La victoire, suite et fin

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La victoire, suite et fin

2 août 2010 — La question de la “fin de la guerre” en tant qu’outil efficace de régulation des relations internationales, ou la question de “la fin de la victoire” (la victoire “utile”), abordée par Andrew J. Bacevich (voir Ouverture libre, ce 31 juillet 2010), est un thème essentiel de réflexion. Notre appréciation est, depuis longtemps, qu’effectivement la guerre en tant que phénomène majeur et planifié est devenue “impossible” par inefficacité pratique et dangerosité substantielle pour ceux qui l’entreprennent. Nous avons développé ce thème à plusieurs reprises et l'analyse du 7 janvier 2005 situe bien notre réflexion à ce sujet..

Cette question importante conduit la réflexion au thème fondamental de la politique de l’“idéal de puissance” contre l’“idéal de perfection”, selon les concepts proposés par Guglielmo Ferrero. Cela éclaire d’une lumière plus insistante l’interrogation de Bacevich sur la capacité des USA à comprendre la fin du concept de “victoire”, ou “fin de la guerre” (de type classique). Les deux thèmes doivent être liés pour mieux embrasser la question de l’existence politique ontologique de la guerre dans notre époque.

Dans son analyse, Bacevich met en évidence que les leçons politiques du XXème siècle montrent le caractère devenu “improductif” de la guerre. Les deux guerres mondiales notamment, avec l’immensité de leurs pertes et de leurs destructions pour quelque participant que ce soit, y compris le “vainqueur” (sauf les USA en 1945, mais pour des raisons spécifiques qui éclairent le reste du propos), ont engendré cette situation d’une façon irréversible dans les conditions stratégiques, technologiques et politiques actuelles et normalement prévisibles. (Ce constat est d’autant plus fort qu’apparaissent des crises eschatologiques majeures, concernant la question des ressources naturelles ou de la crise climatique, et les premières manifestations de ce type de crise, comme celle de l’“oil spill” du Golfe du Mexique, montrent que les effets sont politiques, psychologiques, sociaux, économiques, bureaucratiques, etc., bien plus que stratégiques et militaires.)

D’autre part, on peut ajouter que le début du XXIème siècle, spécifiquement depuis le 11 septembre 2001, a montré le rôle ambigu, voire fratricide, que tient la technologie dans les conflits. Cette situation est notamment due au déchaînement de conflits voulu par les USA, soutenus voire poussés, sinon manipulés dans certains cas, par Israël. (Les manigances ou non de l’un ou l’autre, l’un par rapport à l’autre, n’ont qu’un intérêt secondaire pour notre propos. L’essentiel est bien la similitude de l’état d’esprit, éventuellement pour des raisons différentes, des deux pays vis-à-vis du phénomène de la guerre et de l’emploi des technologies.) Le résultat de ces deux situations est que la guerre dite “totale” ou “conventionnelle à haut niveau” est devenue en soi une activité contre-productrice et sans grand sens politique, pour des effets négatifs catastrophiques.

Ce constat est d’autant mieux mis en évidence que l’activisme obsolète des USA et d’Israël a fait surgir une nouvelle sorte d’“ennemi”, ou ce qui paraît être une nouvelle sorte d’“ennemi”. L’adaptation des groupes ou des nations confrontés aux USA et à Israël a fait naître le phénomène de la “G4G” (guerre de quatrième génération”), confirmant puissamment l’obsolescence de la guerre conduit selon les règles classiques. La G4G est en effet plus un “phénomène” qu’une nouvelle catégorie de guerre, puisqu’il s’agit de forces très puissantes (US et israéliennes essentiellement) menant une guerre obsolète, avec leurs adversaires exploitant les avantages de l’obsolescence en retournant contre ces deux pays, en un effet pervers nullement limités au domaine militaire, leurs propres puissances. De ce point de vue, la G4G est, d’un point de vue technique et opérationnel, plus une “non-guerre” efficace dans de nombreux domaines qu’une nouvelle forme de guerre.

