Le Poutine de Shamir

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Le Poutine de Shamir

Quelques plumes originales et distinctes ont salué la position exceptionnelle de Poutine lors de sa visite en Israël pour le 75èmeanniversaire de la libération d’Auschwitz, lors du Forum d’Auschwitz, à Yad Veshem, au Centre du Souvenir Mondial de l’Holocauste. Nous en retenons deux, qui mettent en évidence l’incontestable importance de la visite de Poutine, le prestige qui l’a accompagné durant cette visite, en même temps que l’importance des gestes qu’il a posés. Pour le président russe, invité d’honneur des Israéliens, il s’agissait d’une riposte cinglante aux tentatives polonaises de modifier la narrative historique de ces événements, et dénier le rôle essentiel qu’a tenu l’Armée Rouge.

Dans une époque où la communication et le symbolisme tiennent une place essentielle, et compte tenu de l’importance fondamentale (justifiée ou non, c’est une autre question) des sujets impliqués et des influences engagées, il s’agit d’une bataille également d’une importance fondamentale. La  vérité-de-situation, historique autant que politique, étant évidemment du côté des Russes, le simulacre affectiviste de l’autre, la position privilégiée de Poutine est cent fois méritée.

Nous citerons deux auteurs qui s’attachent à cette visite, puis nous nous attarderons sur le second, sur un autre sujet mais dans la continuité de cette introduction certes.

• Nous citons d’abord Andrew Korybko, texte anglais sur  OneWorld.Press, traduction française sur  Réseau InternationalKorybko fait une apologie des relations entre la Russie et Israël, aux dépens des relations entre la Russie et l’Iran, cet enthousiasme rejaillissant bien entendu sur son jugement sur Poutine : « Le voyage de Poutine en Israël jeudi pour commémorer le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz a été un moment déterminant de ses 20 ans de présidence et restera à jamais gravé dans les mémoires comme une partie importante de son héritage en raison du symbolisme extrêmement émotionnel qui était affiché lors de cette journée solennelle. »

• Israel Shamir, notre deuxième auteur cité, est certainement beaucoup moins enthousiaste pour ce qui concerne les relations entre la Russie et Israël. Par contre, on trouve dans son texte du  24 janvier 2020 un éloge très appuyé de Poutine, assez inhabituel chez cet auteur souvent caustique et sarcastique, et très complexe dans ses prises de position. De la visite de Poutine en Israël, Shamir écrit ceci : « Cependant, à en juger par l'attention des médias israéliens, il n'y avait en réalité qu'un seul invité de marque [au Forum], le président Vladimir Poutine. Pendant qu'il était à Jérusalem, – moins d'une journée, – toutes les attentions lui étaient consacrées et les autres rois et dirigeants ont été relégués dans l’ombre du second rang. Le pouvoir de cet homme, son emprise sur l’esprit et l’imagination du public, son charisme, sont sans précédent. Il a été traité comme un empereur en pèlerinage, comme le fut l’empereur Guillaume II lors de sa visite de 1898 dans cette ville du Moyen-Orient. [...]

» [Poutine...] ...est souple, agile, rapide, amical, totalement dépourvu de pompe et de prétention. Il est plein d'énergie et rapide à réagir, mais il est aussi capable de prendre son air impassible de joueur de poker et de garder le silence dans le tumulte. C'est l'homme que nous avons vu à Jérusalem. Il a rencontré des gens, prononcé des discours et pris des décisions, – bien plus qu’un jeune homme ne peut le faire... »

Ces deux apologies par deux commentateurs qui ont d’habitude la dent dure et se méfient des éloges trop appuyées suscite le sentiment de la très forte impression que nous laisse Poutine, et plus encore lorsqu’il est comparé à la médiocrité générale de ses contemporains, dirigeants politiques. Plus que la question des relations entre la Russie et Israël, portées au pinacle par Korybko et beaucoup plus modérées selon Shamir, – Korybko estime qu’Israël est un allié privilégié de la Russie devant lequel l’Iran s’efface radicalement, tandis que Shamir met en équivalence la proximité russe d’Israël et de l’Iran, – c’est bien cet enthousiasme presque solennel et certainement d’une gravité respectueuse des deux pour la personnalité de Poutine, et pour la dimension symbolique de cet homme et de son action, qui retient l’attention.

De ce point de vue, et encore une fois compte tenu de la personnalité des deux chroniqueurs et de leurs jugements indépendants, on a une bonne mesure du poids et de la qualité réelles de Poutine, alors que la médiocrité et le simulacre des attaques de la communication faussaire du  bloc-BAO contre Poutine perdent toute véracité et s’avèrent effectivement avoir la médiocrité d’un simulacre grossier. C’est-à-dire, en d’autres termes, qu’on mesure le vide du mensonge de la communication exercée dans ce but de discrédit et de diffamation, contre la force d’une vérité-de-situation qui donne toute son essence à la communication chargée de la véhiculer.

