Glossaire.dde : l’inconnaissance

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Glossaire.dde : l’inconnaissance

05 mars 2016 – Nous employons souvent dans nos textes le concept d’“inconnaissance”, en renvoyant à diverses références sur dedefensa.org, où ce concept est en partie présenté. Nous avons décidé de passer à l’acte en réalisant un travail qui aurait dû être fait depuis longtemps, en rassemblant la substance de toutes ces références en un seul texte avec les précisions, les mises à jour et ajouts nécessaires, cela constituant un article de ce Glossaire.dde devenant ainsi la référence unique. Ce travail était d’ailleurs réalisé pour l’essentiel dans une Notes d’analyse du 5 novembre 2015, Notes sur l’inconnaissance remise à jour, qui va constituer la base et la structure essentielle de ce Glossaire.dde. Nous reprendrons certaines parties intégralement, que nous mettrons en texte normal (ni guillemets, ni italique systématique) ; dans d’autres cas, lorsqu’il y aura insertion d’un extrait de cette Notes d’analyse dans le texte présent du Glossaire.dde, les guillemets et l’italique seront utilisés.

Le constat de départ que nous pourrions utiliser, dans l’occurrence de la situation actuelle, c’est par exemple la situation des élections présidentielles US au moment où ce Glossaire.dde est mis en ligne, et notamment la situation de Donald Trump que nous pourrions résumer par cette question énoncée en termes crus : “Pour qui roule The Donald ?”, mais qui peut être étendue à d’autres protagonistes des événements en cours à Washington. La question a été évoquée dans un texte récent (du 2 mars 2016), en évoquant certaines hypothèses, pour aboutir au constat qu’il est absolument inutile de cherche à savoir ce qui est effectivement inconnaissable précisément et sûrement dans la situation actuelle de la connaissance. Nous développions cet argument et il peut être repris tel quel (au reste, en le développant, nous avions à l’esprit d’en réserver un extrait pour ce Glossaire.dde).

« Comprend-on que cette déflagration est en train de tout changer et que tout sera différent lorsqu’on arrivera à son terme ; que peut-être, et même sans doute, une autre explosion suivra, ou même aura enchaîné directement, comme il se fait dans la fameuse réaction en chaîne, le processus de l’explosion nucléaire ; et l’image a bien des vertus car effectivement nous sommes sur le terrain de l’option nucléaire qui est en train de se développer à Washington, dans la structure du pouvoir washingtonien et de l’establishment, au cœur du cœur du Système... Comment voudrait-on savoir et connaître ce qui se passera dans une situation dont on ne connaît rien aujourd’hui sinon quelques éléments épars, qui se formera de ces éléments et d’autres que nous ne connaissons pas, selon un rangement que nous ignorons bien entendu ? Quelle prétention est-ce là sinon le produit de la vanité de la raison, bien souvent raison-subvertie, qui prétend encore diriger les affaires du monde alors qu’elle est balayée par les événements qui dominent présentement le sort du monde ?

» Son seul rôle possible, à la raison, est de tenter de rendre compte, éventuellement d’interpréter le sens de l’explosion en cours et d’en tirer les détails qui importent pour un projet d’appréhension des choses beaucoup plus vaste quoique plus simple (ou bien plus simple parce que plus vaste) ... C’est-à-dire que, plus que jamais car c’est dans de tels moments que ce caractère montre toute sa vertu, doit régner l’inconnaissance qui écarte toutes les recherches prétendant à la connaissance de points précis et obscurcissant ainsi l’ensemble.

» Il y a d’abord la reconnaissance simple et évidente que nous n’avons rien vu venir, que nous ne comprenons pas vraiment pourquoi tout cela éclate à ce moment, et que tous les acteurs eux-mêmes sont dans cette situation. Toutes les explications que nous lisons, même lorsqu’elles ont un réel intérêt parcellaire en précisant tel point ou tel point, ne peuvent aucunement nous satisfaire quant au sens et à l’effet probable général de la chose. Dans nombre de cas, plus ou pire encore, ces explications, non seulement de ne pas se faire comprendre pour l’essentiel, ont pour effet d’obscurcir ce qui pouvait être encore éclairé du spectacle général qui est le sort du Système. Elles accentuent encore le désordre profond qui prolifère, dans cette sorte de situation, sous les apparence d’ordre que voudrait imposer telle ou telle interprétation impérative. En d’autres mots, même si nous nous en satisfaisons pour le cadre réduit qui est décrit, nous n’y comprenons rien par rapport au tableau général qui est celui qui devrait nous intéresser en priorité.

» L’inconnaissance alors s’impose... L’inconnaissance est une position de sagesse, de retenue de l’émotion trop vite excitée, et surtout une position d’ouverture pour saisir ce qui est essentiel et se dessinera de soi-même. L’inconnaissance fait que nous ne nous saisissons volontairement que de peu de choses dans le foisonnement de détails supposés avérés et d’orientations suggérées, et ne tenons pas à en saisir beaucoup plus, concentrés sur la possibilité de trouver dans ce “peu de choses” ce qui concerne le sort du Système, – et c’est pourquoi notre attention va à cette sorte de choses. Ce que nous voulons, et que nous permet l’inconnaissance, c’est libérer la perception pour une tâche plus essentielle, qui est d’observer et de suivre ce qui semble être le plus indicatif du sort général du Système, de ses fondements tectoniques en pleine tremblements, pour pouvoir mieux les identifier comme tels et les saisir lorsqu’ils se montrent en pleine lumière... »

