“Je te censure, désert, d’être désert !”

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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“Je te censure, désert, d’être désert !”

22 décembre 2015 – On peut juger que tout l’esprit de notre temps est rassemblé, à la fois opérationnellement et symboliquement, dans ces deux nouvelles : interdiction ponctuelle en France du film Crimée, retour à la Patrie, retrait du programme d’une école de Pennsylvanie du livre de Mark Twain Les Aventures d’Huckleberry Finn. Je vais m’attacher à ces deux cas considérés comme symboliques de notre époque, et symboliques de notre époque parce qu’ils y sont et qu’ils s’y sentent si bien ; d’abord les exposant succinctement et ne cherchant en aucun cas à m’attarder au fond tant l’évidence suffit à la chose ; pas de débats, par d’arguments, pas de plaidoiries, simplement l’intérêt pour le processus après l’exposé de quelques détails pour situer les acteurs, et des détails qui ne s’embarrassent pas de se proclamer comme si j’étais du parti de la justice et de l’équité ; face à ces choses, je ne veux pas prétendre une seule seconde, ni être juste ni être équitable. Bien entendu, il ne s’agit que d’exemples, les deux qui me sont tombés sous la main, d’une pratique aujourd’hui universelle dans nos élites-Système, dans la presse-Système, dans le monde-Système qui tente d’exister pour enfin pouvoir liquider tout ce qui n’est pas lui et achever sa besogne de dissolution jusqu’à l’entropisation. Voici les deux avortons en question, rapidement esquissés...

• Le cas de Crimée, retour à la Patrie, un film de Andreï Kondrachov, interdit à Strasbourg en juin, à Nice en septembre, à Cannes en novembre et à Bordeaux le 11 décembre. Il s’agit d’un film sur le retour de la Crimée à la Russie. La vidéo du film réalisée pour la chaîne Rossiya-1 est disponible. Sputnik-français conte l’histoire de cette censure-Système dans deux textes. La dernière interdiction, surtout, m’a intéressé parce que je tiens Juppé pour un cas remarquable dans la mythologie de la fascination-par-le-serpent, et très symboliquement illustré par les félicitation adressées par l’ambassade d’Ukraine à monsieur Alain Juppé, maire de Bordeaux (« Nous saluons la décision responsable de la Mairie de Bordeaux et M.@alainjuppe d’annuler la projection d'un film “Crimée retour à la patrie” »). La même ambassade salue les activistes, les simili-Ukrainiens de Bordeaux, de cette belle cause « pour leur contribution à la vie culturelle de Bordeaux », où l’on voit un acte de censure magnifié comme une “contribution à la vie culturelle”, – quelle étrange inversion habite donc ces esprits pour écrire des choses pareilles, quoi qu’il en soit du cas considérés ? Quant à Juppé, c’est ce type qui se trouvait « le 29 avril 2015 dans l’UpperEast Side, à New York, puis le 2 mai à Rockefeller Center, pour chercher des fonds [pour sa campagne électorale]. Ses donateurs, comme le patron de la M&T Bank, Robert G. Wilmers, ont confiance en lui. Il est important pour eux d’avoir, à Paris, un homme de l’OTAN, ponctuel en gratitude... » En un mot, le parfait gaulliste, version-postmoderne, totalement “néoconisé” à la vie à la mort, avec tout le sérieux qui caractérise son arrogance, lors de son séjour en Amérique du Nord, en 2005. (*) Passons, si l’on peut.

• Le cas des Aventures d’Huckleberry Finn, de Twain, banni d’un cycle d’éducation littéraire par la Friends’ Central School dans le Comté de Montgomery, une institution privée établie en 1845 et fondée sur la “philosophie quaker”. L’argument est qu’il s’agit d’un livre “raciste”, essentiellement sinon exclusivement à cause de ce point absolument terrifiant de l'emploi du “nègre” à de noùbreuses reprises, cela provoquant un profond désarroi chez les étudiants, paraît-il, dépressions profondes, angoisses incontrôlées, tendances suicidaires, etc. On arrête là (tous les détails sont donnés sur le site WSWS.org, le 17 décembre 2015), l’accusation ne méritant même pas d’être relevée ni la discussion consentie à propos des piètres explications données par l’élite-Système de service, pataugeant  avec zèle et endurance dans le tourbillon, ou le cloaque je ne sais, fangeux et boueux, extrêmement puant, de ses abaissements intellectuels et psychologiques devant la terreur du conformisme. Le Principal de l’Ecole Art Hall écrit aux parents : « I do not believe that we’re censoring. I really do believe that this is an opportunity for the school to step forward and listen to the students. » Quant à moi, monsieur le Principal, je really do believe qu’il s’agit de censure, et même de censure-Système, comme on va voir.

