L’esprit partisan

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’esprit partisan

6 mai 2019 – C’est si loin déjà et pourtant, en ce temps-là, je commençais déjà à me croire vieux... Je vous parle des années GW Bush qui n’existèrent évidemment qu’à partir du 1erseptembre de cette étrange année 2001... 

2001, première année étrange (2000 compte pour du beurre, sorte d’entre-deux millénaires) d’un siècle non moins étrange qui nous conduit actuellement, – l’avez-vous remarqué ? comptabilisé ?, – vers l’engloutissement de son premier quart dans une extraordinaire orgie de violences et d’absurdités abruties et hurlantes, dans un maelstrom de sottises et de cruautés insensées, dans un enfer impitoyable de vide, de rien et d’absence de sens ; et là-dessus le visage souriant, sérieux et rassurant à la fois, expert du bon sens, sentencieux, sourcilleux mais pédagogique, et même angélique mais si optimiste, si bon-serviteur de la démocratie dans l’extrême servilité paroxystique ou pateline ; oui, les innombrables visages élitistes des bataillons des zombieSystème, les élites de la communication sur vos grands écrans-étranges lucarnes, se tenant, extasiés, émerveillés et rassurés, et courbés, et flagorneurs, et obséquieux, et courtisans, et soumis-abjects, au service exclusif et constant du Système.

Mais les années GW Bush, donc... C’étaient l’Irak et l’Afghanistan, puis le reste, et alors il y avait une franche opposition, on n’appelait pas encore ça de l’antiSystème mais on y viendrait. Par conséquent, je m’intéressais toujours, et même encore bien plus qu’aujourd’hui, au système de la communication de l’américanisme, car c’était bien là le centre de la première crise globale de ce XXIème siècle crisique qui s’ouvrait. Aux “nouvelles”, dans les extraits des shows d’information, une fille me ravissait, une vraie fille-garçon, lesbienne avec une sorte de panache jubilatoire où l’on distinguait, – disons, où je croyais distinguer de l’ironie, de la dérision, en même temps qu’une ardeur roborative qui s’inscrivait dans son programme. C’était Rachel Maddow, de MSNBC ! Impitoyable critique de GW, de ses archers bellicistes et de ses folles aventures guerrières, antiguerre proclamée la Maddow, et sur quel ton, avec quelle insolence ! Je me disais qu’avec ce gabarit-là, l’Amérique-dissidente avait de beaux jours devant elle.

Erreur, fatale erreur cher maître...

Il est vrai que je laissai de côté la Maddow, à partir de 2006-2007, alors que la crise s’élargissait, impliquait désormais Européens et Russes (Géorgie, août 2008) en même temps que l’Himalaya du fric s’effondrait (Wall Street, 9/15 2008). Ensuite, l’élection d’Obama puis l’extension de la crise, le printemps arabe néanmoins pluvieux, la Syrie, l’Ukraine et ainsi de suite. Je n’allais plus du tout consulter Maddow, de même que je délaissai quelque peu d’autres sources US coutumières (par exemple, Antixwar.com) parce que le siècle crisique devenait une chaîne crisique puis un tourbillon crisique où les USA ne menaient plus, seuls, le jeu du déclenchement et des aléas des crise sans nombre qui s’empilaient, – alors que ces sources, elles, et bien que dissidentes, restaient complètement tournées vers elles-mêmes, c’est-à-dire America First et mêmeAmerica Only.

Enfin, nous revînmes plein-champ et au premier plan aux USA, à l’occasion de USA-2016 qui commença en juin 2015 avec la candidature-Trump. Je me doutai que Maddow, sur son réseau MSNBC super-démocrate, se trouvait à fond dans le camp anti-Trump, comme elle avait été un soutien affirmé d’Obama, ; mais je n’y prêtai pas plus d’attention. Je restai sur mon souvenir d’elle tel que je l’ai exposé, tout en sachant bien dans quel camp elle se situait, moi-même d’ailleurs occupant la position que j’ai si souvent exposée, – tantôt pro-Trump, tantôt anti-Trump, tout le temps appréciant Trump pour avoir installé à Washington D.C. devenue “D.C.-la-folle” l’immense bordel que l’on sait... Jusqu’à ce que je tombe sur cette nouvelle de ZeroHedge.comd’avant-hier, concernant une intervention de Maddow, essentiellement à propos de John Bolton, je veux dire comme elle ne manque pas de nous le préciser “Bolton-l’être-humain”, et puis quelques gâteries sur Pompeo, sans beaucoup d’intérêt pour mon propos... Et le commentaire de ZeroHedge.com, malheureusement complètement justifié est-il besoin de le préciser, – à peine, à peine, tellement c’est l’évidence !