Le spectacle de l’incompréhensibilité du monde

On observera, pour bien structurer notre propos, que l’introduction des Notes d’analyse du 5 novembre 2015 déjà citées commençaient sur un constat similaire, mais encore mieux explicitée, à partir de deux articles, l’un de l’excellent Pépé Escobar, du 31 octobre 2015, sur Asia Times, puis sur Russia Insider, etc., sur la situation au Moyen-Orient autour du destin de Daesh, avec son extension aussi bien vers l’Europe que vers l’Asie. (Voir aussi la version française de l'article sur le Saker-francophone.) L’ampleur du sujet, y compris dans sa prospective qui n’implique rien de moins que la symbolique de la conquête du monde par Daesh, était mesurée par le titre : « ISIS at the Gates of Vienna – Marching forward to take over the world, one region at a time ». L’autre article était de Gordon Duff, autre auteur antiSystème avec souvent des interventions très originales, le 1er novembre 2015, sur New Eastern Outlook, sous le titre « The Saudi-Israeli-Elephant in the Room ». Duff entendait expliquer tous les évènements à partir d’avant 9/11 jusqu’à aujourd’hui, essentiellement par le fait d’un diabolus ex machina, c’est-à-dire l’Arabie Saoudite, affecté d’une psychologie obsessionnelle qu’on croirait effectivement sous l’emprise d’une influence maléfique...

Notre sentiment et notre réaction vis-à-vis de ces deux articles, et d’autres de la même eau par conséquent, est simplement que nous n’y comprenons rien. Précisons avec force qu’il n’est pas question de mettre en cause la valeur professionnelle des auteurs, leurs compétences et leurs informations, ni les sources qui leur donnent ces informations. Du point de vue de notre psychologie de lecteur, il est d’une part éventuellement question de notre capacité de compréhension, et d’autre part et surtout, et essentiellement, de l’intérêt pour nous d’une telle compréhension. (Nous n’y comprenons rien, mais d’abord nous ne sommes pas intéressés d’y comprendre grand’chose dans le sens de faire acte volontaire de connaissance spécifique et ceci explique de toutes les façons cela.) Il s’agit, avec ce dernier point, d’une référence directe à la stratégie de l’inconnaissance, qui nous paraît aujourd’hui plus que jamais, – ou si l’on veut une autre formule, “aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain”, – un concept absolument nécessaire, et nous dirions même intellectuellement vital.

... Il est aussi et surtout question, lorsque nous disons abruptement et d’une façon un peu provocante “nous n’y comprenons rien”, de constater que les plus savantes explications, les remarques les plus secrètes et les références les plus cultivées, ne peuvent rien devant des évènements dont l’essence même, – comme s’ils avaient une ontologie propre et d’une extraordinaire puissance comme d’une autonomie complète, – est d’être incompréhensible pour notre raison si notre raison entend organiser ces évènements dans un cadre général cohérent et significatif. Le constat s’impose pour notre compte que, puisqu'il faut bien tenter d’expliquer ce qui ne peut l’être vraiment d’une façon rationnellement rangée, il s’agit d'une explication nécessairement par des causes extraordinaires qui restent certes du domaine de la rationalité mais qui sont effectivement extraordinaires jusqu’à susciter une sorte de souffrance intellectuelle, par rapport à la multitude de facteurs qui sont partout en action et dans tous les sens.

La méconnaissance n’est pas l’inconnaissance

A ce point qui pose la question de l’inconnaissance en la nourrissant des événements contemporains les plus pressants et les plus immédiats pour montrer combien ce concept est très loin de la pure spéculation, il faut ajouter un autre constat, tiré de l’actualité immédiate, qui est un travers considérable né du refus de l’inconnaissance. “Actualité immédiate”, certes, parce que tiré de l’expérience immédiate que nous recueillons d’un parallélisme en cours : d’une part, la fraction moyenne-orientale/européenne de la Grande Crise (en gros, la crise Syrie-II et ses conséquences vers l’Europe par ce que nous nommerons pour ce cas la “sous-crise” du flot des “migrants-réfugiés” venus du théâtre moyen-oriental) ; d’autre part, la formidable crise américaniste qui a littéralement connu sa déflagration avec la séquence des primaires des présidentielles et ce que représente le “phénomène-Trump”. (Sur ce deuxième cas, citons par exemple Larry King, avec son plus d’un demi-siècle d’expérience de communication au plus haut niveau de la politique américaniste : « Je peux vous dire que, selon mon expérience, je n’ai jamais, jamais vu quelque chose comme cette année électorale. Il n’y a rien qui puisse l’expliquer ; c’est un événement extraordinaire dans la vie de la politique américaine ; c’est incroyable. Sanders est un cas incroyable, Trump est un cas incroyable... »)

A cette occasion, on identifie non pas ce qu’il devrait être impératif d’y voir : une fusion entre les deux crises qui est le produit de leur parenté impérative, c’est-à-dire l’extension du cœur de la Grande Crise jusqu’alors situé autour de Syrie-II aux USA. Au contraire, on constate une démarche intellectuelle inverse. Alors que les USA s’enfoncent dans le bouillonnement extraordinaire de cette crise brutalement paroxystique et qui met en cause le système de l’américanisme, l’Europe enregistre cette crise comme un cahot un peu plus spectaculaire d’une affection congénitale ces dernières années et n’y trouve qu’un argument de plus pour se plonger elle-même encore plus profondément dans le détail des convulsions de sa propre crise déclenchée par les conséquences de la crise Syrie-II élargie hors de son théâtre (migration venue du Moyen-Orient ). On se trouve plongé alors dans une pléthore de détails très complexes sur les mécanismes, les tendances considérées à l’aune des frustrations européennes, de la crise arrivée au paroxysme de l’américanisme. Ces convulsions américanistes et l’interprétation réductrice qu’on en a alimentent les débats continentaux et nationaux européens sur les questions identitaires, ethniques, sociétales, etc., qui sont certes des produits de la Grande Crise comme tout ce qui se passe partout puisque tout est devenu crisique et donc lié à la Grande Crise, mais qui, considérés comme ils le sont, nous tirent vers le bas, vers des micro-réflexions chargées d’un affectivisme brouillant complètement le jugement des diverses entités, là aussi vers le fractionnisme et le réductionnisme.

