Libéraux en lambeaux

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Libéraux en lambeaux

Empruntant ce texte de Denis Volkov du 19 septembre au Carnegie Moscow Center (CMC) dont l’auteur est un expert, Russia Insider ne s’empêche pas d’écrire, en introduction de ce commentaire de Volkov qui suit les élections générales de Russie du 18 septembre : « Même le Carnegie Moscow Center pro-Washington est forcé d’admettre purement et simplement que les partis libéraux pro-occidentaux de Russie n’ont aucun soutien dans la population... » Il est vrai que le Carnegie Moscow Center est l’antenne russe du très-puissant Carnegie Endowment for International Peace de Washington, qui aspire à devenir le premier think-tank “global” œuvrant à la fois pour la globalisation, pour l’américanisation, pour l’hyperlibéralisme, pour une culture sociétale postmoderne et ainsi de suite. Voilà qui nous préserve de tout soupçon de quelque “poutinisation” que ce soit, d’autant que le CMC travaille sur ses propres données statistiques (le Levada Center) pour mesurer l’évolution des opinions en Russie.

Effectivement, le texte de Volkov acte le complet effacement des partis libéraux, réputés proches de ceux qu’on désigne en Russie comme des “Atlantistes-Intégrationnistes” ou encore des “Occidentalistes”. On donne ici le début de ce texte qui décrit cette situation des “libéraux”, le reste étant surtout consacré à une analyse hypothétique des stratégies de communication et autres que les libéraux pourraient développer pour tenter d’élargir leur électorat, et même de retrouver les scores qu’ils réalisaient dans les années 1990...

« While United Russia looked on course to get more than half of the votes counted, the two main liberal parties, Yabloko and PARNAS, received less than 2 percent and less than 1 percent, respectively, of votes cast. What explains this dramatic fall in support? Who still votes for the liberal parties? Polls conducted by the Levada Center over several years allow us to dig deeper into these questions.

» Post-Soviet history tells the story of a long, slow decline for these parties. Yabloko, for example, steadily lost supporters throughout the 1990s and 2000s: the party received 7.86 percent of the vote in the 1993 elections. Then, from 2011 to 2013, support for liberals spiked as a result of growing disenchantment with the government. More and more people believed that the country was stagnating and felt uneasy about their future. Vladimir Putin lost one-third of his support base. But public opinion changed drastically in 2014. The annexation of Crimea, imperialist rhetoric fueled by nostalgia for Soviet military might, and confrontation with the West caused a wave of euphoria that led the majority of Russians to identify more closely with their government. All of this seriously undermined liberal politicians.

» The current situation is indeed bleak for Russian liberal parties. Only one-third of self-proclaimed liberal party supporters in the 1990s and 2000s still support liberals. Two-thirds have grown disillusioned with liberals and tend to cast their votes for United Russia or the Communist Party. So, who still votes for liberals? Most of their supporters are educated and affluent residents of Moscow. This segment is doing better economically than most Russians. They are more confident in their future and satisfied with their present. They are, on the whole, much happier than the average Russian.

» Despite these differences, they approve of Putin’s performance as much as the general population and like Prime Minister Dmitry Medvedev more than most Russians. Thus, these voters won’t be swayed by attacks on the government and references to an ailing economy. »

Nous laissons donc résolument de côté les conceptions de communication, les tactiques diverses pour trouver une meilleure audience, se faire mieux connaître, etc. Nous importent essentiellement les grandes tendances que signale Volkov, à partir de sources statistiques que nul ne peut écarter derrière le soupçon habituel puisqu’elles renvoient à Carnegie et à son organisation qui constituent un monde fermé, occidentalisé, tourné vers la globalisation, l’occidentalisation, etc. Ce qui est alors remarquable dans le rapide schéma qu’offre Volkov, c’est de constater combien la situation russe, du point de vue des libéraux, est totalement différente de ce que les “Occidentaux” (les vrais) et les centres de pouvoir du bloc-BAO croient voir et savoir, et qui leur sert de base d’analyse pour concevoir leur “politique”. Elle est marquée par plusieurs points importants, dont nous retiendrons les trois suivants, qui concernent la période la plus récente (les cinq dernières années) :

•  Il y a eu un reflux du soutien populaire à Poutine d’à peu près un tiers de son électorat de 2011 à 2013, même si ce reflux n’empêcha pas Poutine d’être élu (réélu) président en mars 2012 après quatre années comme Premier ministre d’un Medvedev temporairement président de 2008 à 2012. (Les deux premiers mandats de Poutine avaient couru de 2000 à 2008. Dans l’entretemps qui suivit, la durée du mandat présidentiel fut l’objet d’une réforme constitutionnelle et passa de quatre à six ans ; cela conduit le mandat actuel de Poutine jusqu’en 2018, avec réélection possible.) La situation a complètement changé en 2014, et ce changement complètement en rapport avec la situation internationale (crise ukrainienne, rattachement de la Crimée, montée ultra-rapide de la tension antirusse dans le bloc-BAO). Cette situation reste aujourd’hui en l’état, très fortement dominée par la tension internationale, et surtout la campagne antirusse de communication du bloc-BAO qui constitue le principal ciment de l’unité russe derrière Poutine.

