Maturité de l'Américain ?

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Maturité de l’Américain ?

05 mars 2016 – Faut-il envisager une sorte de miracle ? Peut-on envisager de pouvoir dire qu’une sorte de maturité inattendue, extraordinaire, a atteint et adoubé le citoyen américain (cette fois le qualificatif s’impose, bien plus que celui d’“américaniste”) dans le chef de la démarche qui est souvent mise en évidence chez ceux qui ont décidé de voter pour Donald Trump ? Je voulais signaler cette hypothèse, apparue dans un extrait du Glossaire.dde sur “l’inconnaissance” de ce jour. Il s’agit du passage suivant, avec l’intertitre “Le complément de 2016 : la crise de l’américanisme” :

« Là-dessus vient se greffer, en 2016, après une préparation tonitruante en 2015 mais que bien peu d’observateurs ont considéré avec sérieux à cause du personnage de “bouffon” et de “fou du roi”, la crise de l’américanisme de 2016. Le choix que cet “‘ensemble puissant, plus haut et au-dessus de nos avatars détaillés’, que nous identifions évidemment et de facto comme extrahumain (ou surhumain)”, a fait de Donald Trump représente un stupéfiant coup de génie par la façon dont l’“apparence signifiante” (signifiant la bouffonnerie) du personnage dissimule complètement l’importance extraordinaire et terrible de la tâche dont il est chargé sans bien entendu qu’il soit nécessaire que lui-même la réalise. Nous ne pouvions imaginer un seul instant que l’effet pourrait être de cette importance, de cette puissance, de cette hauteur...

» L’arrangement sublime avec un Trump est qu’il suscite lui-même chez ses électeurs une stratégie d’inconnaissance parce que sa bouffonnerie initiale a planté le personnage dans une logique où il ne lui est pas demandé d’avoir un discours cohérent (un programme, des promesses, etc.), mais seulement la capacité et la volonté de détruire l’establishment (le système de l’américanisme, le Système, etc.). Les réponses de nombre de votants pro-Trump ont des résonnances renvoyant d’une façon extraordinaire à l’inconnaissance, d’une façon ou l’autre, en ce sens que leur préoccupation n’est en rien de savoir dans le détail ce que Trump veut faire, ni même d’en être d’accord, du moment qu’il conduit sa mission générale ...

» “You may not agree with everything this guy stands for, but you have to respect his candor and principles for blatantly calling out the system for what it is”  (...) “I believe that it is too late for a conventional cure. So, there is Trump. He is indeed a buffoon and a recipe for disaster. If he were to do half of the horrific things he says he would, he would be a catastrophe. He could be a blend of Hitler and Hirohito. That’s why I would vote for him. The last time we crossed paths with a Hitler and/or Hirohito, the country woke up and fought. And won! He might supply us with the shock we need in order to wake up and fight.” (...) “Cela sonne juste : même si Trump gagne, il ne peut pas réussir [à réformer l’Amérique, le Système]. Mais c’est un démolisseur et, à ce point, parvenir à démolir est un succès suffisant. Le MONDE ENTIER doit être secoué comme un prunier.”

» Le résultat est, depuis le début (1er février) des primaires de l’élection présidentielle aux USA une panique diluvienne qui s’est emparée de l’establishment, ditto le Système. Bien entendu, le Système se bat sur des détails, y compris sur des détails anatomiques (Rubio à propos de Trump), et bien entendu à coup de $millions corrupteurs qui ne cessent de renforcer le propos antiSystème de Trump. Par conséquent, le résultat a été jusqu’ici un renforcement constant de Trump. L’inconnaissance ne cesse de l’emporter sur le réductionnisme (idéologique dans ce cas, – le pire des réductionnismes) : ainsi a-t-on une formidable démonstration de la nécessité et de la vertu de l’inconnaissance. Sera-ce l’épreuve finale, la poussée décisive ? On ne peut en aucun cas apporter une réponse à la date où ce texte est écrit et publié. Pour autant, l’on peut constater que l’on n’en a jamais été aussi près, et l’on voit alors la démonstration de l’évolution accélérée de la situation, faisant une place de plus en plus grande à l’inconnaissance. »

Ce sentiment si répandu chez les électeurs de Trump consistant à dire “on se fout de ce qu’il veut faire, l’important est qu’il arrive au bout de son parcours et qu’il les démolisse tous”, il s’agit véritablement d’une “surprise divine” pour qui attend une offensive sérieuse contre le Système. Il était si difficile d’envisager qu’une telle chose arrivât à de si nombreux électeurs américains, ou même de si nombreux Américains tout court puisque nombre des électeurs de Trump se sont faits inscrire pour voter pour la première fois, pour la circonstance. (Le nombre de nouveaux inscrits républicains est un record sans précédent cette années, selon une enquête faite par le Washington Times: « Exit polling shows Mr. Trump has indeed helped build up the party this year, with nearly 10 million people casting ballots in the 15 primaries and caucuses so far, about 4 million more than voted in the same Republican races in 2008. »)