Il me faut bien du courage pour poursuivre ma réflexion tant ces deux cas qui ne sont pourtant ni rares ni exceptionnels par les temps qui galopent dénotent de sentiments, d’attitudes, de jugements d’une bassesse qui, normalement, suscitent un dégoût d’une insistance si grande qu’il peut fort souvent déboucher sur une nausée fort embarrassante. Peste, faisons l’effort tout de même car cette sorte de censure-là mérite quelques considérations ; elle n’est ni banale, ni courante, ni “classique”. C’est, comme je l’ai déjà écrit, la censure-Système, qui doit tout au Système ; et je dirais que c’est une censure d’ordre religieux, beaucoup plus qu’une censure de l’ordre des banalités-Système que ces caractères corrompus et affaiblis nous ânonnent sans jamais se décourager, sous le mot-magique de “valeurs” ; mais une censure d’ordre religieux, sans, comme on disait pour un mourant, “le secours de la religion”, c’est-à-dire sans l’argument transcendantal énoncé hors de toute hystérie. (Il vaut ce qu’il vaut selon qu’on croit ou qu’on ne croit pas à la transcendance mais on ne peut lui ôter son caractère de grandeur, hors des agitations de la fourmilière terrestre et de sa communication.)

Donc censure-Système dis-je, sous la forme d’une censure d’ordre religieux relevant de l’intolérance sèche des religions monothéistes transformées par le Système qu’elles ont permis sinon engendré, ce Système dont certains pourraient aller jusqu'à juger (le débat est intéressant, mais hors de propos ici) que ces religions le portaient en elles dès l’origine du monothéisme ; ces religions devenues arides et infécondes, hors-transcendance, ou bien l’hystérie à la place de la transcendance selon la religion monothéiste dont on parle. Ainsi a-t-on la pire intolérance que l’on puisse concevoir, le pire du pire, la religion du conformisme-Système, l’intolérance vertueuse et réclamée, magnifiée même, celle de l’esprit emprisonné volontairement, de l’esprit-fait-pour-être-enfermé ; l’intolérance dénuée de toute cette hypocrisie si décriée, et qui avait dans ce cas l’avantage de rendre humaine l’intolérance, c’est-à-dire propre à être méprisée et conchiée sans retenue, c’est-à-dire vulnérable et destinée à être vaincue à un moment ou l’autre ; qui permettait à certains, grâce à cette vulnérabilité, de cultiver face ou en dépit d'elle (de cette intolérance) un esprit de résistance qui était beaucoup plus celui de la liberté souveraine que celui de la vengeance. Cette intolérance sèche sinon aride par stérilité et infécondité s’exprime par l’arrogance du caractère satisfait de ses propres impuissances déguisées en vertus, s’exerçant sans le moindre but, sans la moindre justification, parce que l’arrogance est devenue le caractère même, appuyée sur l’irresponsabilité et le mépris de la vérité comme allant de soi. Pour ce caractère qui est celui de la postmodernité, l’ère-Système par excellence, la réalité n’existe plus et le concept de vérité n’a par conséquent plus aucune signification puisqu’il n’imagine pas une seconde, ce caractère, que la grandeur du monde se venge en laissant apparaître à qui sait les voir ses vérités-de-situation.

