L’“énigme” du Kremlin

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’“énigme” du Kremlin

4 mars 2016 – Je ne connais rien de plus simple à traduire, et pourtant de plus producteur d’hésitations et objet de multiples tractations entre les mots qui s’équivalent presque (notamment “riddle” et “enigma”), que la fameuse citation de Churchill de 1939, à propos du pouvoir soviétique : «It is a riddle, wrapped in a mystery, inside an enigma...» (disons : « C’est un rébus enveloppé de mystère, glissé dans une énigme... »). Il n’est aujourd’hui plus question de rien de “soviétique” et pourtant il semblerait que la fameuse formule churchillienne redevienne actuelle pour Poutine, près de 19 ans plus tard (après l’arrivée de Poutine un pouvoir).

Cela posé comme introduction de cette page, il est vrai qu’il existe, comme écrit par ailleurs sur ce site pour présenter un texte de PCR-Hudson qui en témoigne, « un courant (du côté des habituels soutiens de la Russie) qui commence à grossir, qui identifie une baisse conséquente de la popularité de Poutine et surtout du gouvernement, des difficultés intérieures grandissantes, etc. » C’est ce que je me disais encore, lisant le texte d’Orlov mis en ligne avant-hier, où je trouvais Orlov particulièrement et même un peu trop audacieusement optimiste-euphorique sur la situation (intérieure) russe. Depuis quelques jours, circulent l’un ou l’autre article extrêmement pessimiste d’état des lieux et de prospective de la situation russe, à partir de sites de toute confiance anti-presseSystème, qui trouve beaucoup de lecteurs, signe de l'urgence et de la pertinence du propos. (*)

Je crois, selon mes connaissances approximatives en économie et en finance, que l’article PCR-Hudson fait le tour de la question russe d’une façon globale, et l’on y trouve sans surprise la poussée d’entropisation du néolibéralisme et du Système. L’énigme, car il y en a une, concerne d’abord Poutine, parce qu’il représente avec une force et une influence considérables appuyées sur une expérience sans égale la Russie à son plus haut niveau de prestige ; et qu’il la représente donc par rapport à cette menace...

Alors, c’est autant de questions qui se bousculent... La conscience de la chose comme telle (la situation intérieure comme menace) existe-t-elle, chez Poutine-en-Russie, ou bien voit-il cela comme une situation qu’il faut gérer prudemment et habillement plus que comme une menace ? Si conscience il y a qu’il s’agit d’une menace, veut-il et surtout peut-il exercer son pouvoir par rapport à elle ? Est-il capable d’orienter le système russe selon son jugement ou bien est-il prisonnier de ce système, ou bien le combat-il avec des moments de domination et d’autres de retraite ? C’est-à-dire, à son niveau, et malgré toutes les preuves qu’il a données de s’opposer aux entreprises du Système, essentiellement en matière de politique extérieure mais aussi en matière de culture spirituelle, est-il réellement dans une position et dans un effet jusqu’au bout de l’orientation antiSystème ou bien essaie-t-il mahreureusement de façon très différente d’une vraie position antiSystème de simplement amender, de réformer le Système ?

Autant de questions, autant d’absences de réponses, autant de doutes... (Et un espoir assez difficile à maintenir, dois-je reconnaître.)

Le sommet de la popularité de Poutine, ce fut avec la crise ukrainienne et avec la Crimée, en 2014. L’affaire syrienne a confirmé les capacités d’affirmation stratégique et d’influence psychologique de la Russie transformée par lui sur les théâtres extérieurs, elle a aussi confirmé sa prudence et son habileté ; mais en même temps, au niveau de la communication et éventuellement de quelques actes symboliques qui étaient entièrement possibles et qui n’ont pas été posés, elle a érodé la dimension héroïque qui avait existé comme un élan et un lien entre Poutine et les Russes au début 2013-2014 jusqu’à la crise ukrainienne, et par conséquent elle a usé le lien qui s’était établi entre cette politique extérieure de “défense-offensive” (la Crimée) et un réveil de la spiritualité qui constitue la plus forte barrière qui puisse être érigée contre le Système jusqu’à sa destruction.

