'outrepasser les sanctions imposées par Washington : “Quiconque commercera avec l'Iran ne commercera pas avec les États-Unis. Je demande la paix mondiale, rien de moins ! »

Cette initiative n’était pas annoncée et le canal utilisé, – dans le chef d’une conseillère spéciale par définition déchargée des contraintes bureaucratiques et pouvant agir plus à son aise sur les instructions de son autorité dont elle est proche, – fait penser à une initiative qui ne suit pas précisément le canal habituel de l’institution (l’UE). On, ne dira pas pour autant qu’il s’agit nécessairement d’une initiative de la seule Mogherini, ou de quelque chose qui va se heurter à des oppositions très nettes ; c’est quelque chose, quelque part entre ces deux situations, qui n’a soulevé aucun commentaire officiel (ni démenti, ni confirmation), qui exprime essentiellement la très grande importance de cette affaire pour l’UE, et surtout pour Mogherini et l’institution qu’elle conduit et représente (Haute Représentante/ministre des affaires étrangères de l’UE). Nous ne sommes pas là pour élaborer ou conjecturer sur la suite de cette affirmation (sanctions pour les entreprises européennes qui obtempèrent aux sanctions US contre l'Iran), son sérieux, son poids, etc., mais nous soimmes là pour juger de ce qu’elle confirme de circonstances générales importantes.

Il est essentiel de comprendre que, pour l’UE, et pour Federica Mogherini qui est la ministre des affaires étrangères de l’Union, le traité JCPOA est fondamental. Il y a ce qui existe dans le traité et à cause de ce traité, mais il y a aussi, – et c’est ce dont nous voulons parler essentiellement ici, – le poids de l’événement pour la diplomatie européenne. D’une certaine façon, le traité JCPOA est l’événement grâce auquel la diplomatie européenne, et la Haute Représente Mogherini par conséquent, peuvent prétendre exister réellement, du point de vue de la diplomatie dans sa dimension la plus haute, fondatrice des souverainetés et des légitimités. Il s’agit d’un acte de grande diplomatie, qui bouclait une crise qui avait atteint des proportions considérables, – sans doute, sinon certainement exagérées, mais qui étaient perçues de cette façon en tant que telles. Un autre aspect important du JCPOA était qu’il marquait le rassemblement de diverses puissances aux intérêts divers, et par conséquent devenait un acte d’une diplomatie globale voulue comme telle par les participants. Pour l’UE, il s’agissait là aussi de la victoire d’une conception de la diplomatie, ou de “la gouvernance” (éventuellement globale) comme ils aiment à dire.

Pour toutes ces raisons, le retrait US du JCPOA constitue, selon ce qu’il en adviendra, une terrible menace ou un grave revers peut-être mortel pour la diplomatie européenne. Par exemple, et pour prendre la possibilité la plus dramatique au niveau diplomatique, – c’est-à-dire, outre l’effet effectif des sanctions et tout ce qui peut en découler, – si l’Iran décidait de se retirer lui-même de l’accord, devant le constat du retrait massif des entreprises européennes de leurs engagements avec l’Iran suite aux menaces US, il s’agirait objectivement d’une catastrophe pour la diplomatie européenne en tant que telle, la diplomatie de l’UE. Un pas important fait sur la voie de ce que ses dirigeants et partisans jugent être une légitimité européenne (de l’UE) serait complètement effacé et l’UE, déjà bien mal en point, encaisserait pour son image et son influence le choc comme un super-porte-avions US, à jouer comme il continue à faire des ronds dans l’eau, encaissera un jour ou l’autre celui de deux ou trois missiles hypersoniques Kh-47, – pour employer une image des plus déplacées et d’un goût extrêmement douteux, qui devrait choquer Facebook, Google & Cie.

On a assez souvent dit que les mesures dites “de blocage” de l’UE mises en place le 6 août sont incertaines, inadéquates, inefficaces par avance, etc., et avec les meilleures raisons du monde. Celles qu’annonce Tocci, au nom de Mogherini, sont du même ordre, sinon encore plus incertaines. Mais il ne faut pas y voir nécessairement une marque de lâcheté ou de pleutrerie, ou de veulerie tactique, etc., parce qu’en vérité l’UE face aux USA de Donald Trump, est engagée dans une partie vitale pour elle où, si l’on peut dire de manière imagée et un peu leste, “elle joue vraiment sa peau”. Si l’UE ne parvient pas à exercer une pression assez forte face à Washington, qui lui fasse limiter les dégâts et convaincre l’Iran de ne pas sortir du JCPOA, l’effet pour son statut, son influence, et enfin pour son existence même, sera absolument considérable. C’est pour cette raison qu’à cet égard, bien des  choses sont possibles dont certaines qui pourraient nous surprendre d’ici novembre, avec la nouvelle livraison des super-sanctions, cette fois sur le pétrole, le gaz, etc., – c’est-à-dire vraiment “du lourd”, qui doit complètement liquider l’Iran dans l’esprit un peu simplet des stratèges US, et dans celui de The-Donald également.

... Ce qui permet, pour conclure, de voir à nouveau un tour de manège de l’identification Système/antiSystème ! Dans ce cas, c’est Trump qui est à fond l’homme du Système en attaquant l’Iran comme il le fait et en usant de la puissance brutale du système de l’américanisme au service du Système et, – ô surprise, – c’est bien l’UE qui représente l’action (la ré-action) antiSystème pure. Cela ne change en rien notre jugement sur les uns et les autres, par rapport à leur essence, à leur rôle habituel, mais ne fait que renforcer notre idée que, dans certains cas, les événements et les “forces supérieures” qui les manient bouleversent complètement le jeu, – et il faut s’y faire, sans l’ombre d’une hésitations, aussi vite que tourne le tourbillon crisique déchaîné qui nous gouverne.

 

Mis en ligne le 8 août 2018 à 20H06

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