Notes sur le Rafale et l’exportation (I)

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Notes sur le Rafale et l’exportation (I)

Nous tenons la forte possibilité de vente du Rafale au Brésil, en plus d’autres contrats militaires entre la France et le Brésil, comme quelque chose qui serait à classer parmi les événements politiques majeurs, – un événement majeur pour les relations internationales, un événement majeur pour le cadre général de l’affrontement qui caractérise la crise centrale de notre civilisation entre les forces déstructurantes et les forces structurantes. Nous avons encore récemment apporté une contribution (le 7 septembre 2009) fixant notre appréciation théorique des rapports entre les équipements militaires de haute technologie et cet affrontement structuration-déstructuration, et une autre (le 9 septembre 2009) sur ce que nous jugeons être la “stratégie auto-évolutive” de ce type de coopération entre la France et Brésil.

Bien entendu, si cette perspective ne se concrétisait pas, il s’agirait d’un revers des forces structurantes contre les forces déstructurantes. Mais la logique de l’affrontement aurait néanmoins été exposée, même dans ce cas négatif extrême, et resterait comme un modèle qui ne tarderait pas à être renouvelé, dans un sens positif, tant il correspond à la dynamique de l’affrontement en cours où les forces déstructurantes sont en position défensive, sinon dans une situation de déroute dans certains cas.

Le cas du Rafale est fondamental dans cette occurrence, et dans l’hypothèse d’une commande brésilienne, dans les conditions que nous avions résumées puis détaillées récemment (le 8 septembre 2009 et le 9 septembre 2009). Résumons notre propos par trois points:

• Le Brésil est devenu un acteur essentiel des relations internationales, à cause de son poids spécifique; à cause de sa position de leadershipd’un continent qui est en train de se rassembler et de se mobiliser sur une option d’indépendance anti-US; à cause de sa position dans un bloc naturellement contestataire de l’ordre américaniste global (le BRIC).

• L’avion de combat est par définition, tradition et perception, l’archétype du système à définition politique, voire métapolitique, par ses rapports directs (positifs ou négatifs selon qui en use dans les transferts) avec les principes structurants de souveraineté, d’identité et de légitimité. C’est l’archétype du concept d’armement en pleine transformation radicale de définition, de sa situation d’emploi direct classique à une situation toujours plus importante d’acteur fondamental passant du domaine opérationnel classique au domaine politique et symbolique qui a une place centrale dans la crise de civilisation où nous nous trouvons.

• Par les spécificités françaises, tant technologiques qu’historiques et métapolitiques, le Rafale est représentatif d’un courant politique structurant très puissant, sans doute le plus puissant potentiellement – donc, courant spécifiquement antiaméricaniste, qul que soit le babillage des dirigeants français, fortement identitaire et souverain par conséquent. C’est purement et simplement “la force des choses”.

Ce cadre très actuel et très large tracé, il nous semble intéressant de revenir sur l’historique du système Rafale dans le cadre de l’exportation, donc de la dimension potentiellement d’une très grande force structurante. Cet historique est révélateur, on le verra, à plus d’un égard.

Nous allons procéder avec une série de trois articles, deux sur l’historique commenté et apprécié lui-même, le troisième sur la situation à laquelle on aboutit aujourd’hui, à la lumière du possible/probable marché brésilien et des perspectives qu’il ouvre, et, de toutes les façons, à la faveur de ce que ce marché potentiel a montré de l’importance des facteurs considérés. Il y sera, évidemment, question des USA principalement, accessoirement de l’Europe, ou disons plutôt de “l’inexistence de l’Europe”.

L’“historique” n’entend en aucune façon être techniquement complet, factuel, etc. Il ne s’agit pas d’une “documentation” historique servant à la banalité subversive des faits dépourvus de cadre d’interprétation, de cadre politique, etc., donc nécessairement réducteurs et, au bout du compte, faussaires et trompeurs derrière le vernis usé de l’“objectivité” scientifique. Il s’agit d’une appréciation sélective, selon une vision historique générale et aussi à la lumière d’expériences très précises et, disons, “vécues”…

L’histoire commence – “il était une fois” – en 1985…

1985, l'année de tous les possibles

A l’été 1985 a été bouclé l’“avion de combat européen” (ACE), ou European Fighter Aircraft. Après des négociations épiques où les lourdes ambitions allemandes, le machiavélisme britannique et l’irrédentisme français jouèrent dans l’échec chacun leur rôle, dans cet ordre décroissant, les trois grands pays de base se séparent en deux camps. L’Allemagne et l’Angleterre feront l’EFA (actuel Eurofighter, ou Typhoon) avec d’autres (l’Espagne et l’Italie), la France se replie sur le programme Rafale.