Comme nous le signalons plus haut, nous avons largement développé cette thèse. Dans l’article signalé plus haut (7 janvier 2005), nous faisions le bilan d’une évolution psychologique et stratégique fondamentale au long du XXème siècle, conduisant à cette quasi-“impossibilité de la guerre” dans sa dimension totale (ce qui rejoint bien entendu l’idée d’“impossibilité de la victoire”). Il y a aussi une autre dimension, qui va dans le même sens et complète le propos sur l’obsolescence de la guerre, que nous avions développée avec ce que nous nommons le virtualisme, qui est dans ce cas une conséquence d’une évolution psychologique et d’une évolution du système de la communication. La doctrine “zéro-mort” privilégiant “la protection des forces” sur “la projection des forces” (voir notre texte repris de la Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie du 10 décembre 1998) avait installé dans les années 1990 une inefficacité supplémentaire de l’usage de la force militaire de haut niveau chez les puissances les plus partisanes de poursuivre l’usage de la guerre conventionnelle (USA et Israël), qui a fortement accentué la tendance. A cela s’est ajouté le diktat du système de la communication, conduisant à la “virtualisation” de la guerre. Ainsi avons-nous désigné la guerre du Kosovo (mars-juin 1999) comme “la première guerre virtualiste” (voir le 10 septembre 1999), qui mettait d’autres conditions complémentaires tendant à l’inefficacité, voire à l’impuissance de la puissance de haut niveau dans la guerre. (On voudra bien ne pas oublier que l’OTAN fut à deux doigts d’échouer au Kosovo, que ce sont les pressions russes début juin 1999 qui forcèrent Milosevic à capituler. La cause militaire essentielle de cette très mauvaise situation de l’OTAN tenait à la crainte US des pertes [“zéro-mort”], qui conduisit à de très fortes restrictions opérationnelles.) Un montage médiatique colossal transforma l’image de la guerre du Kosovo (“première guerre virtualiste”) et introduisit l’idée qu’on pouvait effectivement abdiquer certaines démarches essentielles de la guerre tout en continuant à prétendre qu’on faisait la guerre. Cette posture faussaire a accéléré la tendance générale, reprise par Bacevich.

En un sens, huit ans plus tard, la crise de Géorgie du 7 août 2008 a paradoxalement renforcé cette idée de l’obsolescence de la guerre conventionnelle de haut niveau. Conditionné par les pensées américanistes dominantes, tout le monde y vit d’abord le contraire, une résurgence terrible de la situation des conflits classiques, mais la suite a très vite montré qu’il n’en était rien. On fit grand cas d’un article de Michael Binyon, le 16 août 2008 dans le Times de Londres, qu’on disait clairement inspiré par les experts de l’OTAN et les partisans de la poursuite des conflits de haut niveau : «Modern wars normally follow a familiar pattern. When the fighting is over, diplomats negotiate a ceasefire, troops retire, peacekeepers are inserted and negotiations begin to prevent renewed hostilities. Georgia’s war over a mountain enclave seems to ignore the trend. This conflict threatens to trigger a struggle that, if badly handled, could consume an entire continent.» Finalement, au contraire. Les Russes jouèrent à fond l’apparence d’un conflit local posant de telles prémisses à un conflit de haut niveau mais ils cherchaient essentiellement à “faire peur” à l’OTAN et aux USA, par ailleurs sans aucune capacité militaire pour riposter, pour obtenir une restauration politique de leur statut de puissance. Ils réussirent leur opération et la “guerre” de Géorgie resta une opération locale dont les composants politiques et psychologiques, pour l’effet recherché, étaient fondamentaux. En aucun cas, il ne fut question du retour à une “guerre totale”. L’argument se révèle contre-argument et conforte la thèse développée ici.

Par conséquent, la thèse est largement documentée et acceptée, sur le déclin accéléré, jusqu’à sa quasi impossibilité, de la guerre “totale”, ou “conventionnelle à haut niveau”, pour des raisons impératives de survie et d’un blocage de la psychologie et du système de communication. (On pourrait y ajouter les conditions humaines et sociologiques devenues impossibles, avec les exigences totalement paralysantes de la planification bureaucratique. Si les USA voulaient aujourd’hui envahir l’Iran par la voie terrestre et livrer une guerre “totale” ou “conventionnelle à haut niveau”, il leur faudrait un peu plus d’un million d’hommes combattants, – soit une masse de 3 à 4 millions d’hommes avec le soutien selon la planification envisagée par la bureaucratie. La seule constitution par mobilisation de cette force, avant d’envisager l’attaque, prendrait au moins quatre ans, et plus sûrement 5 à 6 ans, selon les analyses faites.) Reste donc le cas des deux pays cités par Bacevich, les USA et Israël, qui refusent cette abdication.

