L’OTAN vendra US ou ne sera plus

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L’OTAN vendra US ou ne sera plus

Dans son texte du 15 juillet 2018 sur Strategic-Culture.org, Alex Gorka met l’accent sur le point 31 du communiquédes pays de l’OTAN à la suite du sommet des 11-12 juillet. Ce point porte précisément sur l’armement des pays de l’OTAN et se termine par une référence directe aux matériels russes que possèdent certains pays de l’OTAN, soit parce qu’il s’agit d’anciens pays du Pacte de Varsovie, soit parce qu’ils ont acheté du matériel russe pour une raison ou l’autre. Voici le point 31 du communiqué et, tout au bout, comme par inadvertance si l’on veut, le passage qui nous intéresse (souligné par l’emploi du caractère gras par nous, également par inadvertance).

 « Notre aptitude à relever les défis d’un environnement de sécurité en évolution repose sur un éventail de capacités robustes, sophistiquées et évolutives dans tous les milieux. Il s’agit notamment de forces et de capacités déployables, soutenables et interopérables, plus lourdes, davantage dans le haut du spectre et pleinement soutenues, qui sont maintenues à un niveau de préparation élevé pour exécuter toute la gamme des tâches et des missions de l’Alliance. Nous assurerons la disponibilité de ces forces et de ces capacités en répondant pleinement et rapidement aux besoins recensés par l’OTAN. En mettant à disposition ces capacités, nous prenons un engagement pour la coopération au sein de l'Alliance et au niveau multinational afin de répondre à nos besoins communs, pour la nécessaire augmentation des dépenses de défense, notamment dans le domaine de la recherche et du développement, pour une efficacité maximale dans l'utilisation des ressources, pour un accroissement de l'interopérabilité, et pour le traitement, comme il convient, de la question des dépendances qui existent à l'égard des anciens équipements militaires d'origine russe, par des initiatives nationales et une coopération multinationale. Nous continuerons de favoriser l'innovation afin de préserver notre avance technologique. »

Il est évident que c’est essentiellement la partie US qui a insisté sur l’inclusion de telles précisions. Elles concernent un assez grand nombre de matériels essentiellement terrestres mais aussi aériens, pour la plupart venant d’anciens pays de l’alliance communiste (Pacte de Varsovie) qui ont intégré l’OTAN. Il y a eu aussi l’acquisition de matériels russes par un petit nombre de pays, le plus remarquable étant celui de missiles sol-air S-300 de première génération par la Grèce dans les années 1990. 

(La phrase de conclusion « Nous continuerons de favoriser l'innovation afin de préserver notre avance technologique » signifie que seuls les idiots de naissance peuvent croire qu’ils trouveront cette “avance technologique” chez les Russes...)

Dans son texte, Alex Gorka donne le détail de tous ces matériels russes en insistant sur le fait que ces matériels doivent être entretenus et que seuls les Russes peuvent le faire, et qu’ils le font à des prix très avantageux. Cela constitue d’une part un fait qui maintient des relations entre ces pays de l’OTAN qui ont du russe et la Russie, d’autre part un argument pour certains pays de l’OTAN pour envisager l’achat de matériels russes. Le contexte général y est très favorable : les capacités exceptionnelles des armements russes, leur modernisation constante, leur avancement technologique ne cessent d’être mises en évidence ces dernières années, tandis que leurs coûts sont bien connus pour être extrêmement modiques par rapport à ceux des fournisseurs habituels et obligés de l’OTAN, les USA bien entendu.

Mais il y a par-dessus tout, comme symbole autant que comme crise de fourniture de matériels, l’affaire du S-400 et la position officielle prise par les USA essentiellement à l’occasion de l’exportation de ce système, instituant des sanctions contre les pays acheteurs (bien entendu, ces mesures pouvant être prises désormais contre toute autre exportation de systèmes d’armement russes) : la loi CAATSA (pour Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Cette initiative n’est pas particulièrement populaire, comme on l’a vu hier à propos de l’Inde.

