Le discours au marteau

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Le discours au marteau

12 février 2007 — Sans aucun doute, les déclarations diverses de dirigeants russes de ces derniers jours, dont celles de Poutine naturellement, représentent une affirmation importante… De quoi au fait ? Les réponses conventionnelles, pour ne pas dire conformistes, venues de nos hommes politiques embarqués dans leur mission banale de réduction de tout propos de substance à ses marges, seraient de dire : affirmation de la puissance russe, de l’arrogance russe, du “pouvoir fort” russe. Passons outre à ces banalités conformistes qui encombrent les colonnes de notre presse MSM.

Poutine n’a d’intérêt avec ce discours de Munich du 10 février que dans la mesure de ce qu’il décrit. Son discours importe non pour ce qu’il nous dit des Russes mais pour ce qu’il nous dit des Américains et, par conséquent, de la situation du monde. Son discours n’apporte rien de fondamentalement nouveau. (Poutine a déjà qualifié les USA de «loup affamé qui dévore et ne prête attention à personne» ; c’était en mai 2006 et le loup est toujours affamé, et toujours aussi inattentif.) L’important est dans la répétition, dans l’affirmation et la réaffirmation. Ce discours marque une étape supplémentaire dans l’entreprise russe de tenter de montrer au grand jour le comportement américaniste et les dangers qu’il fait naître autour de lui. Il est caractéristique qu’une des accusations de Poutine soit que les Américains agissent comme ils le font, — d’une façon irresponsable — hors de leurs frontières. Traduisons (message de Poutine à l’audience chic de Munich) : c’est notre affaire à tous, mes frères.

Voici un extrait substantiel du discours, d’après la traduction anglaise proposée par les organisateurs de la conférence. Il est temps ici de faire remarquer à nos lecteurs que, dans toute cette attaque, pas une fois les USA ne sont nommés sinon d'une façon oblique et nullement exclusive («One state and, of course, first and foremost the United States, has overstepped its national borders in every way») et que tout le monde a compris sans une hésitation qu’il s’agissait des USA, — sans doute est-ce étrange, — ou bien plutôt est-ce significatif. Pour nous aussi, nous rassurons nos lecteurs, il s’agit bien des USA. Il est bien dans la couleur des temps qu’une définition si sombre et si critique d’un comportement historique soit aussitôt mise au débit de cette puissance, comme la parfaite description de son comportement. Rien que cela justifie la critique.

«Only two decades ago the world was ideologically and economically divided and it was the huge strategic potential of two superpowers that ensured global security.

»This global stand-off pushed the sharpest economic and social problems to the margins of the international community’s and the world’s agenda. And, just like any war, the Cold War left us with live ammunition, figuratively speaking. I am referring to ideological stereotypes, double standards and other typical aspects of Cold War bloc thinking.

»The unipolar world that had been proposed after the Cold War did not take place either.

»The history of humanity certainly has gone through unipolar periods and seen aspirations to world supremacy. And what hasn’t happened in world history?

»However, what is a unipolar world? However one might embellish this term, at the end of the day it refers to one type of situation, namely one centre of authority, one centre of force, one centre of decision-making.

»It is world in which there is one master, one sovereign. And at the end of the day this is pernicious not only for all those within this system, but also for the sovereign itself because it destroys itself from within.

»And this certainly has nothing in common with democracy. Because, as you know, democracy is the power of the majority in light of the interests and opinions of the minority.

»Incidentally, Russia – we – are constantly being taught about democracy. But for some reason those who teach us do not want to learn themselves.

»I consider that the unipolar model is not only unacceptable but also impossible in today’s world. And this is not only because if there was individual leadership in today’s – and precisely in today’s – world, then the military, political and economic resources would not suffice. What is even more important is that the model itself is flawed because at its basis there is and can be no moral foundations for modern civilisation.

»Along with this, what is happening in today’s world – and we just started to discuss this – is a tentative to introduce precisely this concept into international affairs, the concept of a unipolar world.

»And with which results?