Le rapprochement de ces deux cas classés sous la même rubrique, parce qu’ils sont effectivement de la même veine, indique effectivement la présence de l’extraordinaire désordre qui bouleverse les esprits capitulant à cause de la faiblesse extrême de leurs psychologies, devant les exigences du Système. Cueillir comme un honneur véritablement les compliments de ce bordel surréaliste-cosmique qu’est “Kiev-la folle” ou traiter Twain de “raciste” parce qu’il emploie le mot “nigger”, comme si l’on sauvait de la perversion d’une connaissance terrifiante toute une génération d’adolescents, voilà les traces de ce désordre affreux qui fracasse ce qu’il nous reste de civilisation. Le plus remarquable selon mon sentiment, dans ces deux exemples pris ensemble comme un symbole et une parabole à la fois, donc n’exprimant aucune position politique particulière de mon fait, c’est que ces actes-là qui prétendent renvoyer à une morale politique ne suivent aucune logique politique, aucune rationalité politique. Ils font de la morale dans le vide, où bien moi je dirais plus lestement qu’ils pédalent dans la morale comme on pédale dans la semoule... Ils sont totalement arides et inféconds, sans justification passée, sans avenir, sans rien, tout juste réduits à l’instant présent de leurs décisions iniques. Ils répondent à l’exacerbation de ce qu’on nomme sur ce site l’“affectivisme”, qui est pour moi l’équivalent de l’excitation sexuelle très grossière et très basse, de type porno, d’en-dessous du dessous de la ceinture, mais excitation anatomiquement remontée et offerte pour exprimer le sentiment du cœur de ces messieurs-dames si sensibles, le cœur à la place du cul si vous voulez. Seule l’émotion de la sorte de l’ivresse de poivrot transformé en robot que leur impose le conformisme-Système guide leurs actes ; l’émotion froide, glacée, figée, dans le chef de celui (Juppé) qui croit rationnellement à sa propre croyance de folie (de type-“Kiev-la-folle” veux-je dire) qu’une telle attitude habillée de morale lui permettrait d’exprimer la vertu incroyable de sa haute intelligence, tout en se parant lui-même d’une morale rigoureuse ; l’émotion huppée du Recteur de l’École, (Mr. Hall), dans une société provinciale où tout le monde surveille tout le monde, question de bonnes mœurs, qui se prétend défenderesse de l’éducation de ses enfants et n’imagine cette éducation que dans le sens de la moralité qu’elle prétend représenter ; leur moralité dépouillée de tout, du sens de la politique, de la culture comme formation de l’esprit, moralité lavée de toute hauteur, de toute noblesse, moralité lavée jusqu’au terrorisme de l’esprit, comme une sorte de Daesh qui laverait plus blanc que blanc.

Ces explications, leurs explications pour justifier cette intolérance stérile enfantant la censure-Système sans le moindre sens ni la moindre cohérence, la censure nue, censure pour censure comme on fait de l’art pour l’art, tout cela relève de l’hystérie pure, psychiatrie au plus bas degré, lorsqu’elles (ces explications) sont comparées à la signification des mesures prises, à leur absence de sens profond, au désordre dont elles témoignent. Je veux  dire par là qu’aucune de ces mesures lorsqu’elles sont comparées à leurs causes, aux circonstances qui les accompagnent et les déterminent, ceci et cela contribuant à abaisser si c’est possible encore leurs réputations respectives, aucune n’a le moindre sens politique et moral-bien-entendu, aucune n’a de capacité structurante, elles aussi complètement infécondes et stériles ; elles sont le vide pur, la dissolution atteignant l’état d’entropisation absolue et sans fin ni début, sans rien du tout. C’est de la censure pure et simple comme le noyau originel de leur monde, dépouillée de tout esprit, de la censure-sans-le-moindre-sens, de la censure-insensée et si heureuse de l’être. C’est de la censure-conformiste lorsque le conformisme ne répond plus à aucune logique, à aucun but, lorsque le conformisme devient pur désordre et ne conforme plus rien à rien. C’est la censure lorsqu’il n’y a plus aucune structure à défendre, lorsque les principes qui structuraient le monde dans ses origines les plus riches ont totalement disparu. C’est la censure dans le désert du monde ; lorsqu’il n’y aura plus rien à censurer dans le monde devenu désert, cette censure-là s’exercera dans le désert et censurera le désert. A ce moment-là nous serons au bout du chemin, assistant à l’effondrement de la force au nom de laquelle nous exercions cette censure. Nous y sommes, d’ailleurs, au bout du chemin ; nous sommes dans le désert et nous censurons comme le fou qui prêche dans le désert : “Je te censure, désert, d’être désert !”.

 

Note

 (*) Juppé est effectivement parfaitement et complètement “néoconisé” comme je l'écris depuis son séjour aux USA de 2005. Les précisions sur ses démarches pour trouver des fonds chez les amis américanistes sont données par Philippe de Villiers dans son livre Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, mais il semble bien qu’elles viennent du Point, du 28 mai 2015. Observons que Fillon a également suivi cette filière new-yorkaise... On observera ici, et moi-même sans hésitation, qu’à tout prendre on puisse préférer une Le Pen qui va chercher du fric dans une banque russe pour financer sa campagne, que les avortons-Système qui vont frapper à la porte des coffres-forts de Wall Street. A cet égard, Juppé est un exemplaire peu commun, tant le déguisement du type sérieux, lisse, droit dans ses bottes, d’une arrogance typiquement Système-“à-la-française”, dissimulant une complète hystérie derrière cette froideur, est le genre le plus réussi du sous-marin lancé par le Système. “Le plus intelligent d’entre nous” disait Chirac, le brave Chirac des salons de l’Agriculture pour défendre la tradition bien française.

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