Mais l’Inde ne fait pas partie de l’OTAN, tandis que la Turquie en fait partie, et qu’elle entend bien acheter des S-400, avec un contrat déjà finalisé et sur le point d’entrer en application. Gorka note à ce propos :

« Ankara a signé un contrat d'achat de missiles sol-air S-400 malgré le fait que toute coopération militaire soit entravée par des sanctions antirusses. De nouvelles mesures punitives américaines contre la Russie ont été promulguées pour exposer d'autres pays à des sanctions pour avoir fait affaire avec son industrie de la défense et les ont exhortés à se défaire des armes russes.

» La Turquie refuse une telle approche. Cela signifie que, pour eux, la déclaration dit une chose mais que la pratique est différente. La Turquie agit comme elle fait parce qu’elle veut le meilleur équipement. Cela peut être contagieux. D'autres voudront le meilleur pour leur argent. Comme on peut le voir, les échappatoires ont déjà été trouvées. Quoi qu'il en soit, rien ne peut changer le fait que la Russie est le leader mondialdans la production des meilleures armes et la tentation de coopérer avec lui peut s'avérer trop forte pour être stoppée par des pressions politiques. »

Bien entendu, l’affaire Turquie-S400 est aggravée, – considérablement pour les USA, – par le fait que ce pays a acheté aussi des F-35, la merveille des merveilles de l’arsenal US bardée de secrets de fonctionnement et d’opérationnalité, à un point tel que nul ne sait exactement de quoi cet appareil est capable, s’il est capable effectivement d’effectuer ses missions, s’il est effectivement opérationnel, – bref, s’il existe bel et bien... On sait qu’il y a déjà une querelle entre la Turquie et le Congrès à propos de l’achat des S-400, le Congrès voulant en représailles interdire la livraison des F-35 à la Turquie (bien que deux aient déjà été livrés aux Turcs, mais qu’ils restent consignés aux USA au moins pendant deux ans, pour “essais” divers et parce qu’on y mange mieux...).

Il y a un autre aspect à cette querelle, lequel est si extrêmement technique qu’on a peine à s’y retrouver, – et à notre avis, la même chose pour les techniciens US eux-mêmes, qui en sont à chercher à comprendre comment le F-35 fonctionne exactement, et s’il fonctionne d’ailleurs... La présence proche, la proximité de S-400 et de F-35 (en Turquie) pourraient en effet conduire à un “espionnage” impuni du F-35 par le S-400, selon les explications extrêmement bureaucratiques et hermétiques, sinon “magiques” qui nous sont données ; qu’est-ce que c’est que la proximité ? De quoi parle-t-on ? De kilomètres, d’ondes mystérieuses, d’envoûtement peut-être... 

Reuters, le 15 juillet 2018 : « Le général Tod Wolters, commandant en chef des forces alliées de l'OTAN, a déclaré à Reuters que le problème était préoccupant, mais il travaillait pour maintenir des liens militaires solides avec[la Turquie]. “Tout ce qu'un S-400 peut faire lui permet de mieux comprendre une capacité comme le F-35 n'est certainement pas à l'avantage de la coalition”, a déclaré Wolters, qui était en Grande-Bretagne pour une conférence des chefsde l'air à Londres et le Royal International Air Tattoo à RAF Fairford.

» Les responsables américains et de l'OTAN veulent empêcher le système de défense construit en Russie d'accumuler des informations sur les chasseurs à réaction Lockheed Martin F-35 au moment même où [les F-35] prennent pied en Europe. Wolters a déclaré que l'OTAN s'inquiétait de savoir “combien, pendant combien de temps et à quelle distance” les F-35 seraient exploités à proximité des systèmes S-400. “Tous ces facteurs devraient être déterminés. Nous savons pour le moment que c'est un défi.”