On voit avec ces remarques que j’établis un lien très fort entre la situation psychopolitique actuelle de la Russie et la politique extérieure de Poutine. La logique me permet cela : la situation psychopolitique russe qui s’avère aujourd’hui de plus en plus délicate, de plus en plus incertaine et qui se constitue même dans le comportement dans le sens de l’entropisation de certaines élites russes, vient de la poursuite de la politique néolibérale voulue par le Système, tandis que la politique extérieure, qui contient des éléments héroïques susceptibles de galvaniser la psychologie, a été activée comme on l’a vu contre des entreprises du Système. 

C’est un jugement et une idée que nous avons, que j’ai sous-jacente sinon suggérée depuis longtemps, pour mon compte de façon bien comprise depuis l’élection de Poutine de mars 2013 même si les analystes rationnels (humains-trop-humains) font remonter cela au discours de Munich de 2007. (Je crois que le discours de Munich représentait la critique rationnelle et tout à fait justifiée du Système par Poutine, celle qui s’avère aujourd’hui complètement insuffisante ; tandis que l’épisode commencé en 2013 et magnifié dans la crise ukrainienne, mais depuis en perte très rapide d’influence, comprend cette dose d’héroïsme métahistorique qui a la potentialité de pulvériser le Système.)

Cette analyse était in fine présente dans diverses considérations sur la crise ukrainienne faite à l’époque par dedefensa.org. Je reprends ce long extrait du texte du 29 mars 2014  pour illustrer ce rappel et compléter ainsi mon propos :

« Lorsque nous écrivons, plus haut, “ce qu’on décrit là n’a rien à voir avec du parti-pris, ni avec un engagement de notre part, en aucune façon. Ce qu’on décrit là est une situation appréciée objectivement, et cela sans discussion”, – nous signifions précisément que notre jugement objectif des responsabilités (l’essentiel porté par le bloc BAO) ne signifie en rien que nous soyons du parti de la Russie, par adhésion et engagement. L’analyse de la situation, dès lors que l’on identifie l’occurrence d’une bataille ultime du Système contre l’antiSystème, ne saurait conduire à des engagements partisans.

» De ce point de vue, si la Russie a nombre d’arguments et d’appréciations justes de son côté, elle n’en a qu’une responsabilité plus grande dans la politique qu’elle mène. Il nous arrive à plus d’une occasion de juger que la politique de Poutine est erronée dans le sens qu’elle est trop inclinée au compromis, ou à la recherche du compromis, qu’elle est trop prompte à la recherche d’une demi-mesure, etc., dans tous les cas dans le domaine de la communication qui est le principal champ de bataille. L’argument que nous développons ne signifie nullement que nous favorisions une poussée militaire de la Russie qui, dans les circonstances actuelles, n’a guère de sens, mais d’observer que la Russie a tout intérêt à faire monter la tension pour faire apparaître en pleine lumière toute la puissance des enjeux de l’actuelle “crise de confrontation mondiale”, ou “crise haute ultime”. Le but est alors de provoquer des chocs tels que le Système en soit affecté gravement et s’en trouve accéléré dans son processus d’effondrement. Encore une fois, cela ne signifie pas la route vers un conflit au sens classique (la guerre), mais la route vers la pleine opérationnalisation de la crise d’effondrement du Système sous les coups de la tension imposée par des attitudes de fermeté extrême, l’évocation de conséquences catastrophiques, la description véridique du Système en plein déchaînement de surpuissance, avec tant d’exemples évidents de ce phénomène, sa dénonciation comme un facteur maléfique de dissolution de la civilisation, etc. Une telle évocation, dite et répétée [par Poutine]avec sang-froid, avec calme, avec des arguments rationnels, devrait susciter l’accélération de l’activité du système de la communication et produire un choc fondamental pour les psychologies.