Nous sommes alors dans le contraire de l’inconnaissance : l’acharnement à une micro-connaissance, avec les polémiques qui l’accompagnent, conduit à une complète méconnaissance du développement de la Grande crise en ignorant complètement l’importance formidable de l’épisode américaniste, – nécessairement formidable parce que l’américanisme est bien le cœur brûlant, le nœud central du Système, et donc de la Grande Crise. Au contraire, les jugements sur elle, en Europe, particulièrement en France, suivent les lignes habituelles et totalement réductionnistes et fractionnistes de l’habituelle dialectique-faussaire : Trump représente-t-il le populisme, la xénophobie, le racisme ? Trump représente-t-il l’affirmation identitaire structurante, la cohésion culturelle, la défense des “valeurs traditionnelles” des USA ? Vision opposées, progressiste et conservatrices, héritées des seuls débats internes européens, et donc immensément fractionnistes et réducteurs, par rapport à la puissance formidable de l’événement américaniste. La méconnaissance triomphe en ignorant la question de l’antiSystème contre le Système, alors que l’inconnaissance permettrait au contraire d’en venir, ou d’en rester à l’essentiel antiSystème-Système, et d’identifier ainsi toute la puissance de cette crise US pour les raisons évoquées plus haut (“l’américanisme est bien le cœur brûlant, le nœud central du Système, et donc de la Grande Crise”).

Cet aspect où l’inconnaissance volontaire et enrichissante est remplacée par la méconnaissance qui asservit encore plus les esprits ne fait que renforcer l’incompréhensibilité que nous avons mentionnée plus haut à propos des explications des événements qui nous sont détaillés. Pire encore, ce remplacement de l’inconnaissance par la méconnaissance renforce l’incompréhensibilité identifiée plus haut d’une autre incompréhensibilité, structurelle celle-là, concernant la Grande Crise elle-même, c’est-à-dire une incompréhensibilité mortelle pour l’esprit.

Cela posé qui est directement connecté aux événements du temps présent selon une appréciation métahistorique directe, nous passons à notre propos principal qui est celui de l’étude du concept d’inconnaissance.

L’accélération de l’Histoire et la contraction du Temps

Notre appréciation est que cette incompréhensibilité dans ses diverses versions, et qui ne cesse de grandir comme on le voit avec l’ajout de l’incompréhensibilité de la crise de l’américanisme, a une cause, qui n’est évidemment pas humaine, mais qui peut se résumer opérationnellement par l’accroissement géométrique de deux phénomènes métahistoriques : l’accélération de l’“histoire-tout-court” (l’histoire courante, ou application opérationnelle de certains aspects de la métahistoire) qui implique sa transformation en métahistoire, ou Histoire majusculée, d’une part ; et d’autre part, la contraction du Temps. Ces deux facteurs provoquent et précipitent les évènements, compressent les logiques jusqu’à leur quasi-dissolution, réduisent les stratégies à une esquisse sans queue ni tête, enferment le volume de l’ensemble dans des dimensions effarantes de contraintes jusqu’à la plus complète déformation par distorsion, amputation, dysfonctionnement, etc., aboutissant au fractionnisme et au réductionnisme. Les évènements sont devenus incompréhensibles parce qu’en un sens ils sont méconnaissables comme l’est une personne défigurée. Le système de la communication est évidemment devenu l’outil principal rendant compte de ce phénomène, et y participant activement ; mais il n’en est pas la cause puisque ces évènements ont lieu, il ne fait que rendre compte en ajoutant sa tendance à l’extension et à l’exubérance.

Les évènements vont trop vite dans un laps de temps de plus en plus contraints et ils perdent leur logique et leur cohésion selon notre raison alimentée par une perception affolée. Ils tourbillonnent, comme les crises, et ne se laissent plus saisir. Ils se dissolvent avant qu’on ait pu prendre leur mesure, ils disparaissent avant d’apparaître vraiment là on ne peut imaginer les attendre, et pourtant ils laissent leur marque, notamment dans nos psychologies mais aussi dans le tourbillon crisique, et une trace qui n’a alors aucune cause rationnelle pour notre raison. Ils font désormais partie d’un ensemble puissant, plus haut et au-dessus de nos avatars détaillés, qui suscite cette accélération et détermine à mesure notre incompréhensibilité ; cet ensemble auquel nous n’avons pas accès parce que nous ne pourrions avoir accès à lui qu’au travers de l’intégration de ces événements dans la conception crisique la plus haute ; ces événements devenus incompréhensibles à cause de la démarche réductrice de la pseudo-connaissance des détails où nous nous perdons. Cet “ensemble puissant, plus haut et au-dessus de nos avatars détaillés”, que nous identifions évidemment et de facto comme extrahumain (ou surhumain), sollicite constamment nos enquêtes justement par la puissance de ses manifestations mais ces  enquêtes sont réductrices, stériles, dérisoires, impuissantes et paralysées si nous continuons cette démarche “de la pseudo-connaissance des détails où nous nous perdons”. Nous disons de plus en plus “il se passe quelque chose de plus en plus formidable” et nous ajoutons aussitôt “...et nous y comprenons de moins en moins”.

En passant à l’appréciation du concept d’inconnaissance dans ce cadre “évènementiel” ainsi fixé, et pour justifier sa mise à jour, il faut rappeler que ce concept a été introduit par nous en 2011. L’on fera alors la remarque préliminaire qu’en 2011, l’on mesurait nettement moins approximativement le désordre inouï de la situation qu’on ne le mesure aujourd’hui. La confusion était déjà extrême mais certaines grandes lignes politiques et stratégiques pouvaient encore être distinguées même si l’on pouvait en douter ; la communication, pourtant déjà infiniment puissante et largement premier facteur d’évaluation, n’écrasait pas encore complètement, en mettant en évidence les déformations affreuses qu’on mentionne, tous les autres aspects de la situation comme elle le fait aujourd’hui. Décidément, nous ne sommes plus en 2011.