« Voilà où vous mènent trois années d’une théorie complotiste russe [le Russiagate]qui se révèle être un complet simulacre,– dans les bras de John Bolton, un fanatique partisan de guerre sans fin : “John Bolton, que Dieu vous bénisse et bonne chance...”, peut-on entendre désormais en ‘prime time’ sur MSNBC, le principal réseau de la ‘Résistance’.
» Rachel Maddow, de MSNBC, se fait maintenant la championne de l’“humanité” de John Bolton,[...] parce qu’il s’est déchaîné la semaine dernière, jurant d'affronter la Russie au Venezuela alors même que son patron le président Trump minimisaitle rôle de Moscou dans cette crise après un entretien téléphonique vendredi avec Poutine. [...]
» Pompeo et Bolton étaient clairement devenus un peu voyous avec leurs commentaires trop belliqueux sur le Venezuela, tandis que Trump semblait être plus réservé, – et pour Maddow c'était bien sûr une raison pour défendre la ligne interventionniste néoconservatrice : “Hé, John Bolton, Mike Pompeo, vous aimez votre travail en ce moment ?” a-t-elle demandé.
» Maddow, qui s'enorgueillissait autrefois d'avoir mis à nu et déconstruit les guerres de ‘regime change’ de l'ère Bush, juge aujourd’hui que Trump n’est pas assez chauvin ni assez guerrier. Elle s'interroge avec véhémence : “Comment en arrivez-vous à travailler si vous êtes John Bolton ? C'est vrai, peu importe ce que vous pensiez de John Bolton avant cela, de toute sa carrière et de ses antécédents, je veux dire, pensez simplement à John Bolton comme à un être humain. C'est ce que John Bolton, être humain, pensait que son travail devait être durant cette semaine qui vient de s’écouler.” »

Ainsi donc Maddow en est arrivé au stade de l’admiration, de la vénération pour un clown furieux comme Bolton, qu’elle couvrait de ses sarcasmes et de son ironie mordante en 2004-2005 ! Son audience est bien entendu tombée en chute libre depuis qu’il est apparu que le Russiagate était du pipeau, et qu’il n’y avait nulle collusion, nenni, entre Trump et Poutine. Cela n’est rien, Maddow continue sur le même chemin qu’elle suit depuis 2015-2016, depuis qu’elle s’est laissée dévorer par une haine monstrueuse du Trump, jusqu’à devenir une super-belliciste et une groupie de Bolton, en déformant complètement, jusqu’à l’horreur, la cause qu’elle défendait initialement.

Tout cela se comprend par rapport à la position passionnelle de Maddow par rapport à Trump, cette passion de haine pure qui est la ligne directrice centrale de sa vie intellectuelle. A partir de là, elle devient le jouet du déterminisme-narrativiste qui vous entraîne aux plus furieuses acrobaties intellectuelles pour faire tenir droite votre architecture bâtie sur le simulacre aussi stable que du sable et aussi ferme qu’un marigot de boue liquide à partir duquel a été livrée la bataille anti-Trump depuis 2015-2016. Rien ne la fera revenir sur l’engagement de la sorte de la religion, qui est devenu sa véritable “raison de vivre” comme l’on dit pour une pensée qu’on ne peut plus contrôler ; la passion la plus incontrôlable comme raison de la pensée, quel étrange mélange.

Cette époque est de celles qui vous rendent fou. Évitez l’esprit partisan, gardez vos distances de tout engagement derrière les “leaders”, surtout démocratiques et épris de liberté et de progrès, et qui passent sur LCI et MSNBC, ceux-là qui ont partie liée avec le Système ; évitez, évitez les passions pour les causes proclamées raisonnables sur un ton si strident qu’il frise la folie. Cherchez-vous une référence intouchable, un principe de fer et de grandeur, une étoile polaire dont vous avez toutes les raisons du monde de la juger à sa place dans le cosmos lui-même, et donc occupant une position de grande vertu dans l’équilibre du monde, cherchez dans tout cet assemblage unique ce qui recèle l’ordre et fait chanter l’harmonie. N’ayez pas peur de suivre une foi sans en comprendre tous les fondements et en en ignorant le dessein, pourvu qu’elle vous serve à vous garder de la folie du monde. Ayez la foi mais ne cédez pas à la passion qui mène à la folie, car c’est un temps de passion, de folie et de haine.

Pauvre Maddow... Elle qui paraissait si spirituelle, si libre, si joyeusement ricanante devant la bande de Bush avec ses gros-bras cogneurs de bombes ; et elle-même devenue la caricature d’elle-même, bénissant les bombes qu’on va larguer sur les Irakiens, les Syriens, les Afghans, les Libyens, sur les Palestiniens, sur les Vénézuéliens... Dieu est cruel, qui veut faire de l’hybris du sapiens, – car il s’agit bien d’hybris dans ce refus de revenir sur un jugement dicté par la passion de la haine partisane, – un sujet de ridicule qui, un jour ou l’autre, vous frappera en pleine face et vous fera répondre sans la moindre pitié pour votre croyance en vous-même, lorsque vous interrogerez : “Ô miroir, dis-moi... ”

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