“Se replie”? Solitude française, repli français, archaïsme de l’“exception française“, etc.? Certainement pas, à l’image de la sottise de ces clichés. L’époque est extrêmement active dans la recherche d’une coopération des armements au niveau européen, également avec le GEIP (Groupe Européen Indépendant de Programmes), organisme émanant de l’OTAN mais dont le qualificatif “Indépendant” (par rapport à qui l’on songe) a, surprise, une réelle signification.

En novembre 1985, nous (*) rencontrons dans son bureau de La Haye Jan Van Houwellingen, secrétaire d’Etat à la défense du gouvernement hollandais, qui va quitter la présidence (tournante) du GEIP. Nous l’interviewons. Ci-dessous, nous publions l’extrait concernant le Rafale. (L’interview avait été publié dans le n°2 de février-mars 1986 de Europe Défense, mensuel de courte vie…)

Un Rafale européen.. en 1985

Question: «Nous en arrivons au programme “Rafale”?»

Van Houwelligen: «Ce dont nous avons besoin, c’est d'une certaine relation, on peut peut-être avoir le même système radar sur 2 ou 3 avions différents. A mon avis, on peut donc améliorer et rationaliser la situation sans renoncer à la concurrence et sans essayer d’avoir une situation idéale. Faire une charpente des activités caractéristiques dans les différents pays est un point très important, et à mon avis, nécessaire à la stimulation de la coopération européenne.»

Question: «Donc nous parlons du “Rafale” maintenant ? C’est vous qui avez demandé aux Français de penser à l’européanisation de ces problèmes; ce qui est une manœuvre politique en fait. Quelle a été la réaction de la France?»

Van Houwelligen: «Leur réaction a été bien sûr très positive, surtout après l’échec de l’ACE… J’ai discuté de cette possibilité avec mes collègues français, italiens, britanniques, allemands… L’idée que se fait Mitterrand [le programme GEPAM] va exactement dans la même direction que la nôtre et nous avons aussi discuté de la possibilité [d’un second programme européen] au sein du groupe des quatre pays F-16. [Belgique, Pays-Bas, Danemark, Norvège] Et la semaine prochaine, nous allons discuter de la concrétisation de cette possibilité avec la Norvège, le Danemark, la Belgique et la France, à Paris.»

Question: «Vous êtes plus à l’aise — je parle des Pays-Bas — avec un programme comme le “Rafale”, au point de vue du coût?

Van Houwelligen: «Oui.»

Question: «Maintenant, le “Rafale” comme programme européen est en train d’être lancé?»

Van Houwelligen: «Bien entendu, nous avons besoin de nombreuses réunions pour étudier les possibilités. Le F-16 est un chasseur léger et la différence entre le Rafale et l’alternative constitue, je crois, une raison pour étudier les possibilités pour l’avenir.»

Question: «Et dans cette perspective, vous allez coopérer pour la création de cet avion de chasse ? La France, surtout son industrie, a des habitudes et elle n’a pas toujours cherché la plus grande coopération possible, même [une coopération du type du] programme F-16…»

Van Houwelligen: «Cela ne nous intéresse pas de faire la même chose. Bien sûr, le programme F-16 a été très intéressant pour notre industrie, pendant les [dix] années qu’il a duré…»

Question: «Mais vous aimeriez participer à la recherche et au développement dans le cadre du programme Rafale, c’est cela?»

Van Houwelligen: «C’est la condition… D’ailleurs, il est impossible de faire des plans de coopération s’il n’y a pas cette approche, et cela vaut pour la France comme pour notre industrie…

»Quand on ne peut envisager une telle approche, une coopération n’a plus de sens. Cela n’a plus aucun sens quand le programme devient encore plus compliqué, plus coûteux, quand on n’est plus qu’un client, un acheteur… Non, alors ce n’est plus l’idée de base de la coopération.»

Question: «Quelle est l’attitude de la France vis-à-vis de cette conception que vous avez?»