Premières présentations du concept de l’inconnaissance

On comprend que, dans un tel cas de rupture de la perception et de la complexité infinie à laquelle se heurtent la connaissance et la compréhension, nous nous retournions vers le concept de l’inconnaissance pour nous interroger sur le fait de savoir 1) s’il est toujours pertinent aujourd’hui et 2) si cette pertinence, si c’est le cas, ne mérite pas d’être élargie, approfondie, revisitée et modifiée. On se doute que ces deux questions sont de pure forme et que les réponses ne peuvent être que positive, puisque c’est évidemment la raison d’être de ces Glossaire.dde. Le concept d’inconnaissance est aujourd’hui plus pertinent qu’il ne le fut jamais depuis qu’il est utilisé par nous, et il doit être radicalement revisité et modifié, à la fois plus affirmé et plus nuancé.

• En préliminaire très rapide, on notera que ce concept d’“inconnaissance” qui n’avait évidemment pas ce nom, se retrouve dans certaines démarches très antérieures, comme ce qui est repéré et présenté dans le Journal dde.crisis de Philippe Grasset, le 4 novembre 2015, concernant Gustave Le Bon dans sa Psychologie de la guerre de 1915. (On citait notamment ces observations montrant que Le Bon ne s’embarrassait pas d’une connaissance précise dont il déniait d’ailleurs la possibilité, ne cherchant que des faits qui lui importaient et qu’il pouvait retrouver, et n’hésitant pas une seconde à en tirer des enseignements fondamentaux malgré qu’il reconnût n’avoir pas tous les faits nécessaires, – mais affirmant implicitement à cette occasion la puissance de son intuition appuyée sur une expérience et un judicieux emploi de sa raison : « Je n’ai nullement l’intention d’aborder dans les pages qui vont suivre la description des principales batailles de la guerre européenne. J’en veux seulement retenir quelques enseignements psychologiques tels que le rôle de l’imprévu et de la volonté dans les grands évènements et aussi une justification de cette thèse : qu’il est à peu près impossible de savoir comment se sont exactement passés des faits observés par plusieurs milliers de personnes. Le résultat final est connu ; mais la plupart des explications et des interprétations restent erronées»)

Cela est dit pour observer que la situation de la modernité en général, étendue au moins jusqu'au début du XIXe siècle, suscite naturellement, dans ses périodes de paroxysme, une telle démarche même si elle n’en porte pas le nom. La question de l’inconnaissance est posée dès lors que la modernité a explosé dans toute sa puissance (“déchaînement de la Matière” de 1776-1825, avec notamment le développement de la communication qui l’accompagne).

• On rappelle que le concept d’“inconnaissance” est apparu dans nos travaux pour la première fois dans la Lettre d’Analyse dde.crisis du 10 juin 2011, dont il fut rendu compte dans un texte d’Analyse-dde.crisis du 13 juin 2011, d’une façon qui n’était pas encore fondamentale mais qui en définissait déjà les grandes lignes : « Notre position doit être celle de l’“inconnaissance” (“ni ignorance, ni connaissance”) : on ne peut ignorer l’existence du Système, de son activité, de son dessein ultime, etc. (“ni ignorance”), mais il est inutile et dangereux de tenter de le connaître trop bien pour le détruire éventuellement, car l’on risque d’être absorbé par lui et de disparaître, au moins spirituellement, en lui (“ni connaissance”)… »

• On poursuivra de façon beaucoup plus élaborée en donnant des extraits beaucoup plus substantiels du premier texte réellement consacré à l’“inconnaissance” en tant que concept utilisable pour notre travail. Il s’agit du texte du 13 juillet 2011, qui s’appuie sur la Lettre d’Analyse dde.crisis du 10 juillet 2015, en lui empruntant des extraits. Nous reproduisons ci-dessous un de ces extraits du dde.crisis figurant dans ce texte du 13 juillet 2011, qui nous paraît concentrer la définition de l’inconnaissance à ce stade, et une définition absolument liée à l’attitude qu’il importe d’avoir vis-à-vis du Système....

« ... [L]a spéculation de l’esprit, la recherche d’une issue est, dans le cadre du Système, totalement impossible. Nous sommes condamnés aux “choses terrestres”, c’est-à-dire, sans nous attarder aux charlataneries sans conséquence des mysticismes au rabais, [ni] aux seules vaticinations du rationalisme et de ses substituts grimés en fausses alternatives. C’est-à-dire que le champ offert à la révolte contre la raison humaine [la raison-subvertie] s’ouvre majestueusement sur la consultation empressée de... la raison humaine. Pour éteindre l’incendie, adressez-vous au pyromane, – lui, il sait. Ainsi mesure-t-on le legs de liberté de l’esprit laissé par cinq siècles de modernité transmutée en “déchaînement de la matière”, après l’opération faussaire assassinant la véritable liberté de l’esprit au long du XVIème siècle, puis lorsque se mirent en place les fondements de la transmutation faussaire accomplie (Siècle des Lumières et des psychologies épuisées, “persiflage” et le reste, jusqu’au grand rendez-vous des trois révolutions [de 1776-1825]).