»Unilateral and frequently illegitimate actions have not resolved any problems. Moreover, they have caused new human tragedies and created new centres of tension. Judge for yourselves: wars as well as local and regional conflicts have not diminished. Mr Teltschik mentioned this very gently. And no less people perish in these conflicts – even more are dying than before. Significantly more, significantly more!

»Today we are witnessing an almost uncontained hyper use of force – military force – in international relations, force that is plunging the world into an abyss of permanent conflicts. As a result we do not have sufficient strength to find a comprehensive solution to any one of these conflicts. Finding a political settlement also becomes impossible.

»We are seeing a greater and greater disdain for the basic principles of international law. And independent legal norms are, as a matter of fact, coming increasingly closer to one state’s legal system. One state and, of course, first and foremost the United States, has overstepped its national borders in every way. This is visible in the economic, political, cultural and educational policies it imposes on other nations. Well, who likes this? Who is happy about this?

»In international relations we increasingly see the desire to resolve a given question according to so-called issues of political expediency, based on the current political climate.

»And of course this is extremely dangerous. It results in the fact that no one feels safe. I want to emphasise this – no one feels safe! Because no one can feel that international law is like a stone wall that will protect them. Of course such a policy stimulates an arms race.

»The force’s dominance inevitably encourages a number of countries to acquire weapons of mass destruction. Moreover, significantly new threats – though they were also well-known before – have appeared, and today threats such as terrorism have taken on a global character.

»I am convinced that we have reached that decisive moment when we must seriously think about the architecture of global security.»

Le sujet du discours : le destin du monde

D’une façon générale, les Russes, commentateurs et analystes, ont une vision apocalyptique de la situation internationale et de la situation américaniste. Comme en d’autres domaines, y compris leur jugement sur leur propre pays d’ailleurs, ils obéissent de la sorte à la psychologie russe aussi bien qu’à une tendance à tenter, avec plus ou moins de succès, d’écarter les artifices du langage auxquels ils ont été contraints pendant la période communiste.

Leur appréciation générale sur l’époque est extrêmement pessimiste, ce qui relève plutôt d’un jugement réaliste. Leur thèse politique générale, alimentée autant par l’intuition que par l’expérience, est que la Guerre froide fut un système corrompu et monstrueux à deux où les USA tenaient une place essentielle, que l’un des deux composants (l’URSS) s’est effondré et que cela fit grand bruit ; qu’il reste le deuxième (les USA) et qu’il doit s’effondrer à son tour, et que cela fera bien plus de bruit encore.

(Cette thèse peut avoir bien des arguments pour la soutenir, y compris du côté US. On peut se reporter à James Carroll, qui soutient que l’URSS devenue Russie, et essentiellement grâce à l’action de Gorbatchev, a réussi au prix de souffrances inouïes à se débarrasser de sa structure bureaucratico-militaire, son complexe militaro-industriel, qui constituait la principale influence de sa politique. C’est effectivement une chose qui manque aux USA.)

Les discours de Poutine, depuis que le renouveau de la puissance russe lui permet de parler haut et fort, sont en général très critiques du comportement américaniste, désigné ou deviné. Sur le fond, sa critique essentielle porte sur l’irresponsabilité et sur l’essaimage systématique du désordre qu’implique ce comportement. Poutine reflète parfaitement le sentiment russe, la peur russe du chaos nourrie d’une longue expérience historique montrant combien le fardeau récurrent de la Russie est le désordre qui guette continuellement cet immense pays. Il y a donc une politique systématique du discours russe et, au premier rang, du discours de Poutine : mettre en évidence, proclamer le danger de désordre qui secoue les relations internationales, et où les Américains ont la responsabilité principale sinon exclusive. Cette politique du discours pourrait être désignée comme une “philosophie du marteau”, mais au sens nietzschéen de l’expression ; non pas une philosophie lourde mais une philosophie assénée, répétée sans cesse, comme on frappe sur un clou avec un marteau, pour qu’elle finisse pas entrer dans les caboches caparaçonnées de conformisme, pour être proposée à leurs jugements enfin déchaînés.