» D’une certaine façon, l’on comprend les Russes qui écartent cette orientation ou bien l’excluent comme impensable, dans la mesure où la Russie fait tout de même partie du Système et qu’elle risque d’être entrainée dans les remous d’un tel effondrement, et même qu’elle serait sûrement entraînée dans de tels remous ; ou bien même ignorent-ils cette orientation dans la mesure où leur participation en partie au Système leur ferait ignorer le véritable enjeu de la crise. Ce serait alors que les dirigeants russes, craignant ou ignorant cette issue, s’en tiennent à la défense des intérêts de la Russie, sans faire monter la tension tout en maintenant l’essentiel. La Russie aurait une compréhension historique de la crise et poursuivrait sa politique immémoriale de défense de l’espace et de la spiritualité nationales. Or, ce qu’il faut, c’est une compréhension métahistorique de la crise.

» Les dirigeants russes, Poutine lui-même, ont-ils cette forme de compréhension ? La question est pour l’instant sans réponse et le fait de la poser n’implique nullement une réponse dans un sens ou dans l’autre. Cette question de la vision métahistorique, qui pourrait d’ailleurs être étendue à d’autres qu’aux seuls Russes, est, pour l’instant, l’équivalent de ce que Churchill disait en 1939 du pouvoir soviétique : “It is a riddle, wrapped in a mystery, inside an enigma...” »

Ainsi la question est-elle toujours sans réponse... Si je pouvais parler froidement et selon la logique métahistorique que je sollicite, je dirais que la “chance” qui pourrait être donnée à Poutine de reprendre la capacité d’inspiration des évènements se trouve dans une brutale aggravation succédant à une réactivation de la crise ukrainienne. (On nous l’a annoncé combien de fois et elle n’est pas venue.) D’autre part et autre opérationnalisation de la “chance” en question, une action très rapide et infiniment stupide des USA, comme les USA en ont le secret qu’ils gardent jalousement par devers eux, au niveau des missiles jusqu’ici interdit le FNI qu’ils (les USA-stupides) voudraient si complètement-stupidement installer en Europe, pourrait également donner cette “chance” à Poutine d’en revenir à l’héroïsme et à la spiritualité de la crise métahistorique. Resterait alors l’énigme suprême de savoir s’il saurait distinguer, comprendre et saisir cette “chance”. La réponse n’est en aucun cas évidente.

« ... [A] riddle, wrapped in a mystery, inside an enigma...»

 

Note

(*) Pour montrer cet intérêt, je prends l’exemple de cet article publié par SouthFront.org, ce site parmi les meilleurs de référence de la mesure de la situation d’entropisation de la politiqueSystème, nullement russe ou poussé par les Russes en quelque façon que ce soit, mais certainement d’un point de vue très favorable à la Russie. SouthFront.org donne chaque semaine un classement de ses 5 articles les plus lus, et l’on voit combien l’article sur la situation intérieure russe distance tous les autres alors qu’il n’est même pas d’une actualité brûlante, “sensationnelle”, politique ou technique, etc... [Les liens des articles référencés sur les dates.]

1). 26.02.2019 -41,584 views : « Russia Slides Towards Internal Political Crisis »

2). 27.02.2019 - 22,268 views : « Kalashnikov Kamikaze Drone ‘KUB-BLA’ Already Battle-Tested In Syria »

3). 27.02.2019 - 10,927 views : « First Photos Showing Vestiges Of Downed Indian Aircraft Appear Online »

4). 01.03.2019 - 7,139 views : « Syrian War Report – March 1, 2019: U.S. Forces Steal Tons Of Gold Captured By ISIS In Syria, Iraq »

5). 25.02.2019 - 5,820 views : « Israel Promotes Own Weapons With Animation Showing Destruction Of Russian S-300 Radars And Ka-50 Attack Helicopters ».)

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