La bestiole & Delenda Est Systema

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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La bestiole & Delenda Est Systema

10 février 2017 – Maintenant, quelques mots sur Trump qui achève la troisième semaine de sa mandature, et qui nous en dit déjà énormément sur lui. Pour nous épargner quelque bavardage inutile, je citerais le site dedefensa.org, dans son texte du 9 février sur les Tu-22 russes en balade possible en Iran, en faisant l’hypothèse que l’auteur aurait aussi  bien ajouté ce commentaire pour introduire mon épanchement du jour, comme si on le lui avait demandé :

« Tous les commentateurs antiSystème sont et seront obligés à la pratique de cette gymnastique entre l’approbation extrême et la critique très ferme, comme nous-mêmes d’ailleurs [voir le 7 février et le même 7 février], sans qu’il y faille voir en aucun cas un changement de l’opinion sinon de l'humeur, ou une incertitude du jugement : il suffit d’aligner et de comparer les deux chroniques successives de Justin Raimondo, du  6 février 2017 [applaudissements enthousiastes] et du 8 février 2017 [appréciation très critique]. »

En un sens, et cela poursuivant sur un mode moins “grillonnant” que notre « Prophète en mode grillonnant », il s’agit de bien percevoir combien il n’y a plus aucune ligne directrice, ni la moindre logique, ni au fond le moindre arrangement possible de l’esprit selon les habitudes éprouvées de notre piètre histoire constamment récrites pour croire encore à nous-mêmes. Il nous faut nécessairement employer un mode différent de perception, – à chacun de trouver le sien après tout, moi j’ai choisi depuis longtemps quelque chose qui a pris forme, et que j’en suis venu à baptiser “âme poétique”, qui se nourrit de formes de belles qualités et de profondeur à mesure, telle l’intuition haute. Il n’y a aujourd’hui aucun autre moyen d’échapper à l’un des quelques pièges du même conformisme-narrativiste exercé d’une façon ou l’autre à l’instigation d’une époque absolument soumise au Système, que ce soit celui de l’aveuglement-hyperactif (“je suis heureux, je suis postmoderne”), celui de l’hypertrophie rationaliste-démente (“je comprends tout, grandes lois géopolitiques et complots”), celui de l’hystérie-affectiviste (“partout nos bombes et nos drones sèment nos valeurs enchanteresses”), celui du militantisme du paroxysme-sociétal (“je hais tout ce qui est structuré, principiel et harmonieusement arrangé, je ne veux que le mouvement déconstructeur”).

D’autre part, Trump est un formidable exercice pratique pour ce travail, outre qu’il constitue bien entendu un outil majeur de ce déchaînement d’absence de sens de la situation du monde. La vertu principale, sinon la seule vertu de Trump qui n’a rien du grand héros historique classique, est ce qu’il y a en lui d’activité destructrice, avec tous les risques y afférant, à cause de sa singularité personnalités, avec ses qualités et surtout avec ses défauts innombrables devenues opérationnellement des vertus destructrices (son narcissisme, son entêtement, etc.). Je crois fermement que nous nous trouvons à ce point du jugement paradoxal, où il faut se garder au bout du compte de ses possibles initiatives de réarrangements de certaines politiques sur leur terme ultime, même si ces politiques sont antiSystème dans l’immédiat et doivent donc être appuyées pour ce seul terme court, parce qu’elles débouchent volens nolens lorsqu’elles sont à terme sur une sorte de ré-intégration dans le Système, parce que le Système est le plus fort tant que Delenda Est Systema n’est pas accompli ; et “à ce point du jugement paradoxal” où il faut se réjouir inversement de tout ce qui, dans l’activité de Trump, détruit et provoque en retour des actions de destruction contre ces “possibles initiatives de réarrangement”.

Je sais bien que c’est affreusement difficile, je le sais si bien que j’éprouve moi-même d’immenses difficultés à suivre cette méthode absolument épuisante pour la psychologie alors qu’il importe absolument de conserver une psychologie indemne. Il est affreusement difficile, d’une part de pouvoir et de devoir juger comme absurde, et de l’écrire sans aucune réserve, la politique d’hostilité de l’équipe Trump contre l’Iran, – ce qui est, dans l’absolu une complète évidence ; et, d’autre part et en même temps, ou bien parallèlement, d’observer qu’elle a des effets positifs du point de vue de l’antiSystème absolu parce qu’elle provoque une fragmentation supplémentaire du pouvoir aux USA [par exemple, en brisant l’unanimité anti-Trump des démocrates et en provoquant l’hostilité extrême des conservateurs antiguerre qui sont les soutiens naturels de Trump], parce qu’elle rend plus problématique un rangement positif de la politique extérieure de Trump qui serait effectivement au bout du compte “une sorte de ré-intégration dans le système...”, etc. La seule clef de cette méthode qui vous fait écrire des choses contradictoires tout en ne variant pas d’un millimètre sur votre ligne centrale, c’est d’absolument et constamment de garder à l’esprit que le seul but possible est Delenda Est Systema. Il me semble impératif que les lecteurs sachent bien cela, qu’ils l’aient constamment à l’esprit, pour que je puisse, pour que nous puissions écrire dans un complet esprit de complicité antiSystème.

