De la fascination de la surpuissance

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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De la fascination de la surpuissance

20 décembre 2015 – Je ne sais d’où vient l’anecdote, de tels mémoires ou de tels autres, ceux de Schumann par exemple, mais je suis assuré de l’importance du propos, et bien sûr de ce que dit ce propos, dans le chef de celui qui l’a rapporté. Maurice Schumann, donc, en août 1940 à Londres, entend de Gaulle lui dire à peu près ceci : “Le sort de la guerre est joué. L’Amérique ne va pas tarder à entrer en guerre avec toute sa puissance industrielle, l’Allemagne a perdu. Il nous faut maintenant songer à l’après-guerre...” (Et, par ces derniers mots, de Gaulle pensait bien entendu à la place de la France dans l’après-guerre. C’est son obsession absolument constante comme le montrent ses Mémoires de guerre : nullement la victoire, qu’il tient ainsi pour acquise, ni même le sort de l’Allemagne ou quelque jugement qu’il puisse sur cette puissance, sur le nazisme, etc., mais d’abord et par-dessus tout le sort, la place et le rang de la France après la guerre.)

Cela, je le répète, est dit en août 1940 ; de Gaulle n’est rien, la France est abattue, l’Angleterre est aux abois, l’Allemagne avance partout, l’Amérique ne cesse de se proclamer isolationniste (“America First”), etc. Cette déclaration, ce n’est pas de la divination, ce n’est pas de l’utopie, ce n’est pas de l’hystérie, ce n’est pas une évaluation complètement fantasmée des forces. (Il faut laisser de côté dans cette supputation assurée tous les aspects de quincaillerie, les puissances mécaniques des armées, les analyses stratégiques, etc.. Il faut n’en n’en retenir que l’esprit de la chose.) Il s’agit d’une vision métahistorique, d’un dessein, de la force structurante d’une conviction nourrie de l’intuition haute, et surtout il s’agit d’un caractère qui, en fonction de tout cela (vision métahistorique, etc.), affirme une volonté inébranlable, une nécessité psychologique absolument justifiée d’un point de vue rationnel ; rien à voir avec le pessimisme ou l’optimisme, et tout avec le caractère utilisant la raison pour rencontrer ce que lui dit la vision métahistorique. Ce n’est pas le don du devin mais l’esprit éclairé par l’intuition haute, et pour de Gaulle le sort de la France est l’objet principal de l’intuition haute.

Nous sommes aujourd’hui dans des conditions similaires, à part que l’enjeu est bien plus considérable qu’en 1940 ; les conditions historiques sont différentes mais l’inspiration métahistorique est similaire. D’un point de vue qualitatif, qui est le seul qui importe,  il s’agit de la même situation psychologique, et j’affirme hautement que c’est bien à une telle situation de l’esprit (psychologie, caractère, point de vue rationnel, etc.) que je me réfère. Si je détaille rapidement tout cela, qui expose l’action intellectuelle qui me porte et ce qui la nourrit, tout cela à ma mesure et sans que je me prenne pour qui que ce soit d’autre que moi-même, c’est pour mieux dénoncer ce que je suis de plus en plus conduit à considérer comme “l’autre côté”. D’une façon assez singulière sinon paradoxale jugeront certains, – mais il n’est pas assuré qu’ils aient raison, et qu’au contraire de ce jugement nous nous trouvions dans la logique même, – je serais conduit à penser que les plus grands adversaires de cet état d’esprit que je qualifie évidemment d’antiSystème, se trouve également dans le camp antiSystème. (De même, les véritables, je dirais même les seuls adversaires de De Gaulle en 1940-45, ce sont les Anglo-Saxons et nullement les Allemands déjà vaincus, cela aussi ses Mémoires de guerre le montrent d’une façon qui ne laisse place à aucune ambiguïté. L’on n’est pas loin d’avoir une représentation, comme une réplique en amont, du grand affrontement que nous connaissons aujourd’hui.)

Je veux parler de toutes ces opinions, ces développements, ces analyses de nombre d’auteurs et d’acteurs qui se disent antiSystème, qui ne cessent de détailler les attributs de ce qu’ils jugent être la puissance du Système, de ce qu’ils jugent être l’habileté du Système à mettre en place des plans et des manœuvres, de ce qu’ils jugent être ce qu’il y a d’irrésistible décisivement et définitivement dans l’action du Système ... S’ils jugent tout cela irrésistible, pourquoi résistent-ils, ou plutôt comment prétendent-ils résister ? Je veux parler ici, non pas du détail de ces affirmations de puissance du Système, que je passe mon temps à démonter pour montrer qu’il s’agit de “l’impuissance de la puissance” et donc de l’autodestruction de la surpuissance, mais bien de la psychologie qui conduit à décrire sans le moindre esprit des nuances et de ce que c’est qu’un vérité-de-situation renvoyant à la métahistoire cette même surpuissance du Système comme si tout était dit. Qu’on me pardonne s’il y a quelque chose à pardonner, si je juge que cette psychologie est d’abord fondée, secrètement mais à peine tant cela doit vous apparaître comme évident, mais certainement inconsciemment de la part de ceux qui montrent ce travers, sur quelque chose qui est comme une fascination pour la puissance, et donc une hyper-fascination pour la surpuissance du Système.