» Cela nous conduit, dans notre situation présente, à nouveau à la puissante vertu métaphysique de l’inconnaissance. En effet, l’inconnaissance est une vertu parce qu’elle nous situe nécessairement en dehors du Système, et elle l’est alors, dans ce cas, d’une autre façon, avec sa vertu renforcée à mesure. La seule voie pour s’échapper du camp de concentration de l’intellect qu’a établi le Système, c’est effectivement de s’en évader ontologiquement, et l’inconnaissance est la formule, – la situation de perception psychologique, l’attitude du comportement de l’intellect, – qui nous paraît évidente pour réaliser cette évasion. Puisqu’elle propose la situation fondamentale de se tenir en dehors du Système, d’en refuser sa connaissance qui est en elle-même un emprisonnement à son objet, elle rejoint effectivement l’impératif de rupture que nous avons déterminé d’un point de vue historique, après l’avoir manifesté d’un point de vue métaphysique. Effectivement, la métaphysique rencontre l’[h]istoire, la transforme en métahistoire, caractérise la rupture proposée de ce point de vue, et complète ainsi l’évolution nécessaire pour accomplir le devoir de résistance et s’ériger, non seulement en adversaire du Système, mais en étranger du Système. Non seulement cette position de rupture manifestée par une position intellectuelle de l’en dehors signifie hostilité et résistance, mais, plus encore, elle manifeste un refus ontologique de l’existence du Système.

» Pour prendre une position d’une telle force, d’une telle radicalité, effectivement il faut répudier les chaînes dont le Système nous a chargés et retrouver la liberté pour l’évolution de la spéculation de l’esprit. Dans la situation qui est la nôtre, l’esprit ne peut être laissé avec la seule possibilité du “Pour éteindre l’incendie, adressez-vous au pyromane”. Cette novation intellectuelle de trouver une ouverture qui permette à la spéculation de choisir sa voie et d’échapper au diktat de la raison humaine qui reste subvertie dans son rôle infâme de courroie de transmission du Système, c’est-à-dire de “la [M]atière déchaînée”, l’inconnaissance la ménage absolument. Nous irions même, en esthète reconnaissant, jusqu’à lui trouver une élégance de bon aloi... »

L’inconnaissance, de la passivité à l’activité sélective

Une nouvelle étape était subrepticement franchie, sans vraiment théoriser la chose ni définir son activité opérationnelle dans une Chronique du 19 courant..., celle du 19 avril 2013. L’un des sujets de cette chronique, qui par définition n’a absolument pas la rigueur d’un texte théorique sur l’exploration d’un concept, était effectivement l’inconnaissance.

• Les remarques apportaient effectivement d’une manière subreptice (d’une certaine façon sans que l’auteur en ait précisément conscience) des précisions qui tendaient à faire évoluer le concept ; au départ, on a l’impression claire que l’inconnaissance est une formule pour “s’évader” du Système (« La seule voie pour s’échapper du camp de concentration de l’intellect qu’a établi le Système, c’est effectivement de s’en évader ontologiquement, et l’inconnaissance est la formule, – la situation de perception psychologique, l’attitude du comportement de l’intellect, – qui nous paraît évidente pour réaliser cette évasion. ») ; dans le texte référencé ici, il s’agit d’une formule qui recommande de faire de cette position d’“évadé” une voie pour mieux distinguer certaines “vérités” (le mot n’est pas encore dit, mais on y viendra) :

« Dans ce cas, l’inconnaissance n’est plus une facilité mais un devoir nouveau, qui est aussi une charge, qui demande de l’attention et une tension constantes, qui prend une allure d’aventure spirituelle ajoutée au parcours opérationnel. La chose a, par rapport à la démarche initiale, complètement changé de fonction, de forme, de substance. Ce qui, au départ, semblerait fait pour alléger votre fardeau, aboutit à vous charger d’un fardeau bien plus lourd. Vous pouvez écarter bien des choses, détails, tromperies, faux-semblants, et encore avec à chaque instant la possibilité d’une erreur, mais c’est pour mieux aborder ce mystère majeur qu’est le Système ; et si c’est pour le combattre en se gardant de trop le connaître, et même en faisant en sorte de ne pas le connaître, c’est bien entendu dans un but de le dépasser pour poursuivre une quête plus haute qui, elle aussi, sera marquée de la “nécessité d’inconnaissance”... »

• D’autre part, dans le même texte, la dimension purement métaphysique et indicible de l’idée d’“inconnaissance” était signalée, avec la précision que cette dimension ne constituait pas un autre domaine complètement différent de notre “inconnaissance” en tant que concept “opérationnel”, mais qu’un lien existait, – cela suggéré par la partie en gras souligné dans le passage précédent. (Dans cette citation, nous rajoutons un souligné de gras pour un passage qui nous importe. Certains passages de cette citation renvoie bien entendu à d’autres passages non cités du texte référencé qu’il est facile de retrouver.)

« ...Plus haut, je parlai de l’inconnaissance comme étant “la métaphysique et la spiritualité les plus hautes qu’on puisse imaginer”. J’avais à l’esprit cette phrase du Pseudo-Denys l’Aréopagite, de son ‘Connaître l’inconnaissable’ que j’ai découvert si récemment et si à-propos, – et cela, sans m’attacher un instant à la référence biblique du personnage qui y est nommé ; simplement, en me référant à l’énigmatique dimension du verbe, de cette phrase qui n’en finit pas, et en la mettant instinctivement dans l’esprit et dans le verbe de celui qui, en mer, la nuit comme je l’ai dit, épousant la mer comme on fait d’une forme parfaite alors que le monde ne semble plus faire qu’Un... “C’est alors seulement que, dépassant le monde où l’on est vu et où l’on voit, Moïse pénètre dans la Ténèbre véritablement mystique de l’inconnaissance : c’est là qu’il fait taire tout savoir positif, qu’il échappe entièrement à toute saisie et à toute vision, car il appartient tout entier à Celui qui est au-delà de tout, car il ne s’appartient plus lui-même ni n’appartient à rien d’étranger, uni par le meilleur de lui-même à Celui qui échappe à toute inconnaissance, ayant renoncé à tout savoir positif, et grâce à cette inconnaissance même connaissant par delà toute intelligence.” »