• Il est notable que, dans son analyse, Volkov observe que les électeurs libéraux actuels, – le petit noyau autour de 3% des électeurs si l’on additionne les deux partis cités, – ne sont nullement opposés à Poutine et à sa politique malgré leur choix politique. (Ce qui les démarque un peu du reste des votants russes, c’est leur soutien plus marqué pour Medvedev, réputé plus libéral que Poutine et qu’on identifie en général comme le leader de la fraction la plus “libérale” de la direction russe, celle qui tient essentiellement les commandes de grands ministères économiques et financiers : « Malgré leur différence, [les électeurs libéraux] approuvent l’action de Poutine autant que la population en général et sont plus favorables à Medvedev que la plupart des Russes. ») Ce constat est complètement différent de celui que font en général les élites-Système et les dirigeants du bloc-BAO, qui tendent à identifier chez les électeurs libéraux, d’abord des adversaires de Poutine dont le but principal est d’abattre le président russe avant d’effectuer l’habituelle manœuvre compulsive du regime change.

• Le constat général se trouve donc chronologiquement et fondamentalement autour de la grande fracture de 2014, qui propulse la Russie au rang d’ennemi n°1 du bloc-BAO, selon la narrative développée dès les premiers jours de la crise ukrainienne, en février 2014. L’explication centrale est par conséquent la renaissance très active, qui surpasse toute autre tendance, du patriotisme russe et de la perception de l’affirmation de la souveraineté russe face aux pressions hostiles exercées contre la Russie. En un sens, de même que les interventions anti-terroristes effectuées dans les pays musulmans depuis le 11 septembre 2001 n’ont fait qu’alimenter par leur brutalité et leur aveuglement le recrutement de nouveaux terroristes, de même la politique antirusse exprimée par une communication débridée et même folle de la part du bloc-BAO n’a fait et ne fait que renforcer l’union du peuple russe et le soutien à Poutine, au-delà des clivages politiques et même chez les électeurs libéraux.

Ces rapides constats au travers d’une analyse très condensée mais extrêmement affirmée à partir d’une source qu’on ne peut révoquer conduisent à mesurer l’extraordinaire aberration que constituent la politique de communication (de guerre de la communication) et l’activisme sociétal et subversif, voire politique et activisme hybrides, conduits contre la Russie, et particulièrement contre Poutine. On se trouve là devant une situation typique du Système, avec son aveuglément irréversible lié aux diktats des grandes dynamiques qu’il a enfantées selon cette orientation qu’il proclame ; la globalisation, l’hyperlibéralisme, le multiculturalisme et l’individualisme qui sont tous déstructurants et dissolvants de tous les principes, et particulièrement ceux de l’identité, de la souveraineté et de la légitimité qui nourrissent le patriotisme russe et l’espèce d’union nationale qui soutient l’action de la direction russe.

Il s’agit bien d’une bataille qui dépasse les questions nationales et stratégiques traditionnelles et constitue, de la part de l’agresseur, une sorte de cercle vicieux impossible à rompre. L’attaque contre la Russie ne se fait pas au nom d’une politique ou d’une stratégie même si elle semble s’exercer sous forme de politique et de stratégie, mais au nom de la logique exclusive du Système, celle de la déstructuration et de la dissolution. On est donc conduit à observer qu’au plus l’activisme antirusse s’exercera, au plus la résistance russe basée sur le patriotisme et l’union nationale se renforceront ; et comme l’on se trouve devant cette logique du Système qui refuse catégoriquement, comme non-existant sinon non-être, tout enseignement de la réalité, les échecs essuyées par l’activisme antirusse à cause de ce qu’il est, seront suivis, comme une “correction” qui représente en fait une inversion de toute logique tactique ou stratégique, par un activisme antirusse redoublé dans le même sens : les échecs “corrigés” par un peu plus de la cause qui provoque les échecs. Il est très difficile d’appréhender jusqu’où un tel enchaînement mènera, et à partir de quel moment, et par quelle circonstance, quelque chose craquera dans un sens ou dans un autre, forçant à emprunter des voies différentes qui peuvent prendre toutes les formes concevables bien entendu, y compris celle de la violence.

 

Mis en ligne le 21 septembre 2016 à 19H05

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