L’homme aux $100 milliards et la CIA

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L’homme aux $100 milliards et la CIA

Jeff Bezos est peut-être, – il est incontestablement, selon nous, une sorte de super-riche représentatif d’une nouvelle génération, et sans doute, presqu’une “nouvelle génération” à lui tout seul. On pourrait dire, en attendant mieux, qu’il ouvre la génération des hyper-riches tout en reconnaissant la description comme incomplète dans la mesure où elle se limite à la description d’un montant d’argent extraordinairement diluvien et déferlant. Avec Bezos, il y a des choses en plus de cette dynamique effrénée, et elles doivent être affichées comme des caractères fondamentaux.

D’abord, les bonnes nouvelles selon les normes du business as usual dans le mode très classique. Elles sont rapportées par WSWS.org, ce site qui s’est fait l’un des commentateurs les plus avisés de la carrière de cet hyper-riche “nouvelle génération”. Bezos a en effet dépassé le cap symbolique et sacré des $100 milliards de fortune personnelle avec la poussée haussière des actions Amazon consécutive aux ventes du Black Friday, laissant à plus de $10 milliards derrière lui le n°2 si longtemps n°1, Bill Gates, le symbole même des super-riches de la génération précédente.

Voici donc quelques précisions sur la situation actuelle, de cette semaine, de ce Bezos qui a dépassé le quintal de $milliards. On y trouve les statistiques vertigineuses habituelles, et l’on rajoute quelques précisions sur la situation d’Amazon. Il s’agit surtout de précisions sur l’intéressante façon dont Amazon conquiert de véritables territoires, avec ce phénomène d’“une ville d’une seule compagnie”. Amazon retrouve ainsi les situations de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, par exemple comme Detroit fut la ville de General Motors, en concurrence avec Ford qui se trouvait dans sa banlieue. (Henry Ford rêva de construire une “ville de Ford”, et il créa une cité ouvrière pour les employés de son usine : Fordlandia.) Cette évolution rapproche encore plus la période actuelle du capitalisme déchaîné aux USA de celle du Gilded Age, entre la fin de la Guerre de Sécession et 1890 pour la situation politico-économique, et bien au-delà, au moins 1929, pour la situation industrielle.

« Au début de ce mois, l’Institute for Policy Studies a déterminé que les trois milliardaires les plus riches possédaient autant que la moitié la plus pauvre des États-Unis. Grâce à Bezos, cette étude est déjà dépassée, car le milliardaire a augmenté sa richesse d'environ 20 milliards de dollars depuis sa publication. Dans le monde entier, les cinq milliardaires les plus riches possèdent autant de richesse que la moitié de la population mondiale, soit quelque 3,5 milliards de personnes.

» Bezos a acquis sa richesse grâce à l'exploitation de son effectif international de 300 000 personnes. Les travailleurs amazoniens ne gagnent que 233 dollars par mois en Inde, pour une moyenne de seulement 12,40 dollars l'heure aux États-Unis. Les travailleurs travaillent [...] avec des protections de sécurité minimales, des avantages très limitées et souvent dans des positions temporaires ou flexibles. En septembre, lorsque Phillip Terry, âgé de 59 ans, a été écrasé par un chariot élévateur à fourche dans une usine d'Amazon, près d’Indianapolis, le ministère du Travail a déclaré que l'entreprise pourrait être forcée de payer 28 000 dollars d'amende. Bezos en fait autant chaque minute, plus que ses employés américains en une année complète.

» La société exige des privilèges des gouvernements du monde entier, portant sur des milliards d'allègements fiscaux et des dons gratuits en échange de la construction de ses entrepôts. Amazon ressuscite la situation d’“une ville d’une seule compagnie“‘ de la fin du XIXème siècle. Il a mis en compétition plus de 200 villes américaines dans une enchère pour attirer le deuxième siège social de l'entreprise avec des dons massifs. Chicago, par exemple, a offert à Amazon un “paquet d'incitation” de 2,25 milliards de dollars, tandis que Stonecrest, le conseil municipal de Géorgie, a décidé de changer son nom en “Amazonie” et de nommer Bezos “maire à vie”... »

Mais Bezos/Amazon a un trait bien particulier, qui est son accointance extrêmement forte et publiquement affichée avec la Communauté de Sécurité Nationale (CSN), et particulièrement la communauté du renseignement. Sa collaboration avec la CIA se fait désormais de façon ouverte, depuis le marché (2013) de $600 millions entre Amazon et la CIA, qui permit à Bezos d’acquérir le Washington Post. Le quotidien devint aussitôt l’organe officiel de la sécurité nationale et particulièrement de la CIA, et, pendant la campagne USA-2016, l’organe anti-Trump au nom de la position de la CIA.

Comme on le voit ci-dessous, les accords entre Bezos/Amazon et CSN/CIA se multiplient et s’affichent pour ce qu’ils sont, la CIA affirmant ouvertement sa satisfaction de cette coopération. (Il y eut aussi une visite hautement médiatisée du secrétaire à la défense Mattis chez Amazon, en août dernier, qui permit de nous faire bien comprendre que le Pentagone, lui aussi, roucoule avec Bozos.) On ne travaille absolument plus sous le sceau du secret, comme ce fut souvent le cas des grandes sociétés de l’internet avant que l’affaire Snowden nous permette de mettre les choses au clair, – c’est-à-dire au net, si l’on veut une formule plaisante.

« ... Bezos a transformé sa société en un organe semi-officiel de l'appareil de renseignement militaire américain. Ce mois-ci, Amazon et la CIA ont annoncé le lancement d'un nouveau système de cloud “Région secrète” où la société hébergera des données pour la CIA, la NSA, le Département de la Défense et d'autres agences de renseignement militaire.