Van Houwelligen: «Je ne peux pas vous le dire. Nous le saurons la semaine prochaine.»

«Question: «Seulement la semaine prochaine? Vous n’avez aucune indication à ce propos?»

Van Houwelligen: «Non, mais je sais que mon collègue français Emile Blanc [le Directeur Général de l’Armement français à l’époque] comprend très bien notre position.

»Vous comprenez, le “Rafale” est pour l’instant un premier prototype. Mais pour créer un avion de chasse, lancer et faire sa production, la France doit investir beaucoup d’argent, si elle veut le faire sur une base nationale. Si nous parvenons à établir un programme commun, cela sera moins cher pour la France, et pour tous les pays éventuellement associés.

»Enfin, il est trop tôt pour se prononcer sur ces différentes possibilités.»

Vie et mort du GEPAM

Van Houwelingen avaient effectivement demandé aux Français de faire du Rafale un deuxième programme européen, le 19 septembre 1985, lors d’une réunion du GEIP. Les réunions qui suivirent furent très positives. Tout cela trouva aussitôt sa place dans le cadre de l’initiative que lança Mitterrand, en octobre 1985 après une lettre dans ce sens au chancelier Kohl le 26 septembre 1985, pour un groupement européen GEPAM (Groupement Européen de Production d’Avions Militaires) devant prendre en charge des programmes de coopération aéronautique militaire européens.

Voici quelques extraits de notre Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie (à cette époque de defensa tout court):

• Le 10 mars 1986, après une réunion du GEIP (Nota Bene: nous avions désigné le Rafale éventuellement “européanisé” sous le sigle ACE-II, ou “avion de Combat Européen-II”) «Répétons-le: la situation est notablement différente de celle du “marché du siècle” de 1974-75, qui avait vu la victoire du F-16. C'est une situation marquée par une volonté politique de coopération européenne, où les acheteurs sont partie prenante d'un programme européen puisque ce sont eux qui ont relancé la France. Les négociations sont notablement plus avancées qu'en 1975, et la perspective de coopération beaucoup plus nette puisque le programme ACE-II n'existe pas et qu'il ne peut être mis sur pied que collectivement.»

• 25 mars 1986, après une réunion du GEIP (Directeurs Nationaux des Armements) à Rome: «Ambiance “euphorique” à Rome, le 14 mars, pour la réunion du GEIP. […] [D]es résultats rapides et significatifs, voire spectaculaires, [doivent être] obtenus au niveau de cet organisme pour permettre à cette nouvelle présidence [espagnole] de poursuivre le rythme très élevé que le Néerlandais van Ouwellingen avait imprimé au Groupement en 1984 et 1985. Le premier projet qui peut servir à ce but, outre l'intérêt spécifique qu'il présente, est le GEPAM…»

• Le 10 mai 1986, réunion des ministres du GEIP, le 28 avril à Madrid… «Si le Rafale devient ACE-II, il fera partie du GEPAM – qui n'a plus cette désignation adoptée primitivement. A Madrid, l'accueil à la proposition Mitterrand d'un groupement aéronautique militaire européen a été tout à fait positif. Les ministres ont déterminé un plan d'action pour envisager tous les types d'avions, hélicoptères et avions sans pilote pouvant y être intégrés, pour identifier les opportunités de coopération “dans les deux prochaines décennies”. Ils considèrent ce projet comme “un pas supplémentaire” dans le développement du GEIP.»

A noter également, à propos de cette même réunion du 28 avril 1986, une précision qui anticipe une situation rencontrée plus tard à propos du Rafale face au JSF: «Les Néerlandais manifestent par contre une position nettement en retrait.. […] Une analyse est que le secrétaire d'Etat van Ouwellingen qui a été à la base de l'idée du Rafale envisagé comme second programme d'avion de combat européen (ACE-II) se trouve en conflit avec l'état-major néerlandais, pour l'instant opposé à cette solution.»

• Le 10 octobre 1986, notre titre, puis quelques lignes: «Le GEPAM, profil très bas…» […] »Le problème du GEPAM était inscrit à l'agenda de la réunion de Rome (point 6). Il a été totalement escamoté.»