La nouvelle situation créée depuis février 2014

Nous choisissons la date de février 2014 (“coup de Kiev”) pour distinguer une nouvelle situation, qui s’est formidablement amplifiée par la recrudescence de la crise syrienne avec l’intervention russe (Syrie-II) enchaînant directement sur la crise ukrainienne, et qui lui est intimement liée notamment et fondamentalement par la présence majeure de la Russie et des USA directement impliqués (encore plus en Syrie qu’en Ukraine, puisqu’en Ukraine les USA en sont restés à une présence moins visible, à un engagement plus “secret” qu’en Syrie). D’autre part, la Syrie, par le nombre invraisemblable d’acteurs étatiques et non-étatiques, a formidablement amplifié le caractère de confusion extraordinaire de l’événement, donnant la justification à cette analyse qui détermine effectivement une situation du monde d’essence nouvelle, symboliquement depuis “le coup de Kiev”. Enfin, la formidable expansion du système de la communication s’est accompagnée de l’introduction de conditions absolument extraordinaires dans le chef de la déformation des évènements, ou plutôt de l’invention de mondes parallèles qui phagocytent complètement certains esprits, ou les esprits de certaines communautés et entités, engendrant des phénomènes écrasants de contraintes psychologiques tel que le déterminisme-narrativiste.

Dans tous les cas, on comprend que, dans notre analyse, le fait principal est que les crises de l’Ukraine et de la Syrie-II sont intimement liées, si intimement liées qu’elles doivent être considérées au terme d’une réflexion générale comme ne faisant qu’une (et, dans ce cas, ne faisant qu’une aussi avec d’autres crises, avec toutes les autres crises comme le suggère la définition du “tourbillon crisique”). Cette liaison n’est ni politique ni géopolitique et ne se réfère guère qu’au phénomène de la communication parmi nos références habituelles, pour apparaître comme liées par un pur phénomène crisique de substance métahistorique, – par le fait d’être des crises qui se correspondent, qui se superposent, qui vont ensemble jusqu’à être effectivement les extensions, les soubresauts, les secousses sismiques ou les éruptions volcaniques en divers lieux de la même crise. (En ce sens, la crise Syrie-II diffère fondamentalement de la première crise des années 2011-2014.)

De ce point de vue de l’identification et du rangement de ces évènements, les conditions stratégiques, les objectifs des uns et des autres n’ont que peu d’importance, au contraire de la forme commune de ces deux crises caractérisant le processus d’intégration de toutes les crises, avec le centre homothétique du phénomène changeant et variant, en une seule crise (le “tourbillon crisique”) qui est la forme opérationnelle intégrée de la Grande Crise d’Effondrement du Système. Ainsi l’“opérationnalité” de ces crises n’a aucun rapport avec l’“opérationnalité” des évènements qui les manifestent ; l’intensité opérationnelle de Syrie-II, avec les différents mouvements crisiques, est essentielle, tandis qu’on accordera extrêmement peu d’importance sinon aucune aux avatars opérationnels classiques sauf le fait essentiel de l’exacerbation que leurs actions impriment à la crise. (“Avatars opérationnels classiques” : Daesh approche-t-il de Vienne, que font les USA après leur nième décision de ne pas décider, et la Turquie du Sultan-Erdogan, l’Arabie pourrie et les Émirats pleins de mirages, l’avancée de l’intervention russe avec le choc qu’elle provoque, Israël et ses politiques tordues et obsessionnelles, la Jordanie se coordonnant avec les Russes après l’Irak, les groupes terroristes fleurissant de tous les côtés comme autant de start-ups à Silicon Valley, les fantômes de l’opposition modérée à Assad flottant dans les ruines à la recherche de leurs instructeurs de CENTCOM, Assad lui-même qui ne devrait pas exister, etc.)

L’un des caractères de ces nouvelles situation est le schéma “stratégique” qui s’impose désormais d’un mouvement tournant, sinon tourbillonnant (cela s’inscrivant dans le concept de “tourillon crisique”). Un exemple est celui du phénomène Daesh, présenté d’abord, par réflexe de jugement rationnel, comme un phénomène stratégique de conquête classique alors qu’il constitue un phénomène tourbillonnant, avec des hauts et des bas, et une concision générale de la situation stratégique perçue d’abord comme une stratégie délibérée et avantageuse aux desseins dynamiques comme autant de flèches d’une entité conquérante (une vers Vienne, l’autre vers le Caucase, une autre vers la Chine, etc.) et qui s’avère de plus en plus comme un caractère presque statique, profondément déstructurant, mais finalement autant pour les territoires où s’exercent ces actions que pour l’acteur considéré ici (Daesh) qui connaît des situations de revers et de recul, autant que des épisodes statiques ou des épisodes d’avancées. D’une façon très caractéristique, ce qui débute comme une tactique de blitzkrieg, avec même la menace de faire tomber Bagdad au bout de deux ou trois semaines d’activités, se transforme en une sorte d’équivalent de guerres de position paradoxalement extrêmement agitée mais au mouvement confiné aux mêmes territoires et selon un mouvement de rotation qui cantonne au même territoire.

Les véritables conséquences stratégiques sont de l’ordre de la communication et des mouvements de population (migration vers l’Europe), c’est-à-dire des conséquences non-conventionnelles du point de vue militaire et de caractères indirects, aux conséquences diverses et complètement non prévisibles (au contraire d’une stratégie militaire), – c’est-à-dire des conséquences stratégiques qui ne sont pas stratégiques, malgré toute la dialectique postmoderniste dont on les pare. Le degré de désordre est atteint symboliquement par les deux textes que nous avons mentionnés (Escobar et Duff), qui décrivent ce désordre à différents niveaux, et qui suscitent, hors de toute appréciation critique contre eux, une révolte de l’esprit contre les méthodes habituelles de jugement et d’évaluation d’une situation. (Cela est notre cas, avec la nécessité de présenter une définition complétée, élargie du concept d’“inconnaissance” figurant dans ce Glossaire.dde.)