» Un porte-parole de la CIA a récemment qualifié l'accord [pour l’achat du Washington Post par Bezos] de 2013 de 600 millions de dollars entre Amazon et le gouvernement de “meilleure décision que nous ayons prise”. Plus tôt en novembre, le Sénat a approuvé un projet de loi sur les dépenses de défense. Amazon fournira à l'appareil de renseignement militaire des ordinateurs, des chaises et d'autres fournitures de bureau.

» L’homme de 100 milliards de dollars a utilisé sa richesse pour exercer une influence considérable dans les couloirs du pouvoir. Amazon a dépensé plus de 9,6 millions de dollars en lobbying auprès du gouvernement fédéral cette année. Bezos a utilisé les pages du Washington Post, qu'il a achetées en 2013, pour faire avancer l'agenda du Parti démocrate. La poste, sous la direction de Bezos, a été un des principaux défenseurs de la campagne contre la Russie, publiant en novembre 2016 la liste “PropOrNot”, une fausse compilation d'agences de presse prétendument “propagandistes russes” incluant des sites d'information de gauche. »

Considéré conceptuellement, le cas Bezos est en train de se détacher nettement du petit monde des super-riches, notamment et y compris ses compères de Silicon Valley. (La génération d’avant, si l’on suit notre classification, qui est moins une question d’âge qu’une question de méthode et de position publique par rapport aux pouvoirs en place.) Cela se marque surtout dans l’affirmation quasi-publique des liens de Bezos avec le renseignement et, éventuellement, les militaires, – mais avec la conviction que la CIA est privilégiée comme interlocutrice principale. Bien entendu, tout Silicon Valley, de la préhistoire de Gates à la simplicité sexy de Zuckerberg, a toujours marché la main dans la main avec la Communauté de Sécurité Nationale, Snowden nous l’a amplement démontré. Mais avec Bezos, c’est autre chose : la relation est extrêmement mise en avant, avec une ostentation satisfaite de part et d’autre, et nul ne peut dire sur quoi elle peut déboucher, ni qui va dominer l’autre ; car, se dit-on, il y a nécessairement, dans ces façons et ces postures si visibles à l’ère de la communication toute-puissante, une question de prépondérance de pouvoir.

Il nous est difficile de penser que cette relation, surtout quand elle passe par l’acquisition d’un quotidien comme le Washington Post qui s’affiche d’une façon si extraordinairement visible comme “roulant pour la CIA” comme pendant la campagne USA-2016, ne porte pas en soi quelque mauvaise surprise. C’est le Post qui a influencé toute la presseSystème, y compris le New York Times et y compris les relais hors-USA dans le bloc-BAO, et le résultat net a été fort bien analysé par Robert Parry le 20 novembre 2017. Parlant du Russiagate, qui est le monstre difforme enfanté par USA-2016, Parry résume son propos de la sorte : « L’hystérie du Russiagate a engendré un énorme effondrement des standards journalistiques du fait que les principaux médias US ont ignoré les règles fondamentales du traitement des “preuves” [concernant la soi-disant interférence russe dans les élections] qui ont été discutées... »

Observant qu’effectivement la mise en place de cette hystérie antirusse, déjà bien en marche depuis 2013-2014 (Syrie et surtout Ukraine), pouvait effectivement être un but stratégique de la CIA, on conclura que la mission a été bien remplie. La question qui s’impose alors est bien de savoir “à quel prix ?”, parce que la manœuvre, en imposant la perte du standard journalistique si utile dans la bonne marche de l’américanisme pour faire sa propre promotion, a peut-être sacrifié une arme fondamentale. Quoi qu’il en soit, il nous semble bien que l’épisode démontre que Bezos, le partenaire de la CIA au sein du Corporate Power, en orientant le Post et le reste comme il l’a fait, s’est conduit et continue à se conduire en barbare ignorant les règles des finesses de fonctionnement de la subversion de la communication. L’hybris règne.

Quant à la CIA, sa façon de sortir du bois comme elle l’a fait et comme elle continue à le faire en affirmant publiquement sa satisfaction de “travailler” avec un partenaire de cette sorte, montre un peu trop ses manigances et tend à “brûler” ses correspondants. (La qualification officielle par la CIA de l’accord aboutissant au rachat du Post, de « meilleure décision que nous ayons prise », accélère encore plus, si c’est possible, l’effondrement du standard journalistique dont parle Parry.) La CIA est incroyablement puissante, comme Bezos lui-même, mais on n’a pas l’impression, par rapport aux opérations qui furent effectuées par l’Agence dans le premier demi-siècle depuis sa création, que la finesse et la subtilité aient suivi, et même qu'aucontraire ces deux qualités ont emprunté le chemin inverse...

Entre ces deux partenaires, il y a bien des choses communes : la puissance, la brutalité, le cynisme, la fausse-vertu affirmée péremptoirement, – bref, tout ce qui caractérise la politiqueSystème depuis 2001, mais affiché, institutionnalisé, officialisé, proclamé. Quand on voit le résultat des seize premières années de politiqueSystème et qu’on considère ce monstre Bezos-CIA ainsi créé, on a une impression mitigée : leur puissance combinée a de quoi donner le vertige, mais le vertige peut aussi bien engendrer fausses manœuvres et chute encore plus brutales...

Nous y sommes : l’union Bezos-CIA est une union bien dans l’air du temps. C’est une union surpuissante qui détient la clef de son autodestruction. Le Système ne peut qu’approuver.

 

Mis en ligne le 27 novembre 2017 à 16H24

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