A partir d’octobre 1986, le trou noir. Le GEPAM disparut corps et bien, on n’en entendit plus jamais parler, littéralement, dans aucune réunion européenne. Les discussions sur un Rafale européen dans ce cadre cessèrent aussi abruptement. Requiem In Pace. Que s’était-il passé? C’est terriblement, affreusement simple et banalement français. Une nouvelle majorité (Chirac et les gaullistes) était au pouvoir en France depuis mars 1986 (cohabitation). Le même 10 octobre 1986, nous avions simplement noté ces deux points – et il faut bien comprendre que le second point est évidemment la conséquence du premier…

«Ce curieux escamotage [du GEPAM] a suscité des interrogations. Les indications venues de sources françaises paraissent nettement indiquer que l'actuelle équipe au pouvoir [Chirac et les gaullistes] estime: 1) que le GEPAM est une initiative du président Mitterrand dont elle n'entend pas faire son cheval de bataille; 2) que les échos obtenus chez les partenaires de la France au sein du GEIP sont assez peu encourageants.»

André Giraud, Serge Dassault et le Hornet-2000

Il est vrai que l’équipe Chirac était préoccupée par un autre projet, mirifique et transatlantique. Il s’agissait d’une coopération de Dassault avec McDonnell Douglas/Northrop pour faire une sorte de F-18 Hornet/Rafale, dont la désignation semi-officielle devint Hornet-2000. Le projet était surtout l’enfant chéri du ministre de la défense Giraud, c’est-à-dire un projet nettement teinté de pro-américanisme. Giraud, venu du CEA (Centre d’Expérimentation Atomique), avait été un des principaux acteurs d’une coopération importante (et secrète) avec les USA dans les années 1975-1981, au niveau des programmes nucléaires militaires, au sein de l’“Opération Apollon” (détails récemment révélés dans Des secrets si bien gardés, de Vincent Nouzille, chez Fayard). Giraud, comme nombre de scientifiques français cultivaient des liens d’estime avec les Américains, dans un domaine scientifique certes, mais influençant notablement son attitude politique.

Il y eut des contacts notablement poussés pour cet hypothétique chasseur en commun entièrement initié par le ministère de la défense, à partir d’une rencontre Giraud-Weinberger (secrétaire à la défense US) en août 1987. Face à ce projet, Serge Dassault était hors de lui. Nous nous rappelons le cas d’une de nos relations, un journaliste bien informé et qui avait publié l’un ou l’autre article sur l’affaire, qui fut “invité” impromptu en début de soirée, pour une interview du patron de Dassault, à son domicile, et tomba sur un Serge absolument déchaîné. Pour lui (Serge Dassault), cette affaire aurait conduit à l’absorption “en douceur” de Dassault par les Américains. Il n’avait pas si tort que cela. Serge Dassault est souvent accusé par ses ennemis d’avoir des pensées simples; en l’occurrence, il s’agissait certes d’une pensée simple mais qui n’était pas courte, et qui ne manquait certainement pas de profondeur – au contraire des pensées sophistiquées des ingénieurs du ministère de la défense fascinés par la quincaillerie US.

Selon les lignes esquissées de l’accord, la France apportait beaucoup en matière technologique, les Américains assuraient beaucoup en matière de production. Les Français recherchaient une coopération à 50-50; les Américains n’étaient pas contre le principe d’une coopération, éventuellement à 50-50 à condition de tout diriger; une vraie comptabilité américaniste… L’affaire se termina en déconfiture, en même temps que l’épisode Chirac/cohabitation se terminait avec la réélection de Mitterrand.

Agile Falcon et désinformation

Parallèlement, une autre affaire avait démarré, impliquant une coopération sur le Rafale. A propos de la même réunion du GEIP du 28 avril 1986 à Madrid mentionnée plus haut, nous notions, dans de defensa du 10 mai 1986: «A Madrid, les Belges ont annoncé officiellement leurs contacts avec les Français à propos du programme Rafale (éventuel ACE-II). Des délégations industrielles des deux pays vont commencer le travail de négociation dans les prochaines semaines.» Une affaire était lancée, qui allait durer trois années agitées.