La question de l’“idéal de puissance”

Bacevich estime effectivement que ces deux pays, – Israël et les USA, – continuent, contre l’évidence, à développer l’idée, les conceptions et les moyens d’une guère “totale” ou “conventionnelle à haut niveau”. Nous serions assez accordés à cette analyse, tout en observant que les autres pays sont obligés de suivre en partie cette voie, par exemple au niveau de l’équipement, parce qu’aucun d’eux n’a réussi à imposer sa propre façon de voir. D’autre part, aucun pays n’a vraiment tenté de développer sa “propre façon de voir”, qui serait une autre façon d’envisager la guerre, ou ce qui doit en tenir lieu aujourd’hui. Cette réserve est d’autre part compréhensible de facto puisque cette façon de ne pas s’intéresser à “une autre façon d’envisager la guerre, ou ce qui doit en tenir lieu aujourd’hui” traduit simplement, justement, une position consistant à mettre en cause l’intérêt à la guerre classique, comme Bacevich lui-même l’observe. Simplement, nous soupçonnons que ce désintérêt est plutôt passif, sans aucune élaboration, et rend compte de la confusion générale qui règne dans les conceptions à cet égard autant que la soumission, également passive et sans engagement marqué (sauf dans le cas britannique pendant l'époque blairiste), au leadership US.

On ne peut s’arrêter à un simple débat autour d’une conception de la guerre, ou de l’absence désormais de “victoire” possible. Ce qui est en jeu est tout autre, et de bien plus de hauteur. Dans ce cas, Israël joue le rôle d’appendice circonstanciel, ce qui nous fait douter de son influence fondamentale sur les USA, – ce qui revient à avancer l’hypothèse que les pressions et manœuvres de manipulation d’Israël sur les USA pour orienter la politique US vers la guerre n’ont pas d’importance fondamentale parce que cette politique US est de toutes les façons orientée vers la guerre. Il s’agit en effet de la politique de l’“idéal de puissance”, que nous référençons plus haut. Selon notre thèse (voir nos textes dans la rubrique La grâce de l’Histoire), les USA ont pris la succession de l’Allemagne, dans la période 1918-1945, comme véhicule porteur, traduisant en termes politiques actifs et en activités militaires déstructurantes la dynamique historique de puissance. Nous désignons souvent ce phénomène comme un “déchaînement de la matière” qui, au travers du système du technologisme assisté désormais du système de la communication quand celui-ci n’est pas “fratricide”, inspire et impose aux relations internationales une politique de puissance marquée par le déchaînement guerrier.

A notre sens, les USA sont devenus cette politique, le système de l’américanisme ayant achevé sa plénitude de cette façon. Bush et 9/11 n’ont fait que pousser au paroxysme de sa logique cette combinaison arrivée à la plénitude, avec ce que Harlan K. Ullman a nommé “la politique de l’idéologie et de l’instinct”. Il nous paraît alors difficile, sinon impossible, que les USA entendent la voix de ce qui pourrait être jugée comme “la raison” et abandonnent la voie guerrière, parce qu’ils attenteraient ainsi à l’essence même de ce qu’ils sont devenus. Les déboires guerriers rencontrés constituent autant de chocs psychologiques que militaires, budgétaires, politiques, etc. Chaque fois, c’est l’équilibre même des conceptions américanistes fondées sur l’“idéal de la puissance” qui reçoit un choc. Pour autant, aucune leçon n’en est retirée, sinon l’observation paradoxale qu’il faut continuer, aller plus loin, taper plus fort.