Faire à la Russie le procès de sa puissance comme l’ont fait certains commentateurs occidentaux en guise de riposte au discours de Poutine n’a guère de sens quand on considère les politiques respectives, leurs aires d’activité et les effets qu’elles recherchent et qu’elles produisent. La puissance est un état de fait, ce qui importe est l’usage qu’on en fait qui s’apprécie plus en termes politiques qu’en termes moraux. C’est sur ce terrain que Poutine attaque la puissance américaniste ; cette puissance étant ce qu’elle est, la dynamique qui la pousse à l’attaque systématique touche quelque chose de bien plus vaste, qui est universel, — et c’est en fin de compte cela l’effet de la puissance américaniste, cette mise en cause déstructurante des équilibres universels.

Le discours de Poutine ne portait donc pas sur la puissance mais sur le destin du monde. D’une façon assez caractéristique, il rendait un son objectif malgré la véhémence ou la sévérité du propos. La forme impersonnelle de la critique montre que Poutine n’en avait pas après les hommes, comme s’il séparait ceux-ci du système fou et devenu incontrôlable ; c’est bien là l’essentiel : attaque contre un système, pas contre les hommes.

(Novosti, rappelle le 10 février ce jugement de Poutine : «Vladimir Poutine a relevé qu'en dépit de toutes les divergences, il considérait George W. Bush comme un ami. “C'est un homme honnête. Je sais qu'aux Etats-Unis on peut le rendre responsable de tout ce qui se passe dans le monde, sur la scène internationale et à l'intérieur du pays. Mais je sais aussi que c'est un homme intègre avec lequel on peut discuter et s'entendre”.» Les Russes n’assimilent pas le comportement US d’aujourd’hui à un seul homme et ils ne chargent pas cet homme de cette responsabilité universelle, au contraire de nombre d’Européens qui, par ailleurs, brocardent Bush pour sa faiblesse et sa médiocrité ; Bush est bien trop faible et ses bons sentiments qu’il ne parvient pas à transformer en politique renvoient à sa médiocrité ; il n’est qu’un jouet et un détonateur par inadvertance dans cette aventure, et la seule contribution décisive qu’il apporte au cours actuel est un entêtement aussi inébranlable qu’il est borné.)

Répétons-nous : le discours de Poutine ne portait pas sur la puissance mais sur le destin du monde. Il lui fut répondu par des considérations sur l’état de la Russie. Il n’y a pas eu de commentaires, chez les Européens présents à Munich (c’est d’eux qu’on parle surtout), pour discuter des accusations et des constats de Poutine sur un comportement historique non identifié qu’ils assimilèrent pourtant tous à celui des USA, éventuellement pour les réfuter avec l’indignation qu’on pourrait imaginer. Une réplique qui pourrait être considérée comme s’en rapprochant de très loin et sur la pointe des pieds, c’est celle du secrétaire général de l’OTAN, un Hollandais, et elle est d’un conformisme idéologique et d’une banalité si conformée qu’on a ainsi confirmation de la raison de la prolongation de son mandat pour un second terme. («NATO Secretary General Jaap de Hoop Scheffer responded by saying he saw a “disconnect” between the West's growing partnership with Russia and Putin's statements. “I can't hide my disappointment” with Putin's remarks, he said. “Who can be worried that democracy and the rule of law is coming closer to their borders?”»)

Pour les Européens, le comportement des Américains c’est comme la vilaine maladie d’un parent vénéré ou les moeurs douteuses du patriarche fortuné. On n’en dit mot, on parle avec entrain et conviction d’autre chose ; on met précipitamment les mégots de cigarettes sous le tapis (cela, pour saluer le temps où fumer était autorisé). Il n’est pas pour autant interdit ni stupide de penser que quelques Européens, à entendre ce discours, jubilèrent dans le secret de leur âme, tout au bout, dans ce dernier carré non encore infecté par le conformisme. Quelques noms sont disponibles.

 

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