Le putsch du F-16

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le putsch du F-16

22 juillet 2016 – On n’a pas été sans remarquer le rôle prépondérant de la Force Aérienne Turque (disons FAT) dans le putsch avorté contre Erdogan, le chef de l’opération étant même supposé être le chef d’état-major de cette force. On n’a pas manqué de remarquer (suite) combien il apparaissait hautement probable qu’on trouve, dans cette affaire, la marque à la fois des USA et de l’OTAN, d’autant, si j’ose dire dans un affreux jeu de mots, qu’une bonne partie de l’opération a été conduite de la base d’Incirlik où l’on trouve mêlés un contingent turc avec un général qui fait office de potiche commandant l’ensemble de la base, une autre partie (la plus grande, c’est sûr) de la base où l’USAF est maîtresse chez elle dans le genre off limits, tout cela nominalement OTAN, et qui accueille n’importe quel avion d’une nationalité amie (type-saoudien & consorts), l’ensemble (US) avec un sympathique stock de bombe nucléaire B-61 et, bien entendu, le contingent habituel lot d’officiers de la CIA. On comprend de quel centre stratégique il s’agit, avec les Turcs qui y sont comme chez eux pour autant qu’ils soient bien amarrés par des liens vieux comme la Guerre froide...

On y trouve donc aussi des F-16, tant de l’USAF que de la FAT, et cela me ramenant à un souvenir fait d’épisodes épars dont je vais tenter de restituer l’essentiel. D’abord, retour à 1974-1975, en Belgique, où avait lieu une compétition échevelée, essentiellement entre le F-16 US et le Mirage F1-E français. Je rappelle qu’à époque j’étais plutôt, – sans doute à l’étonnement possible de l’un ou l’autre, – dans une période d’entre-deux pour mon opinion politique et plutôt proaméricaniste, tendance-Pentagone dans le domaine de l’aviation, c’est-à-dire favorable au F-16. Comme le temps passe...

Cette position ne m’empêchait nullement de faire équipe avec un ami, journaliste à Aviation Magazine (premier et excellent magazine d’aviation français depuis 1945, disparu au début des années 1980 dans des circonstances sordides et irresponsables d’argent de capitalistes incompétents). Lui était partisan du Mirage, bref notre équipe marchait bien. Lors d’un des innombrables cocktails donnés à Bruxelles par les uns et les autres au rythme de la compétition, mon ami me fait faire connaissance d’un jeune officier de la Force Aérienne Belge (nommons-le Dupont-Dupond en le ramenant aux initiales qui font l’affaire [DD], pour brouiller les pistes) ; sans doute un capitaine ou un commandant, assez juvénile et sympathique, du type-tête brûlée/Chevaliers du Ciel, qui nous annonce, d’abord que “le F-16, c’est le Spitfire des années quatre-vingts”, ensuite qu’il quitte l’armée pour un poste intéressant chez GD (General Dynamics, concepteur et producteur du F-16 à Fort-Worth, avant que cette division Fort-Worth lui soit rachetée par Lockheed au début des années 1990). De ce que j’ai deviné de Dupont-Dupond, je suis sûr que l’appréciation du F-16 précéda dans son esprit l’engagement chez GD, et non le contraire, et qu’il alla chez GD comme un gamin achète une maquette convoitée d’un modèle d’avion qu’il juge exceptionnel. Quoi qu’il en soit, et parce qu’il était fidèle en amitié, DD nous reçut ensuite régulièrement, mon ami et moi, chaque semaine dans son bureau de GD à Bruxelles, pour nous laisser lire confidentiellement, s’absentant quelques minutes de ce bureau pour nous y laisser seuls à notre besogne d’espions en herbe, le bulletin interne de GD qui constituait un véritable rapport de renseignement ultrasecret.

Puis le F-16 fut choisi, puis le temps passa, et DD avec lui, que je ne revis plus avant longtemps. Effectivement, je le rencontrai une fois encore, près de vingt ans plus tard, parce qu’il avait vu un de mes livres à la Foire du Livre de chaque mars à Bruxelles, qu’il s’était souvenu de moi, etc. ; il voulait lui-même écrire, ses souvenirs à propos de GD, et il avait pensé qu’il pourrait s’informer auprès de moi sur les procédures à suivre, voire pour un contact avec un éditeur, voire même pour une collaboration éditoriale. Je me rappelle notre déjeuner, rapidement conclu après un coup de téléphone, dans un petit restaurant d’une sorte d’amicale des anciens aviateurs militaires dans le “quartier européen”, Les Ailes. Je reconnus à peine DD : il avait terriblement vieilli et paraissait épuisé, et j’appris dans le cours du déjeuner, une confidence qui lui échappa, qu’il était très malade (cancer, sans nul doute), – et il dit cela, presque gêné, comme s’il pensait qu’il n’en avait plus pour très longtemps et qu’il voulait qu’on l’excusât de ce prochain départ intempestif... Alors, il était pressé d’écrire ce livre.