Le complément de 2016 : la crise de l’américanisme

Là-dessus vient se greffer, en 2016, après une préparation tonitruante en 2015 mais que bien peu d’observateurs ont considéré avec sérieux à cause du personnage de “bouffon” et de “fou du roi”, la crise de l’américanisme de 2016. Le choix que cet “‘ensemble puissant, plus haut et au-dessus de nos avatars détaillés’, que nous identifions évidemment et de facto comme extrahumain (ou surhumain)”, a fait de Donald Trump représente un stupéfiant coup de génie par la façon dont l’“apparence signifiante” (signifiant la bouffonnerie) du personnage dissimule complètement l’importance extraordinaire et terrible de la tâche dont il est chargé sans bien entendu qu’il soit nécessaire que lui-même la réalise. Nous ne pouvions imaginer un seul instant que l’effet pourrait être de cette importance, de cette puissance, de cette hauteur...

L’arrangement sublime avec un Trump est qu’il suscite lui-même chez ses électeurs une stratégie d’inconnaissance parce que sa bouffonnerie initiale a planté le personnage dans une logique où il ne lui est pas demandé d’avoir un discours cohérent (un programme, des promesses, etc.), mais seulement la capacité et la volonté de détruire l’establishment (le système de l’américanisme, le Système, etc.). Les réponses de nombre de votants pro-Trump ont des résonnances renvoyant d’une façon extraordinaire à l’inconnaissance, d’une façon ou l’autre, en ce sens que leur préoccupation n’est en rien de savoir dans le détail ce que Trump veut faire, ni même d’en être d’accord, du moment qu’il conduit sa mission générale ...

« You may not agree with everything this guy stands for, but you have to respect his candor and principles for blatantly calling out the system for what it is »  (....) « I believe that it is too late for a conventional cure. So, there is Trump. He is indeed a buffoon and a recipe for disaster. If he were to do half of the horrific things he says he would, he would be a catastrophe. He could be a blend of Hitler and Hirohito. That’s why I would vote for him. The last time we crossed paths with a Hitler and/or Hirohito, the country woke up and fought. And won! He might supply us with the shock we need in order to wake up and fight. » (...)« Cela sonne juste : même si Trump gagne, il ne peut pas réussir [à réformer l’Amérique, le Système]. Mais c’est un démolisseur et, à ce point, parvenir à démolir est un succès suffisant. Le MONDE ENTIER doit être secoué comme un prunier. »

Le résultat est, depuis le début (1er février) des primaires de l’élection présidentielle aux USA une panique diluvienne qui s’est emparée de l’establishment, ditto le Système. Bien entendu, le Système se bat sur des détails, y compris sur des détails anatomiques (Rubio à propos de Trump), et bien entendu à coup de $millions corrupteurs qui ne cessent de renforcer le propos antiSystème de Trump. Par conséquent, le résultat a été jusqu’ici un renforcement constant de Trump. L’inconnaissance ne cesse de l’emporter sur le réductionnisme (idéologique dans ce cas, – le pire des réductionnismes) : ainsi a-t-on une formidable démonstration de la nécessité et de la vertu de l’inconnaissance. Sera-ce l’épreuve finale, la poussée décisive ? On ne peut en aucun cas apporter une réponse à la date où ce texte est écrit et publié. Pour autant, l’on peut constater que l’on n’en a jamais été aussi près, et l’on voit alors la démonstration de l’évolution accélérée de la situation, faisant une place de plus en plus grande à l’inconnaissance.

L’inconnaissance face à cette nouvelle situation

Bien entendu, ces références directes à des situations présentes (alors que ce Glossaire.dde est rédigé) ne doivent pas une seconde nous conduire à l’idée que le concept d’inconnaissance est lié à une conjoncture temporelle ; mais il se trouve que la situation présente (la “conjoncture temporelle”) vient à notre aide pour conduire la définition du concept. Nous voyons donc la confirmation que cette nouvelle situation depuis 2014 est si extrêmement différente de celle de 2011 qu’il faut  parler d’une nouvelle situation du monde.

Il est évident que cette novation est telle qu’elle doit nécessairement influer sur le concept d’inconnaissance. C’est pour aussitôt indiquer l’énorme différence que nous distinguons par rapport à 2011. Alors qu’en 2011, lorsque nous définissions pour la première fois le concept d’“inconnaissance” nous précisions de façon théorique sa condition essentielle : se trouver dans « la situation fondamentale de se tenir en dehors du Système... » ; aujourd’hui, nous disons que, tout en restant “en-dehors du Système”, ou hors-Système, selon les conditions psychologiques, intellectuelles, voire métaphysiques envisagées, nous pouvons envisager de pénétrer à nouveau ponctuellement dans le Système, et même nous le devons. (Toutes ces positions, “hors-Système”, “pénétrer le Système” doivent évidemment être entendue d’un point de vue de l’intellect, par rapport à l’influence du Système. Cela a toujours été le fondement de la définition de l’inconnaissance. Par ailleurs, d’un point de vue matériel, social, sociétal, etc., il est entendu que nous vivons dans le Système, mais cette situation n’a jamais interdit d’être intellectuellement un antiSystème.)

Le désordre qui règne aujourd’hui dans le Système, qui prétend être la situation du monde à lui seul, permet désormais d’y évoluer sans risque de s’y trouver intellectuellement emprisonné, notamment par la perdition de l’intellect dans l’étude des innombrables ramifications de son désordre. L’évolution du Système depuis 2011 fait en effet que les portes de la prison ont craqué, répandant effectivement un désordre inouï. Cette dynamique qui paraîtrait à certains comme l’affirmation de l'empire absurde du Système a comme effet en vérité, c’est la seule certitude qui vaille dans cette évolution, d'écarter l’hermétisme enfermant jusqu’alors la pensée dans des normes et une contrainte terrifiantes, et cela confirmant pour notre compte que nous sommes effectivement dans le processus de son effondrement.

