Nous leur ressemblons tant…

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Nous leur ressemblons tant…

28 septembre 2009 — De très importants documents, provenant d’interviews oraux (en 1995) avec divers anciens chefs militaires soviétiques, ont été déclassifiés le 11 septembre 2009 par les National Security Archives des USA. Nous nous attachons à cette publication, qui nous a été signalée par un correspondant et ami, à cause de l’importance que nous jugeons fondamentale des informations historiques que contiennent ces documents.

D’une façon générale, les historiens jugeront moins fiables les interventions par interrogation orale (interviews) que les documents écrits. C’est un réflexe d’historien “scientifique”, de la catégorie que nous affectionnons aujourd’hui et qui peut être désignée également comme “historiens assermentés” (au système); cette catégorie dominante préfère, surtout pour les événements récents par la force des choses, les “faits” par le biais de l’écriture, essentiellement et surtout officielle, aux “impressions” et témoignages directs humains qui, selon elle, déforment les faits. C’est une remarque dérisoire, une fois écarté le convenu; c’est ne pas tenir compte de la formidable chape d’autocensure qui s’exerce aujourd’hui sur nos divers establishment officiels, le nôtre pas moins que ceux de l’URSS in illo tempore, qui déforme les “faits” en question. Nous avons déjà montré que le “double langage” existe à l’intérieur des bureaucraties entre elles, ce qui implique que les documents écrits contiennent des versions édulcorées selon les conformismes en place. A cet égard, nous préférons largement les témoignages oraux et comprenons parfaitement pourquoi les historiens assermentés ne les aiment pas. Dont acte et passons à notre sujet.

De ces documents déclassifiés, il ressort que les Soviétiques, loin d’être les monstres cherchant un prétexte d’attaquer les USA comme notre propagande les peignit, étaient extrêmement conscients, sans doute bien plus que nos dirigeants, au moins pour ce qui concerne les militaires, des conditions épouvantables qu’apporterait une guerre nucléaire. La peur de l’holocauste nucléaire baigne absolument toutes les déclarations et les révélations qu’on peut lire. Le début du news release publié par les National Security Archives suffit pour nous édifier…

«During a 1972 command post exercise, leaders of the Kremlin listened to a briefing on the results of a hypothetical war with the United States. A U.S. attack would kill 80 million Soviet citizens and destroy 85 percent of the country's industrial capacity. According to the recollections of a Soviet general who was present, General Secretary Leonid Brezhnev “trembled” when he was asked to push a button, asking Soviet defense minister Grechko “this is definitely an exercise?”»

Il faut lire ces documents, qui sont d’un incomparable intérêt. Pour notre cas, nous nous concentrerons sur un point, que nous commenterons plus loin parce qu’il concerne une situation générale depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, qui touche également l’Occident, et qui est plus que jamais d’actualité en Occident, tandis qu’elle a été réduite d’une façon radicale en URSS devenue Russie. (A ce égard, les remarques de James Carroll concernant Gorbatchev et son action sont plus que jamais pertinentes.)

Il s’agit de la révélation – car cela ne fut jamais envisagé d’une façon sérieuse – du rôle moteur, voire directeur, de l’industrie d’armement, de la production d’armement dans l’extension de la machine de guerre soviétique. C’est bien le Complexe militaro-industriel (CMI) en action, avec l’accent mis sur l’aspect industriel de la production – soit, le machinisme pur, ou le “technologisme” dans ce cas, influant et guidant la politique. Voici les extraits du texte cité qui concerne cet aspect.

• «[The Western direction] “serious[ly] misunderstanding … the Soviet decision-making proces” by underestimating the “decisive influence exercised by the defense industry.” That the defense industrial complex, not the Soviet high command, played a key role in driving the quantitative arms buildup “led U.S. analysts to … exaggerate the aggressive intentions of the Soviets.” Some of these criticisms may generate controversy among Cold War historians. The sponsor of the study, Andrew Marshall, former director of the Office of Net Evaluation at the Defense Department, was not entirely persuaded by the statements about the role of the defense industrialists in determining strategic force levels…» […]

• «The BDM analysts draw a startling picture of the decline of the Soviet leadership during the Brezhnev period, where the top people were “largely incompetent, indecisive, self-indulgent, and lazy.” Beginning in the early 1970s Brezhnev's health was failing and after a massive stroke in January 1976 he fell into a state of total “inactivity.” The vacuum at the top produced a situation where decisions on strategic forces devolved to the missile-building industry. According to the authors' sources, for guidance on strategic policy Brezhnev came to rely heavily on Professor Mstislav Keldysh, President of the Soviet Academy of Sciences, who opposed major investments in ABMs and supported arms control and more survivable ICBMs. [I: 50-52, 53; II: 82 (Illarionov)]