L’idée était celle d’une participation financière belge dans le programme de développement du Rafale, les Belges attendant des retombées technologiques et des charges de travail. Implicitement, les Belges envisageaient le remplacement rapide de leurs F-16 par le Rafale. A partir de là, du Rafale européanisé par “en-bas”, on s’inscrivait dans le programme ACE-II (Rafale, deuxième programme européen) ou bien on en constituait le noyau. Les négociations s’engagèrent dans l’imbroglio belge des régions, des exécutifs, des Flamands-Bruxellois-Wallons, des intérêts divers, etc. Il s’agissait de “trouver” de l’argent dans un pays alors en déficit chronique, ce qui impliquait qu’il fallait trouver un arrangement “à la belge”. Pour nombre de partisans belges de la coopération chez les officiels, ce n’était pas un obstacle car à un problème “à la belge” correspond toujours un arrangement “à la belge”.

Il y eut même un “concurrent” américain, annoncé en avril 1987 et sorti de sa pochette-surprise sous forme d’illustrations et de plans trois-vues en novembre 1987 – une bonne année après l’entrée en lice du Rafale. Le “maître d’œuvre” de ce coup publicitaire était évidemment General Dynamics (constructeur du F-16, racheté par Lockheed en 1992 et donc aujourd’hui partie intégrante de Lockheed Martin avec sa grande usine de Fort-Worth ). Il s’agissait de l’Agile Falcon, version du F-16 classique dotée de quelques boulons et fioritures de plus et présentée comme une sorte de “super-F-16” (le nom de baptême du F-16 est Falcon).

En même temps, le Pentagone, par le biais de la DIA inspirée par Dennis Kloske, sous-secrétaire du DoD pour les affaires internationales, lançait une campagne de désinformation contre les journalistes pro-Rafale en Belgique. (Nous en sentîmes les effets huit mois plus tard: la DIA avait choisi la DST pour “blanchir” son action de désinformation, par le biais des habituels soupçons de manipulation du KGB, et l’avait manipulée dans ce sens en lui passant ses “informations”; très avisée pour les intérêts français, la DST relaya avec assurance les montages de la DIA contre les journalistes pro-Rafale au renseignement militaire belge [SGR, devenu SGRS]; le SGR réagit avec vigueur en ridiculisant ce matériel monté de A jusqu’à Z par la DIA.) La proposition US n’avait qu’un seul but: bloquer le programme français, comme le reconnaissait sans ambages, et avec un charme infini (nous l'avons expérimenté, car l'homme était de qualité et d'une franchise rare), le directeur de l’équipe de General Dynamics de Bruxelles. Elle n’y réussit pas, les Français se suffisant à eux-mêmes pour cela.

L’étrange responsabilité française

Les Français sont arrivés en ne comprenant pas grand’chose à la Belgique, et ils en repartirent sans en savoir plus. Ils écoutèrent des conseillers intéressés qui leur recommandèrent de traiter cette affaire de la façon la plus discrète possible. Le principal conseiller belge des Français, qui trônait dans un grand établissement financier et bancaire belge et francophone, et en logique cartésienne intéressé d’investir dans le projet de coopération Rafale, était lui-même un ancien chef de cabinet d’un Premier ministre belge flamand, et lui-même, ce conseiller, avec un pied dans des intérêts flamands opposés par intérêt et idéologie à un projet français de cette importance. On aurait pu imaginer qu’il (ce conseiller) avait été placé là, autant pour soutenir que pour bloquer le projet français soutenu à fond par un establishment militaire belge alors très pro-français, voire de culture “gaulliste” (sauf les opérationnels de la Force Aérienne, plutôt de culture western-Hollywood).

Les Français se laissèrent prendre dans les rets de leur(s) conseiller(s) autochtone(s): “Il faut agir discrètement, en sollicitant les influences souterraines dans les milieux politiques et financiers”. Ils ne comprirent pas l’un des fondements du système belge: il n’y a pas d’argent disponible mais si des mouvements publics y poussent, on en trouvera. Le choix de passer par des canaux souterrains, où il y avait de forts intérêts anti-français soutenus par la puissance financière US (plus efficace que l’Agile Falcon), conduisait effectivement à se heurter à la fin de non-recevoir vertueuse des apparences d’austérité du système belge.