DD m’apprit qu’une fois l’affaire des F-16 européens bouclée, vers 1979-1980, il avait été nommé à Ankara, à un poste stratégique à l’antenne GD. Il passa sur les détails, mais il était assez clair que des difficultés considérables avaient surgi entre GD et lui, qui l’avaient mis dans une position très difficile, presque au risque de sa vie. Il m’expliqua qu’il avait disposé et travaillé sur le logiciel des diverses activités secrètes de GD “et du reste” en Turquie et dans de vastes régions stratégiques, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, qu’il avait percé les protections et codes divers de l’entièreté du programme grâce à une jeune fille, étudiante qu’il avait connue comme stagiaire, qui était une spécialiste en informatique. A deux, ils avaient mis à jour toutes les données avec capacités d'interférences, et DD laissait entendre que c’étaient la disposition de ces informations et de ces capacités qui lui avaient attiré tous ses ennuis, mais également lui avaient permis d’échapper à de plus graves ennuis encore ; de ce qu’il possédait, et d’ailleurs qu’il avait pu suivre en réactualisant pendant un laps de temps non négligeables avant que GD ne découvre la chose, il s’avérait que la Turquie était la plaque tournante des exportations US dans la région, et éventuellement d’autres opérations connexes.

On a vu que bientôt, GD/Fort Worth [F-16] passerait à Lockheed, puis à Lockheed Martin, – transactions faites quand je revis DD, – mais cela n’importait guère. DD m’expliqua que ce matériel d’information et de gestion de ventes et de corruption, sans oublier les contacts avec des organisations comme les réseaux Gladio/Loups Gris qui pouvaient avoir leur utilité à l’occasion, était partagé par tous les exportateurs du complexe militaro-industriel, sous gestion et coordination de l’office-export du Pentagone avec les antennes des ambassades, et des différentes agences de renseignement [CIA, DIA, etc.].) DD était effrayé du contenu de ce qu’il possédait mais, d’autre part, sentant sa fin proche, il avait voulu laisser une trace, – et peut-être dénoncer le système (Système...) en écrivant un livre ; c’est mon hypothèse à moi, toujours optimiste. Nous nous quittâmes sur sa promesse de m’envoyer son manuscrit ou du matériel pour faire un livre, pour que je le guide vers l’un ou l’autre éditeur, et que l’on collabore éventuellement ; bien entendu, j’étais fasciné par avance, en attendant cette lecture, et puis également un peu troublé. Je n’eus plus jamais de nouvelle sinon, un jour, je ne sais par quel canal, celle de sa mort. Je n’ai jamais su s’il avait eu la force d’écrire ce livre, dans tous les cas je n’ai jamais eu le moindre écho d’une édition quelconque qui s’en rapprochât.

C’était un jour assez sinistre, celui de notre dernière rencontre. On venait d’apprendre, quelques jours plus tôt, le suicide du général Lefebvre, ancien de la Force Aérienne, qui avait travaillé pour Dassault dans la campagne de vente du Rafale en Belgique. (Docu abondante sur la chose, largement par expérience personnelle, le 10 octobre 2009, le 24 octobre 2014 et le 13 avril 2015.) Ce suicide, des années après l’affaire du Rafale, alors qu’on avait déterré quelques à-côtés divers de soupçons et autres affirmations de corruption, jetait rétrospectivement une lumière sinistre sur une période qui annonçait notre temps des soupçons, des narrative, des manigances et des diffamations-Système... Je crois que Lefebvre avait mis fin à ses jours parce qu’on l’accusait à mots à peine couverts d’avoir été un corrupteur, ce qu’il n’avait pas supporté ; l’avait-il été ? On ne sait pas mais ce que je sais, moi, de science certaine, ce que de leur côté, les autres, eux, avaient été sans aucun doute corrupteurs de toutes les façons du monde...

“Les autres”, c’est-à-dire la partie US, les américanistes, et j’en reviens en conclusion à DD et à ce qu’il m’avait dit à mots couverts. Il avait parlé abondamment de la Turquie et de l’extraordinaire tissu de corruption américaniste dans le pays (GD avait directement fait transiter $40 millions dans les caisses de je ne sais quel parti conservateur turc pour je ne sais quelle élection présidentielle turque des années 1980, le tout saupoudré de diverses commandes de F-16). Pour DD, les Forces Aériennes Turques étaient une extension directe de l’USAF, à un degré absolument inconnu en Europe ; lui-même en témoignait avec des arguments, ayant été dans la Force Aérienne Belge, puis avec GD négociant avec la Force Aérienne. A cette lumière, on comprend qu’une telle structure, renforcée à partir de 1999 par d’autres structures dites de l’“État parallèle” de Gülen et de son mouvement transnational et islamiste Hizmet, activé et soutenu par la CIA, ait largement perduré, Erdogan ou pas Erdogan ; et l’on comprendrait sans trop être contraint que Incirlik ait été le centre de coordination du putsch de la semaine dernière, tout comme ne paraît plus si folle ni grotesque l’idée que le pilote de F-16 qui a abattu un Su-24 russe en novembre dernier l’ait fait sans passer nécessairement par l’approbation d’Erdogan...

J’écris cela parce que les événements courants m’y invitent et qu’on pourrait ainsi peut-être un peu mieux comprendre ces événements courants... Mais aussi, cela m’est venu à l’esprit, j’écris cela pour saluer un homme que j’ai si peu connu, que j’avais rencontré plein d’un feu juvénile peut-être à un propos trompeur, et que j’avais retrouvé brisé, tentant désespérément de témoigner, – et qui mourut trop tôt...

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