»During the Brezhnev era, the top-level organizations for making decisions on defense policy, such as the Defense Ministry and the Defense Council, were mechanisms that rubber-stamped the preferences of the chiefs of military industries, who dominated the Military-Industrial Commission (VPK). Former officials “complained that [the VPK kept in production] obsolete weapons systems” and retarded “the development of advanced systems.” Moreover, when defense industrial leader Dmitri Ustinov became Defense Minister, General Makhmut A. Gareev later observed, that meant that the armed forces had “been taken over by the enemy.” [I: 57-60; II: 75 (Gareev)]

»“The defense-industrial sector used its clout to deliver more weapons than the armed services asked for and even to build new weapons systems that the operational military did not want.” An “internal arms race” developed in which design bureaus produced a variety of ICBMs with the same missions. When some called for a reduction of missiles, defense industry officials objected, because it would cause unemployment problems.» [I: 61-63; II: 92 (Kalashnikov)]

CMI pour CMI, l’URSS comme les USA

Ces révélations sont d’un prodigieux intérêt, non seulement pour l’histoire de la Guerre froide et de l’URSS, mais pour nous-mêmes, notre système, aujourd’hui même, plus que jamais. Il est manifeste à la lecture de ces interviews considérées d’un point de vue historique, que la hiérarchie militaire soviétique, même si elle était soumise au même système de domination du CMI dans sa branche de production d’armement, était, en un sens, moins prisonnière de son CMI que les militaires américanistes et occidentalistes. La hiérarchie américaniste ne bronche pas devant les pressions de l’industrie, elle les favorise même goulûment, sachant qu’elle sera récompensée par de très bons postes de direction ou aux conseils d’administration (de ce point de vue, nous sommes “meilleurs” que les Soviétiques dans la corruption des psychologies à l’intérieur du système). Seuls des groupes réformistes souvent faits de militaires du grade de colonels ou d’experts originaux (les fameux “Réformistes” du Pentagone, type Boyd, Spierce ou Wheeler) élèvent ce même type de protestation que certains chefs militaires soviétiques élevaient contre les pressions de l’industrie, selon les interviews recueillis. Ces groupes réformistes US, eux, ont été marginalisés jusqu’ici.

On comprend que ce point particulier est annoncé comme ne devant pas plaire aux historiens assermentés, et également qu’il ne plaît guère à Andrew Marshall qui a mené les interviews. La raison en est que ce point met en question des faits essentiels et, surtout, conduit à comprendre que notre système est encore plus malade, plus détérioré, plus subversif et corrompu que celui de l’URSS. Il ne plaît jamais aux historiens assermentés qu’on remette en cause la narrative de l’histoire qu’ils ont fabriquée dans le but essentiel de justifier le système dans son état présent, à la lumière vertueuse de sa gloire et de ses péripéties historiques recomposées pour le servir.

Divers points tenus comme vérités intangibles de nos conceptions stratégiques, historiques et conceptuelles sont effectivement mis en cause par ces révélations sur le rôle du CMI soviétique.

• Le mythe de la puissance soviétique conçue dans le but exclusif de détruire l’Occident par la masse et l’empilement des armements. Déjà, la question de la “course aux armements” avait été mise en cause par diverses révélations montrant que les Soviétiques n’avaient fait que répondre aux progrès occidentalistes dans ce domaine. Dans le cas présent le constat va beaucoup plus loin. On découvre qu’il existait une “course à l’armement” à l’intérieur de l’industrie militaire soviétique, imposant ainsi à l’Armée Rouge des système dont elle n’avait nul besoin, et qui s’empilaient dans des masses de quincaillerie qui alourdissaient l’armée plutôt que la rendre efficace. Cela conduisit à un alourdissement de cette armée, à son inefficacité, accentués par la dégradation accélérée des cadres supérieurs de cette armée. Ces révélations très systématiques confirment indirectement d’autres révélations plus isolées, comme celles que fit le transfuge (depuis 1978) du GRU Viktor Souvarov. Son livre Les libérateurs (1981), décrivait une Armée Rouge dans un état chaotique, au point du grotesque et du comique absurde. (Repris rapidement “en mains” par les services occidentaux, selon des circonstances sur lesquelles nous reviendrons, Souvarov [ou Suvorov pour les Anglo-Saxons] poursuivit ses publications en changeant complètement d’optique, et en présentant au contraire une Armée Rouge hyper-puissante et efficace, dans Inside the Red Army et Aquarium. La narrative occidentaliste a de ces nécessités…)