L’Europe? Connais pas…

Avec la meilleure foi du monde, la plus grande ingénuité possible, les Français conduisirent une désastreuse campagne de relations publiques. Convaincus par leurs relais belges et discrets d’eux-mêmes rester discrets, ils furent plutôt les “victimes” de la méthode. Ils ne comprirent jamais qu’en rendant le dossier public, ils auraient pu obtenir un soutien médiatique basé sur l’intérêt technologique pour la Belgique d’une coopération, qui aurait poussé le monde politique belge dans ce sens. En trois ans de bataille rangée en Belgique, Dassault organisa une seule tournée de promotions de deux jours (usines de Bordeaux, centre d’essais de Istres, direction parisienne), pour une trentaine de journalistes belges. Dans les deux mois qui suivirent, on décompta plus de 80 articles dans la presse belge, tous à la gloire de la puissance technologique française qui avait stupéfié les journalistes belges. Malgré quelques timides tentatives, aucune visite des infrastructures Dassault ne fut organisée pour les parlementaires belges, à propos de laquelle certains, et non des moins influents, se montraient très intéressés jusqu’à la solliciter par des intermédiaires officieux.

La dialectique était également fautive. La proposition française avait comme fil logique de fournir la base franco-belge à un Rafale transformé en deuxième chasseur européen, selon la logique de Van Houwellingen. Il fallait donc parler Europe. Un exemple éclairant de la chose: lors de la luxueuse conférence de presse Dassault (Serge Dassault et Bruno Revellin-Falcoz), au Rond-Point des Champs-Elysées, en clôture de la tournée de presse signalée plus haut, pas une seule fois les deux dirigeants français ne prononcèrent le mot “Europe”.

On ajoutera quelques habiletés diverses, de-ci de-là, comme celle de Michel Rocard, nouveau Premier ministre après la réélection de Mitterrand, en visite à Toulon fin septembre 1988, et arpentant le pont d’envol du Foch. Happé par un reporteur de RTL et répondant à quelques questions à l’emporte-pièce à la radio, Rocard laissa impérativement tomber que «le “Rafale” est un dossier sinistré». Ambiance à Bruxelles, où l’on écoute RTL.

1989 et la fin d’une époque

L’année 1989 fut celle de la débâcle du projet franco-belge. Les Français tentèrent d’intéresser l’exécutif wallon (dirigeant la partie francophone du pays). L’affaire aurait pu se faire, comme elle aurait pu se faire plus tôt, avec l’exécutif national (fédéral), avec plus d’alacrité, de volonté, de dynamisme impératif du côté français, et la conscience de chercher à faire un avion étiqueté “européen” plutôt que de vendre un projet français.

En 1989, il était trop tard. Le Mur de Berlin allait tomber et les bouleversements ne touchaient pas que le monde communiste. La Belgique entrait dans une longue série de scandales, où la corruption côtoyait les complots politiques, les collusions avec des forces obscures. Il y eut les affaires de corruption type-Agusta (hélicoptères italiens choisis par la Belgique), mais aussi Carapace (un nouveau système CME pour les F-16), fabriqué par Dassault (Serge Dassault étant convoqué par un juge belge pour témoignage, refusant, jurant qu’il ne mettrait jamais les pieds en Belgique… Pas idéal pour arriver à un accord Rafale). En même temps, le parti socialiste belge (flamand) tombait dans une épouvantable affaire de corruption liée au choix de l’hélicoptère Agusta, le ministre belge de la défense découvrait l’existence des réseaux Gladio de l’OTAN et de la CIA. Deux ans plus tard, des tueurs “loués” à la Mafia sicilienne abattaient le chef des socialistes liégeois, André Cools… Et ainsi de suite jusqu’à l’affaire Dutroux (1995-1996), sans qu’il soit nécessaire d’établir un lien entre tout cela, sinon celui d’une époque de complète déstabilisation.

Exit la Belgique, adieu au Rafale comme tentative d’un deuxième programme d’avion de combat européen.

(*) Rencontre de Philippe Grasset, alors rédacteur en chef de Europe défense, et du secrétaire à la défense Jan Van Ouwellingen, le 19 novembre 1985 à La Haye, au ministère hollandais de la défense.

 

Prochain article: les “Notes sur le Rafale et l’exportation (II)” rendront compte des conclusions “européennes” tirées de la campagne 1985-1989, sur la volonté française (Dassault) de se dégager du champ européen, sur l’espoir de “cohabiter” avec la machine de guerre US à l’exportation, sur le retour inutile à la case-départ (l’Europe) … Période de l’entre-deux eaux de l’après-Guerre froide, avec retour à la case-départ – de l’Europe à l’Europe sans vraiment y croire.

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