On comprend que cette méthode, qui est essentielle mais très difficilement applicable au jour le jour comme l’est le travail que l’on fait sur ce site et que j’essaie moi-même de poursuivre, implique de constants contrepieds dans le jugement, de passer d’un jugement positif à un jugement négatif selon l’effet et la variabilité de l’action entreprise. Cela est souvent pris pour une variation ou un mouvement d’humeur, de caractère, de l’optimisme au pessimisme d’une façon cyclothymique si pas bipolaire, alors que ce n’est pas ni du tout le cas. Si je suis évidemment d'un jugement variable d’un extrême l’autre du point de vue tactique, je dirais que cela n’a rien à voir avec mon caractère, qui n’est ni optimiste ni pessimiste sur l’essentiel parce que fixé, conquis et acquis à un seul but qui est un absolu (Delenda Est Systema). Il n’y aucun jugement à porter sur les effets de cette stratégie puisque je suis animé par une foi, – de fides, pour confiance, – qui dit que le Système ne peut qu’aller vers la destruction de lui-même, sans aucun doute par l’autodestruction mais qu’il importe de favoriser (c’est là qu’est notre rôle). Le Delenda Est Systema est une consigne humaine, notre “feuille de route impérative”, mais la destruction du Système est un fait immuable qui est au-dessus de nous encore plus que devant nous, – je parle d’un “fait” comme d’une situation extrahumaine, même au-delà, comme si la chose était accomplie, en fait comme si elle était immuablement fixée avant même que le Système existât et se manifestât.

Dans ce contexte cosmique et eschatologique, Trump est effectivement un facteur essentiel, parce qu’il est ce qu’il est autant que parce qu’il occupe la fonction de puissance qu’il occupe. C’est un événement extraordinaire qu’un être aussi peu adapté à cette fonction-Système, – et encore une fois, j’insiste là-dessus, encore plus par ses défauts si nombreux (narcissisme, entêtement, etc.) que par ses qualités, par nombre de ses décisions objectivement catastrophiques (du point de vue de la raison humaine, mais elle-même nécessairement subvertie donc du Système indirectement) – qu’un sapiens de ce calibre ait réussi à voir se dégager devant lui le chemin vers où il est arrivé. Je vois dans cela, plus qu’aucune autre chose, l’épuisement du Système, l’affaiblissement de ses réflexes, l’appauvrissement pathétique de sa vigilance, les erreurs considérablesde son jugement, la médiocrité sans cesse en augmentation des plus remarqubles “idiots utiles” qui le soutiennent en jurant le combattre, – les dérisoires soi-disant antiSystème de cette hypergauche progressiste-sociétale qui entretient le feu de la contestation vers la guerre civile juste comme il faut pour empêcher, en une belle inversion réalisée, que rien de constructif ne soit réalisé, puisque la chose constructive serait effectivement ré-intégrée dans le Système tant que Delenda Est Systema n’est pas acté.

Un dernier point est qu’il faut remarquer que Trump possède une aide capitale dans la personne de celui qu’on désignerait par les clichés habituels (“éminence grise”, “âme damnée”), Steven Bannon, élevé à un poste essentiel et sans aucun doute le plus proche et le plus influent auprès de Trump. On ne cesse de le dire et de le chuchoter à haute voix à Washington, Bannon est le seul dans l’administration à avoir un accès constant à Trump, il est constamment avec le président et son avis prime sur tout le reste. Je ne sais si cet attelage durera, combien de temps il durera, etc., tout comme je ne sais si Trump durera, etc., mais il existe pour l’instant et il a des effets dévastateur. Il est reconnu que Bannon a une conception extrême, qu’il estime nécessaire une guerre civile aux USA, comme quatrième événement fondamental pour les USA après les trois essentiels de l’histoire des USA (la Révolution/l’indépendance de 1776-1788, la Guerre de Sécession de 1861-1865 et la Grande Dépression/Deuxième Guerre mondiale de 1929-1945). (A mon sens, ce sera l’événement ultime parce que, derrière, il y a le sort du Système aux abois.) Bannon ne se cache absolument pas de ses conceptions et ainsi peut-on croire que Trump n’en est nullement la créature puisque parfaitement éclairé à cet égard, mais bien que les deux sont deux compléments lucides. A cette lumière et quoi qu’il en soit dit d’une façon générale, je jugerais que les premiers avatars que connaît, sans trop nous faire attendre, l’administration Trump, notamment l’affrontement devenu majeur avant d'être fondamental avec le pouvoir judiciaire sur la question de la régulation d’accès de l’émigration, loin d’être un événement déplorable, constitue en vérité un pas non négligeable vers l’aggravation très rapide de ce climat de “guerre civile”

Bien entendu, un tel événement aurait une importance bien plus grande que les trois précédents de l’histoire des USA. Il affecterait toute la situation du monde, dans une dimension cosmique. Les Français eux-mêmes, qui sont actuellement dans de si heureuses dispositions, pourraient s’en inspirer. Pour une fois, je ne le leur ferais pas reproche de suivre le modèle américaniste... Mon Dieu, à quelles extrémités de jugement la situation du monde ne nous pousse-t-elle, pour moi notamment qui suis d’un caractère ordinairement si doux et extrêmement conciliant ! Cela montre la singularité catastrophique des temps que nous vivons, et qu’il est impossible de faire autrement que de tenir ces positions extrêmes, et qu’il est impensable de reculer à partir d’elles ; et rejoignant en un sens une citation de La Grâce (Tome-II) qu’un commentateur courageux et pénétrant me rappelait hier encore : « La vérité est que, si l'on dit cela et que l'on songe à reculer, l'on choisit la mort de soi-même. » 

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