• Le mythe de la “victoire” de l’Ouest sur l’URSS dans les années 1980 pour avoir “forcé” l’URSS à épuiser son budget et à pulvériser son économie jusqu’à l’effondrement de 1989 à cause de dépenses militaires soudain accélérées, face aux initiatives Reagan comme la SDI. Gorbatchev a toujours nié cette version et les révélations de ces interviews renforcent son interprétation. Elles montrent que l’URSS, dirigée dans ce cas par son industrie d’armement, n’a jamais cessé sa production intensive, que l’industrie était toujours au maximum de ses capacités de production, et que les années 1980, jusqu’à ce que Gorbatchev ordonne un freinage à partir de 1987, n’ont fait que poursuivre le schéma. L’activisme reaganien, qui répondait évidemment aux vœux de son propre CMI, n’est pour rien dans cette affaire, et c’est bien Gorbatchev avec sa glasnost et ses suites qui ont eu raison du système au prix de l’effondrement de l’URSS et de la fin du communisme. Un bon modèle à suivre pour le système de l’américanisme.

• …En effet, si les USA, et l’Occident avec elle, avaient encore une capacité d’autocritique, ils trouveraient dans ces révélations une fort belle matière à mettre en cause leur propre système. Dans tous les cas, on peut espérer que les critiques du système aujourd’hui, qui commencent tout de même à se manifester au-delà des seuls “réformateurs” et “dissidents”, auront une autre attitude que celle qui est à prévoir des historiens assermentés et trouveront de nouveaux arguments pour attaquer le système dans son cœur que constitue le complexe militaro-industriel.

Toutes ces mises à jour de la période de la Guerre froide sont excellentes pour le moral – pour nous faire réaliser sur quel terreau de tromperie se développe, depuis des années, la pensée conformiste du système fou. En effet, toute notre pensée, disons stratégique pour ne pas pousser le bouchon vers les hauteurs philosophiques, s’appuient sur la culture développée pendant la Guerre froide après une bonne préparation avec les leçons que nous tirâmes de la Deuxième Guerre mondiale. Cette culture s’appuie sur une lecture des événements qui est une véritable narrative, une fable et rien d’autre, qui cochonne en noir et blanc une période toute faite des nuances du gris, où nous goutâmes souvent au gris foncé. Nous gardons pour acquis, incapables des révisions nécessaires devant les réalités qui s’accumulent comme avec ces interviews, tous les préjugés et les constructions propagandistes que nous développâmes durant la période.

Il n’empêche, ces interviews constituent un renforcement de la mise à jour des tromperies sur lesquelles prospère notre pensée. Elles montrent que l’URSS vécut dans la peur et non dans l’agressivité, et que toute sa formidable quincaillerie perçue comme le signe indubitable de son intention d’écraser l’Ouest, était d’abord le produit d’un complexe militaro-industriel qui nous rappelle quelque chose. Que l’on soit ici en pays socialiste (pas de secteur privé), ici en pays capitaliste (gros secteur privé) ne change rien à l’esprit de la chose mais nous en dit long, par contre, sur la réalité de la substance vertueuse du capitalisme et sur la vertu intrinsèque du secteur privé par rapport au secteur public. Ce constat n’est pas nouveau et il faudra bien, à force, qu’il pénètre nos esprits encagés dans le conformisme.

Pour le reste, pour le général, la confirmation est bien celle de la structure du système machiniste qui caractérise notre monde, qu’il soit communiste, capitaliste, zoulou ou extra-terrestre, et qui mène effectivement le monde; il n’y a pas de complot, pas de manigances, mais l’emprisonnement d’une civilisation par un système mécaniste qui ne se justifie que par lui-même, que par sa capacité de produire toujours plus. C’est l’“idéal de puissance” poussé à l’extrême de la caricature catastrophique. Nous sommes tous dans les mêmes structures mécanistes, dont l’effet sur la civilisation est prédateur et déstructurant. Plus que jamais, l’expérience Gorbatchev doit être à notre esprit car c’est lui, volontairement ou pas qu’importe, qui a réussi à entamer mortellement cette chape de plomb du complexe systémique qui pesait sur l’URSS. A quel prix ! dira-t-on; c’est à voir en fonction du prix que nous payons tous les jours, avec notre CMI aussi flambant neuf dans sa puissance qu’il était il y a 30 ans ou 50 ans.

 

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