Il s’agit absolument d’une démarche antiSystème, justement marquée par le caractère de l’inconnaissance : se ficher des “détails”, des intentions, des promesses, pour ne voit que la puissance du bulldozer après avoir mesuré la dynamique que produit Trump et vérifié que son orientation est bien dans le sens antiSystème. Ils (l'establishment) disent que Trump est une production directe, une fabrication des médias et de la communication... Je dirais bien, moi, qu’il est une production-fabrication directes des électeurs qui le poussent. Selon cette logique, selon sa justesse éventuelle, les attaques contre lui (Trump), qui ont pris ces derniers jours une intensité inouïe, ne devraient pas avoir d’effets puisqu’elles portent sur des points de programme, sur ses nombreuses immoralités-Système supposées (racisme, xénophobie, etc.), sur les turpitudes personnelles de sa vie professionnelle, sur son anatomie pourquoi pas, etc. Tout cela concerne des choses qui n’importent guère à ses électeurs.

Au reste, les attaques contre lui ne tardent pas à devenir contradictoires, ce qui est assez logique dans une telle atmosphère de fièvre et de panique mobilisatrice du Système contre lui. Un nouvel axe a pris comme objectif ses contradictions, ses changements d’avis, ses changements de position, bref sa complète inconsistance qui est loin d'être pure invention... Certes, s’il est sans avis, inconsistant, etc., comment peut-il être par ailleurs aussi vilainement et fermement “raciste”, xénophobe”, etc., ce qui demande une consistance obstinée du jugement et des préjugés qui ne changent pas ? Le problème que rencontrent ses adversaires, c’est-à-dire à peu près tout le monde dans le structure du Système, c’est qu’on ne parvient pas à vraiment l’ajuster et à le frapper parce qu’il est là comme une immense représentation, clownesque si l’on veut, ou scandaleuse si l’on veut encore, ou n’importe quoi peu importe pourvu qu’elle le soit d’un sentiment général antiSystème. C’est une sorte d’épouvantail fait pour prendre des coups et servir de point de ralliement aux antiSystème, et pour éructer, pour occuper la scène, tandis que sa campagne avance. Si cette analyse est juste, alors il est intouchable par tous ses adversaires qui l'ajustent et le frappent de tous côtés simplement parce que ce n’est pas lui qui est en cause.

Dans ce cas, on ne peut que saluer ce miracle de cette maturité soudaine révélée chez cette sorte d’électeurs, véritable miracle tant l’habitude, souvent confirmée, a toujours été de considérer l’électeur américain comme un mouton assez peu subtil, gobant tout ce qu’on lui offrait. Ce profil psychologique, jusqu’ici calamiteux, peut effectivement se retourner complètement, et transmutant le vice de la méconnaissance complète qui lui faisait tout avaler en vertu de l’inconnaissance qui lui fait refuser de gober tout ce qu’on lui offre ; et, de ce fait, passant du statut d’approbateur passif du Système, sans détailler ni comprendre, et devenant ennemi actif du Système (antiSystème) sans détailler ni comprendre.

La chose est tellement affirmée et tellement compréhensible, bref elle a acquis un tel degré de maturité à une vitesse si foudroyante, que des enquêtes faites chez les supporteurs de Sanders, qui a bien peu de chances de battre Clinton, ont montré que près de 80% d’entre eux préféreraient voter pour Trump plutôt que pour Clinton au cas où l’élection se jouerait entre les deux, et toujours pour le même argument sous-jacent de l’antiSystème. Certes, c’est une maturité qui n’a rien à voir avec, disons, la “conscience démocratique”, avec les “valeurs“, etc., c’est-à-dire avec l’intelligence postmoderne. Je crains que ce ne serait pas (pas encore ?) aux Français chez qui l'idée domine que le réflexe d’un tel comportement pourrait naître, eux qui aiment bien savoir pourquoi ils font ce qu’ils font à partir de données rationnelles, et raisonner sur ce savoir avec toute leur raison, et suivre des choix rationnels, etc., ce qui revient aujourd’hui à entériner des divisions et des exigences fractionnelle de circonstance sans avoir pleine conscience du caractère général nécessairement catastrophique qui résultera du vote en renouvelant sans cesse l’impasse où se trouve le Système et la prison où le Système les enferme.

Pourtant et pour être complètement sincère, j’ai encore du mal à accepter complètement le jugement que cette tendance est réellement effective, et la possibilité qu’elle pourrait se confirmer jusqu’à des extrémités absolument révolutionnaires. Il y a, chez moi, peut-être un peu de scepticisme, et puis aussi un peu de la superstition à laquelle je ne parviens pas à échappe tout à fait, les deux pour arriver à une sorte de “C’est trop beau pour être vrai” qui contredit ce que me dit la logique que je suis... On verra, on verra, dis-je en croisant les doigts ; et puis tout de même, pour me rassurer et me réconforter, il importe de reconnaître qu’être arrivé où Trump se trouve constitue déjà une victoire pour la situation que je décris. Il ne peut s’agir en aucun cas du résultat du travail d’un candidat comme un autre, même armé de comportements et d’actes singuliers et extravagants ; il ne peut s’agir que du résultat d’une véritable exhortation d’une volonté collective de type antiSystème : de même que les autres sont prisonniers du Système, Trump, lui, est prisonnier de la nécessité antiSystème qui le pousse irrésistiblement

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