Si j’en parle ici, je veux dire dans le cadre de ce site bien entendu, c’est parce que j’en trouve quelques traces dans des réactions de lecteurs, comme chacun pourrait en juger en lisant parfois le Forum de dedefensa.org. C’est au nom de l’affirmation d’être antiSystème que ces réactions sont énoncées, comme s’il s’agissait, et d’ailleurs toujours inconsciemment comme je le crois, de protéger une vertu cardinale qui serait celle du “jugement objectif” des situations. (Que vaut cet argument ? Il n’y a plus d’objectivité puisqu’il n’y a plus de réalité. Il y a les vérités-de-situation qu’il faut absolument parvenir à identifier ici et là, au milieu du désordre catastrophique.) Je suis malheureusement contraint par l’analogie historique de conclure qu’un certain nombre de ces soi-disant antiSystème montrant ces réactions auraient choisi, en tout innocence j’en suis assuré, d’être pétainiste en 1940 ; pas par idéologie, pas par connivence avec les conceptions de l’ennemi, non certainement pas et rien de tout cela, mais par fascination inconsciente de la puissance qui se manifestait en 1940, – et l’on sait de quel côté, – et par le défaitisme pour leur propre cause qui s’en déduit.

(Pétain était comme ça, un général prudent c’est-à-dire défaitiste en 1914-1918 ; lorsqu’il disait que “le feu tue”, cette évidence qui va sans dire mais qu’il préférait dire et redire, il avait raison mais il laissait aussi percer sa fascination pour la puissance qui faisait de lui la dupe de la puissance. Mais durant la Grande Guerre, il se trouvait dans une organisation qui interdisait l’expression stratégique et psychologique de son défaitisme et transformait cette faiblesse de caractère en vertu opérationnelle. Ainsi fut-il excellent comme commandant-en-chef lors des mutineries de 1917 en évitant la dissolution de l’armée française et en exerçant une répression aussi minime que possible vu les circonstances, puis dans les opérations qui suivirent immédiatement, qui permirent, par sa prudence, sa pusillanimité, sa tactique de refus des engagements risqués, de limiter les pertes et de refaire l’organisation structurée de l’armée en réparant les terribles faiblesses psychologiques qui avaient conduit au bord de l’effondrement au printemps 1917. A partir de février 1918, son caractère fut bridé par l’autorité placée au-dessus de lui, celle de Foch devenu généralissime des armées alliées sur le front Ouest, qui lui imposa au moment où il fallait l’esprit d’offensive qui n’était pas le sien. Même son plus grand titre de gloire, – “Pétain, vainqueur de Verdun”, – va contre son caractère parce qu’il fut placé devant un impératif organisé avant lui. Pétain ne prit le commandement à Verdun que le 26-27 février. L’offensive allemande avait commencé le 21, mais le soldat français, qui devait être pulvérisé sur place, avait résisté. Dans l’espace de ces cinq jours jusqu’à l’arrivée de Pétain, deux hommes, aussi dissemblables que possible et agissant malgré le penchant de Joffre à abandonner Verdun et sans que Joffre en soit informé, changèrent totalement la stratégie de Verdun et installèrent le dispositif répondant à la consigne absolue de ne rien céder, de ne pas reculer, et finalement de l’emporter : il s’agit du premier ministre Aristide Briand, franc-maçon et anticlérical, et de l’adjoint du commandant en chef Joffre, le général de Castelnau, catholique ultra baptisé “Le capucin botté”. Briand avait fait venir Castelnau à Paris et les deux hommes avaient décidé qu’on ne céderait pas à Verdun parce  que c’était une “bataille sacrée” pour la France. Pétain, qui aurait suivi Joffre s’il avait pu laisser parler son caractère, n’eut plus qu’à suivre cette consigne impérative et il fit parfaitement, avec son sens de l’économie de la vie des hommes dans cette apocalypse qui dura 300 jours.)

Ce contre quoi nous luttons, c’est l’idéal de puissance, et ce n’est pas avec des arguments de puissance que nous orienterons notre psychologie dans le sens structurant qui importe. En 1940, ce n’est pas la perspective de l’entrée en guerre des USA, – si lointaine à cette époque qu’on n’en pouvait faire qu’un argument de circonstance, – qui pousse de Gaulle à faire cette prévision, mais la conviction structurante qui l’habite et qui concerne bien entendu l’objet qui suscite cette structuration. Chez lui, c’est la certitude qu’il a d’une France conçue comme étant un être transcendant fondamental, avec tout ce qui s’ensuit de logique, – la France ne peut rester enchaînée, elle doit se libérer, et cette libération ne peut passer évidemment que par la déroute de la puissance qui l’oppresse, – qui anime cette conviction et ouvre son esprit, par l’intermédiaire d’une psychologie d’une force singulière, à l’intuition haute. C’est de cette façon et dans ce cadre que je conçois aujourd’hui le fait d’être antiSystème ; et, se trouvant de cette façon et dans ce cadre, ma logique et ma raison peuvent évoluer selon leurs vertus profondes parce qu’elles se trouvent nourries par ma conviction, elle-même nourrie, c’est-à-dire éclairée par l’intuition haute. Voilà ce que j’entends par “être antiSystème”, et toutes les observations, toutes les analyses, tous les commentaires que me proposent ma logique et ma raison n’ont de raison d’être, d’utilité, de richesse et de fécondité, que si elles sont utilisées “de cette façon et dans ce cadre”. Ma logique et ma raison sont des outils au service de l’intuition haute, et cette intuition haute ordonnant d’être antiSystème sans la moindre considération pour la puissance, – ou la surpuissance du Système dans ce cas, – m’assurant que cette puissance porte en elle-même le germe métahistorique irrésistible de sa propre destruction. Le serpent ne me fascine pas.

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