» Wolters a dit que[la proximité des deux systèmes] donnerait au système construit en Russie des données sur les tactiques opérationnelles et les procédures[du F-35] qui pourraient être transférées à d'autres utilisateurs. L'utilisation d'un F-35 permettrait également au système S-400 de glaner des informations clés sur la portée de la détection et d'autres caractéristiques de l'aéronef, ce qui pourrait compromettre tout élément de surprise. »

Un autre intervenant à la conférence à laquelle participait Wolters, est beaucoup, beaucoup plus abrupt ; il s’agit du général à la retraite David Deptula, qui participa à la planification de la première guerre du Golfe et qui est depuis devenu conseiller chez Lockheed Martin, cela comme couverture chez le principal contractant de l’USAF tout en restant un des principaux théoriciens tactiques de l’USAF, exerçant une considérable influence dans ces milieux. N’occupant pas de position officielle, Deptula n’a pas à prendre de gants avec la Turquie, contrairement à Wolters, et il n’en prend donc pas : la Turquie doit choisir, c’est-à-dire l’OTAN ou la Russie, c’est-à-dire le F-35 ou le S-400...

« “Les Turcs doivent faire un choix. Ils vont soit faire partie de l'OTAN, soit entrer dans le camp russe en termes de défense”, a déclaré David Deptula, un général retraité de l'armée de l'air et consultant industriel. Il a ajouté que l'OTAN n'intégrerait jamais un système S-400 dans son système intégré de défense antiaérienne, car cela donnerait au système construit en Russie des données sur les tactiques opérationnelles et les procédures qui pourraient être transférées à d'autres utilisateurs. L’utilisation d'un F-35 à proximité permettrait également au système S-400 de glaner des informations clés sur la portée de la détection et d'autres caractéristiques de l'aéronef, ce qui pourrait compromettre tout élément de surprise. »

D’une façon générale, les arguments donnés pour “séparer” le F-35 du S-400 sont extrêmement aléatoires, fumeux, sinon complètement incompréhensibles. Il s’agit d’arguments de circonstances, à propos d’un système (le F-35) que personne aux USA, ni dans l’USAF, n’est capable de contrôler, ni même capable de le comprendre en termes technologiques et opérationnels. Un peu comme l’on disait d’un dictateur sud-américain pro-US dans les années 1950 “C’est un salopard mais c’est notre salopard”, ces gens nous disent du F-35 “c’est un monstre incompréhensible mais c’est notre monstre incompréhensible” ; donc, pas question que quiconque s’en approche, y compris et surtout ceux qui l’ont acheté. On nage dans une sorte de considérable ésotérisme technologique, car c’est bien là où nous den sommes avec le F-35/JSF.

A  notre estime, le Pentagone n’acceptera jamais une “cohabitation” F-35/S-400, selon des arguments à la fois incompréhensiblement technologiquement et opérationnellement magiques. Il ne fait aucun doute, en plus du seul cas turc, que tous les F-35 livrés seront sous le plus ferme contrôle US possible (sauf peut-être ceux d’Israël, qui ne seront pas très nombreux et serviront surtout comme vitrine de communication, pour faire croire que cet avion est effectivement “magique” au point de vue opérationnel, en inventant régulièrement des missions secrètes et invisibles, comme le fer à repasser lui-même). Revenant au point 31 du communiqué du sommet de l’OTAN, il faut donc y voir l’affirmation que l’OTAN doit devenir une sorte de point de vente central, exclusivement de matériel US à tous ses membres. L’intention affiché du Pentagone, avec le soutien à 100% de Trump, est de “se payer sur la bête”, c’est-à-dire de bloquer tout matériel qui ne soit pas US, – russe bien entendu, mais certainement et très rapidement, les autres aussi.

Bien évidemment, ce projet, qui renvoie aux habituelles caractéristiques de la psychologie US impliquant l’exceptionnalité en toutes choses des USA, et notamment dans la matière de la technologie, n’a aucune chance d’aboutir. Au contraire, il constituera un des facteurs majeurs de la désintégration de l’OTAN, les USA évoluant jusqu’à faire de l’adoption de leurs matériels une condition sine qua non d’appartenance à l’Alliance, avec toutes les conséquences qu’on peut se plaire à imaginer, dans l’un ou l’autre sens (qui partira le premier ?).

 

Mis en ligne le 16 juillet 2018 à 14H57

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