…Ce serait donc accepter la thèse que les USA, proches de la folie à cet égard, pourraient aller jusqu’aux aventures militaires extrêmes, entraînant le reste avec eux, – et prouvant par l’absurde, soit d’une guerre apocalyptique, soit d’un suicide, soit des deux à la fois, que la guerre comme les USA la conçoivent constitue plus que jamais une sorte de “solution finale” ? En théorie oui, mais il existe deux terribles freins qui risquent de transformer l’aventure en un désordre chaotique, si ce n’est déjà fait, voire de l’empêcher. Leurs effets sont tels que nul ne peut plus dire ce qu’il sortira de l’aventure américaniste, sinon que ces deux freins mettent gravement, sinon décisivement en cause l’inéluctabilité de la thèse ci-dessus sur la course vers une guerre apocalyptique et auto-destructice.

• Le premier frein est la dégradation prodigieusement rapide de la gestion, de l’alimentation et du maniement opérationnel de l’outil militaire. Les mots-clef de l’état actuel du Pentagone sont : paralysie et impuissance. Cette situation joue un rôle sur la situation des forces mais, bien plus encore pour notre propos, sur la planification d’éventuelles opérations. D’autre part, cette situation entraîne une capacité d’inertie de la bureaucratie qui la rend capable de retarder voire de compromettre tout à fait une opération qui lui serait demandée par le pouvoir politique, jusqu’à mettre la sécurité nationale dans une situation immédiatement très dangereuse, dans une dimension stratégique imprévue ou négligée (cas du Mexique). Enfin, le type d’occurrence que nous envisageons (type “solution finale”) est effectivement une intervention risquée ou une intervention d’un caractère dramatique, du type que la bureaucratie, notoirement prudente et conservatrice, ne goûte guère.

• Le second frein se trouve dans les effets terribles que la “politique de l’idéal de puissance” suscitent au sein de la structure du pays, des Etats-Unis eux-mêmes. Ce pays est éminemment et absolument démocratique, – c’est-à-dire de la démocratie achevée, poussée à son stade ultime de corruption vis-à-vis des centres de pouvoir et d’argent, et pourtant également stade ultime de démagogie et d’enchaînement à “la dictature de la majorité” selon Tocqueville. Il ne peut ignorer les conséquences des effets de sa politique extérieure de puissance sur la situation intérieure, et les effets sur la stabilité de sa direction, parce que ces effets ont des conséquences pratiques directes et immédiates, notamment électorales, avec des mouvements populaires de plus en plus incontrôlables. Cette situation peut indirectement et gravement peser sur une décision de politique extérieure qui impliquerait un aspect radical, voire ce qui serait perçu comme un aspect suicidaire.

Le fait est que les constats de Bacevich, qui constituent le développement et la confirmation de constats déjà faits depuis plus de dix ans, sont proposés alors que la situation des USA s’est considérablement aggravée. Parallèlement, les mêmes observations de Bacevich nous rappellent que la “dépendance” US d’une politique belliciste est plus qu’une tendance et certainement pas un accident, mais bien une attitude complètement structurelle, par rapport à la “politique de l’idéal de puissance” suivie par les USA. Il est certain qu’il y a dans tout cela d’amples raisons et de nombreux arguments pour observer qu’il est impossible de prévoir quelle va être le destin de cette politique, sinon à faire le constat qu’elle se trouve confrontée à des contradictions très actives qui nous rapprochent, chaque jour et très rapidement, d’une situation insupportable jusqu’à une situation de rupture. Ce qui doit en être conclu est que l’issue de cette aventure n’est pas nécessairement à attendre, – bien que l’hypothèse subsiste évidemment, – du côté de ce que peut produire d’irrationnel cette politique (une attaque massive désespérée), mais que des facteurs explosifs annexes ou complémentaires (au niveau de la situation interne des USA, par exemple) peuvent provoquer le choc qui marquerait le paroxysme désintégrateur de cette politique. En d’autres mots, cette politique peut s’effondrer de ses propres excès par des aventures catastrophiques, comme elle peut s’effondrer à la suite d’excès qui viendraient d’un autre domaine qu’elle aurait massivement influencé et qui la déstabiliserait, qui la déstructurerait de l’intérieur. Nous serions plutôt et largement partisans de la deuxième hypothèse, qui répond mieux au caractère insaisissable, imprévisible et de désordre de notre époque.

 

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