Plus encore et d’une façon plus politique, cette visite en Israël et ces réactions font s’interroger sur l’énigme que reste le destin de Poutine du point de vue politique, jusqu’au terme de son actuel mandat et au-delà. On croirait pourtant, selon toutes les interprétations raisonnables, que  les changements que Poutine proposent pour la Constitution constituent une façon de préparer l’après-Poutine, et donc annoncent son départ selon un processus naturel de déclin de son influence politique courante, qui a été jusqu’ici considérable, dépassant largement les pouvoirs de sa charge.

Pour cette raison, la conclusion de texte de Shamir nous a alertés, bien que rien de précis ne soit affirmé, – mais l’on sait que Shamir est un auteur qui doit être aussi lu entre les lignes et derrière les mots, en plus des lignes qu’il écrit et des mots qu’il emploie. Voici ce passage, qui enchaîne directement sur le dernier extrait de Shamir, vu plus haut :

« ...Et il n'est pas encore vieux, 67 ans, contrairement aux 73 ans de Trump ou aux 78 ans de Sanders. Je pense qu'il pourra encore travailler pendant de nombreuses années.
» C’est pourquoi je doute que le changement de gouvernement intervenu la semaine dernière soit le signe de l'imminence de la retraite de Mr. Poutine. Pour moi, il s'agit simplement d'un remaniement normal du gouvernement. Les nouveaux ministres sont plus jeunes que les anciens. Le nouveau Premier ministre poursuivra son travail de numérisation de la Russie, tout comme il a récemment numérisé les recettes intérieures. La Russie est en pleine modernisation, et Poutine a besoin de jeunes compagnons d'armes. Certains sont très jeunes : la remarquable absence de respect pour les situations acquises du nouveau ministre de la culture a déjà fait grincer des dents parmi les artistes habitués aux subventions occidentales. Les fonctions régaliennes, – affaires étrangères, défense, – restent entre les mains des anciens et garantissent la continuité. Mr. Poutine ne prendra pas sa retraite de sitôt et il a probablement besoin de s’entourer de plus de conseillers comprenant ses intentions et prêts à remplir les tâches qui leur sont confiées dans ce cadre.
» Au reste, il n’a pas vraiment le choix. Dans la situation actuelle, personne ne peut être assuré de sa sécurité. Le souvenir du sort de Saddam et de Kadhafi sont dans sa mémoire, et il semble s’en arranger. Il l’a montré lors de cette visite courte mais chargée de sens et de prestige à Jérusalem. »

Certes, on peut prendre cette conclusion de Shamir comme une simple appréciation des années qu’il reste à Poutine pour achever son mandat, pour signifier qu’il assurera complètement le pouvoir, jusqu’au bout. Dans ce cas, on dirait aussi que c’est beaucoup de remarques pour ce qui devrait être par ailleurs une évidence, car il semble logique, conformément à la personnalité de Poutine, qu’il doive agir de la sorte. La seule réserve qu’on aurait pu envisager serait une fatigue du pouvoir, avec les limitations physique qui vont avec, ce qui n’apparaît nulle part dans le texte de Shamir, bien au contraire.

Mais Shamir suggère-t-il que son hypothèse aille au-delà du mandat actuel de Poutine, qu’il y aurait un arrangement envisageablepour cette circonstance ? Nous ne pouvons répondre, et nous pensons même que Shamir ne peut pas répondre (ni Poutine lui-même ?). Notre interprétation serait plutôt qu’il existe (chez Shamir, mais aussi chez d’autres, – chez Poutine lui-même ?) un sentiment diffus mais puissant, du domaine de l’intuition, que la situation générale ne va cesser de s’aggraver, dans les mois et les années qui viennent. C’est là presque un consensus général dans toutes les psychologies, même chez celles de nombre de partisans acharnés du Système, voire celles des zombieSystème eux-mêmes.

En un sens, la fin du mandat de Poutine, – si l’on y arrive sans catastrophe internationale majeure affectant le Système et bouleversant le monde, – risque d’être extrêmement agitée, voire gravissime, et la préparation d’un passage de pouvoir en même temps que l’installation d’un nouveau système de gouvernement dans de telles conditions paraissent bien problématique. 

Le fait est qu’il s’agit des Roaring Twenties, celles du XXIème après le XXème siècle, par conséquent chargées de tant de puissance symbolique, au moment où les derniers pans de l’architecture de l’ancien ordre disparaissent les uns après les autres, où plus aucune loi ni règles internationales n’est respectée, où les agitations intérieures éclatent partout, où le sens politique se définit non seulement à contresens mais dans tous les sens. Jamais les situations intérieures chaotiques et contradictoires et la tension crisique extérieure n’ont été aussi dépendantes l’une de l’autre ; il s’agit vraiment de la Grande Crise de l’Effondrement du Système (GCES). C’est dans un tel contexte qu’il faut envisager la perspective du destin de Poutine, cet homme qui joue un rôle fondamental. Sans doute plus que jamais l’intuition a pris le pas sur l’information.

 

Mis en ligne le 27 janvier 2020 à 10H05

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