La situation qui se dessine alors est que l’inconnaissance ainsi développée devient un concept hautement sélectif, avec toujours le refus d’une connaissance inféconde des détails du désordre, mais avec la capacité de distinguer et de pénétrer dans le désordre du Système pour y distinguer et se saisir des vérités-de-situation. Ainsi le concept d’inconnaissance, de passif qu’il pouvait apparaître (d’ailleurs faussement) dans nos premières définitions, devient de plus en plus actif et permet de se saisir des vérités-de-situation qui  fournissent des clefs pour avancer de plus en plus décisivement dans la compréhension hors-Système (hors de l’influence du Système) de la situation générale du monde. Ainsi l’inconnaissance évolue-t-elle logiquement, c’est-à-dire en fonction de l’évolution de l’effondrement du Système, la phase de désordre commencée en février 2014 étant sans aucun doute une nouvelle phase de l’effondrement du Système, et peut-être la phase décisive.

L’inconnaissance est une posture faite pour appréhender de mieux en mieux le Système à mesure que le Système s’effondre, et fournir de plus en plus de clefs pour la vérité-de-situation la plus large possible qui apparaît de plus en plus nettement à mesure que l’effondrement s’accélère. Il est évidemment manifeste que la puissance du concept d’inconnaissance ainsi redéfini est directement liée à l’apparition du concept de “vérité-de-situation” tel qu’il a été récemment installé dans notre arsenal dialectique, pour définir ce que nous pouvions saisir de la vérité du monde dans ce désordre général. L’inconnaissance devient donc, en plus d’être un bouclier contre le Système, une épée pour pénétrer le Système et réunir ce qu’il peut y avoir de la Vérité dans la situation du monde évoluant sous l’empire du Système en pleine dissolution, c’est-à-dire et dans le cadre de la Crise Générale de l’Effondrement du Système où nous nous trouvons présentement.

La dimension métaphysique de l’inconnaissance

Nous revenons alors à un constat proposé au début de Glossaire.dde, et que nous pouvons préciser d’une façon très intéressante, en justifiant dans notre concept d’inconnaissance envisagé d’une façon opérationnelle l’ajout de la dimension métaphysique signalée dans la citation rappelée plus haut du Pseudo-Denys l’Aréopagite. Dans le dernier paragraphe du deuxième passage de ce texte (premier intertitre), nous faisions en effet cette remarque : “... Il est aussi et surtout question, lorsque nous disons abruptement et d’une façon un peu provocante “nous n’y comprenons rien”, de constater que les plus savantes explications, les remarques les plus secrètes et les références les plus cultivées, ne peuvent rien devant des évènements dont l’essence même, – comme s’ils avaient une ontologie propre et d’une extraordinaire puissance comme d’une autonomie complète, – est d’être incompréhensible pour notre raison si notre raison entend organiser ces évènements dans un cadre général cohérent et significatif..”

Cette incursion d’évènements (ceux auxquels obéit la marche de la situation du monde dans l’effondrement du Système) auxquels nous reconnaissons “une ontologie propre” et dont nous ignorons tout de cette ontologie et des buts qu’elle poursuit, sinon de sa stratégie, signifie effectivement la proposition d’apprécier la situation générale comme ayant nécessairement une impulsion dépassant les données rationnelles et sensibles auxquelles nous cherchons en général à avoir accès. La situation actuelle présente en effet des caractères d’une telle puissance, et d’une telle insaisissabilité pour nos démarches habituelles de l’intellect, qu’elle autorise, sinon recommande des hypothèses métaphysiques comme des acteurs dynamiques, sinon “opérationnels” d’elles-mêmes (de la situation actuelle).

Dans ce cadre, et l’inconnaissance se détachant de plus en plus de sa fonction tactique hors-Système qui perd de sa nécessité puisque le Système est en cours d’effondrement et peut être pénétré, en recueillant des vérités-de-situation par son choix de ne s’attacher qu’aux parcelles de vérité contenues dans le désordre du monde plongé dans la crise de l’effondrement du Système, l’inconnaissance renforce de plus en plus sa position de phénomène métaphysique. Cela signifie que l’inconnaissance “vers le bas” de l’origine, faite pour se protéger du Système en étant hors-Système, se réduit à mesure de la destruction du Système, devient, par sa capacité d’identification et de sélectivité des vérités-de-situation, une inconnaissance “vers le haut” tendant à cette puissance infinie que suggère le Pseudo-Denys (« C’est alors seulement que, dépassant le monde où l’on est vu et où l’on voit, Moïse pénètre dans la Ténèbre véritablement mystique de l’inconnaissance : c’est là qu’il fait taire tout savoir positif, qu’il échappe entièrement à toute saisie et à toute vision, car il appartient tout entier à Celui qui est au-delà de tout, car il ne s’appartient plus lui-même ni n’appartient à rien d’étranger, uni par le meilleur de lui-même à Celui qui échappe à toute inconnaissance, ayant renoncé à tout savoir positif, et grâce à cette inconnaissance même connaissant par delà toute intelligence. »)

C’est nécessairement sur cette énigme que nous terminons ces Glossaire.dde puisque nous sommes effectivement sur ce territoire. C’est de l’intuition haute que nous attendons aide et éclaircissement, tandis que la raison-subvertie purifiée de sa subversion retrouverait sa place d’outil sublime de la pensée pour tenter de mettre en place un rangement de ce que l’intuition haute nous fournit. Nous sommes effectivement dans une époque, qui est évidemment eschatologique et catastrophique, qui est directement une époque métahistorique à la fois complètement énigmatique dans son sens et diluvienne dans son opérationnalité. Nous sommes au seuil de grands évènements dont nous ne savons rien de l’essentiel, – ou bien est-ce que nous les vivons déjà...

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