Il a perdu, donc il a gagné

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Il a perdu, donc il a gagné

Il fallait tout de même se sortir de ce fameux débat en avançant une hypothèse sur le “qui-a-perdu-qui-a-gagné”, tout en ne sombrant pas dans l’un des nombreux pièges de narrative, qu’on  soit pour l’un ou pour l’autre. Il fallait tout de même sortir quelque chose de cet événement colossal qui, en lui-même, de par lui-même et réduit à ses effets directs, détaillé à ses seules circonstances, nous rappelait qu’une montagne peut toujours nous menacer d’accoucher d’une souris. Il fallait trouver ce par quoi ces apparences restent tout de même trompeuses, puisque par ailleurs l’événement a été perçu et restitué comme “colossal” par la dynamique populaire. C’est Scott Adams qui vint nous tirer de ce mauvais pas... L’original et jamais inintéressant Scott Adams.

Cela fait autour de six semaines (première citation d’importance le 17 août) que le dessinateur de bandes dessinées Scott Adams, créateur du personnage “Dilbert” fameux aux USA comme caricature du cadre d’entreprise, figure parmi nos références assez coutumières dans l’entreprise de suivre la campagne au plus près et d’un œil qu’on espère bien ouvert et sans peur ni reproche. Scott Adams n’est ni pour Clinton, ni pour Trump. Il avoue pourtant, sans s’attarder sur les circonstances, dire plus volontiers qu’il vote pour Hillary que pour Trump parce que, dans le milieu où il évolue, c’est meilleur pour sa sécurité. Par contre, il est évident qu’Adams est extrêmement intéressé, voire fasciné par ce qu’il perçoit de Donald Trump, surtout le phénomène en soi que représente cette candidature au nom du parti républicain, du point de vue de la communication, de la capacité de persuasions qu’il (Trump) génère. (Voir encore le 20 septembre, où nous reprenions déjà un texte d’Adams sur Trump, justement sur ce point de Donald Trump considéré comme un “Grand Persuadeur”.)

Ainsi, parce qu’il n’est jamais mieux à son aise que dans le paradoxe, et pour nous-mêmes en gardant à l’esprit que cela ne lui a pas mal réussi jusqu’ici, Adams présente-t-il le schéma suivant : c’est Clinton qui a, péniblement, gagné le débat (“aux points”) ; mais c’est Trump qui, au soir du 26 septembre, a remporté l’élection présidentielle 2016... L’argument est assez simple et, une fois exposé, affiche une réelle logique d’effets compensés et renversés, et d’appréciations paradoxales où l’objectivité d’une situation se révèle au travers des nuances de diverses subjectivités... « S’il s’agissait d’une compétition académique, Clinton serait déclarée victorieuse. Je baptiserais cela la victoire en 2D sur un échiquier. Mais les électeurs se fichent bien des faits et du style. Ils sont sensibles à ce qu’ils sentent. Parlons un peu de cela... »

Du point de vue de la perception et pour ce qui concerne Clinton, qu’a donc “vu” Scott Adams ? Une candidate qui a appris sa leçon, qui la maîtrise mais dans un genre qu’on trouve vite robotisé, avec ce sourire indécollable, figé sur son visage, présent d’une façon très gênante jusqu’à des moments où il aurait fallu montrer quelque gravité en fonction du chapitre de sa feuille de route qu’elle abordait ; ce qui nous conduit à cette catégorie assez rare du “sourire sinistre” (“creepy”, dit Adams, et il répète deux fois le mot) : « [U]n sourire qui semblait forcé, artificiel, et pour tout dire sinistre... » Adams en vient donc très rapidement à développer le soupçon général qui flotte dans le public depuis la cérémonie du 11 septembre et l’“accident de santé”. Il détermine aisément, conduit en cela par sa pose figée, qu’Hillary avait « l’allure de quelqu’un à qui les docteurs ont administré 90 minutes de bonne forme apparente, juste pour cet événement ». Bref, quelqu’un qui fait peur, qui effraie, par ce qu’on peut désormais supposer de son état de santé réel et de tous les équilibres qui vont avec par rapport à ce que la fonction présidentielle réclame.

Le soupçon de la mauvaise santé, de la fragilité physique et psychologique, est désormais le plus terrible handicap de Clinton : une victoire “aux points” dans ces conditions prendrait vite des allures de sursis si Clinton poursuit sa campagne au rythme qu’elle a eu jusqu’ici, très mesuré, très contenu, comme l’on fait pour une personne qu’on veut ménager dans l’espoir qu’elle saura avoir l’apparence de tenir la distance. Tout se passe, dans cette interprétation, comme si Hillary Clinton faisait sa campagne présidentielle dans une ambulance qu’on essaierait de faire passer pour une puissante et surtout souriante limousine présidentielle... Si Adams nous restitue la bonne impression et s’il est effectivement conforté par la campagne de Clinton se poursuivant au rythme établi ces dernières semaines, on voit mal ce qui pourrait modifier la posture d’Hillary Clinton, et par conséquent la courbe négative dans laquelle elle s’est trouvée emprisonnée depuis cette fameuse semaine du 11 septembre.

Adams estime sans nul doute que Trump a été moins bon qu’il aurait pu être. Il (Trump) a présenté son programme d’une façon acceptable, sans excès, mais il s’est surtout fait remarquer par une certaine absence d’agressivité, par une retenue inhabituelle. Il a laissé passer des occasions de reprendre tel ou tel thème, pour placer Clinton dans une position délicate. Ainsi perdit-il ce débat, selon Adams, et gagna-t-il la plus grande chance de remporter l'élection présidentielle ; parce qu’en se conduisant comme il l’a fait, il a paru aussi bien contrôler son comportement et écarter ce qui a été depuis l’origine le point central de l’attaque de Clinton contre lui : un tempérament explosif, une absence de contrôle de soi-même qui le rendrait inapte à assurer la conduite des USA, quelque chose dans sa conduite qui ferait peur aux électeurs.

« Trump réalisa exactement cela ... en perdant le débat. Trump fut sur la défensive, il fut timoré et retenu sur nombre de points mais il ne parut à aucun moment effrayant ou terrifiant. Des experts ont noté qu’il évita volontairement de lancer ses attaques les plus vives sur les scandales de Bill Clinton. En d’autres mots, il montra qu’il se contrôlait. Il se tint dans la dialectique présidentielle alors qu’il était sous pression pour en sortir. Ce faisant, il résolut le seul problème essentiel qui se posait à lui. Il parut rassurant [au public qui le regardait]... »

Ainsi Scott Adams juge-t-il que Donald Trump a remporté l’élection présidentielle lundi soir, en privilégiant ce qu’il (Adams) juge être l’essentiel, qui est la perception du public/des électeurs, avec ce renversement complet accompli, comme un tour de force et un coup de maître d’on ne sait quelle force extérieure : Trump les rassure, Clinton les effraie... (« Demain, tout le monde aura oublié ce que chacun d’eux a dit. Mais nous nous rappellerons ce qu’ils nous ont fait ressentir. »)

La thèse est intéressante, et elle l’est d’autant plus qu’elle implique comme on l’a vu un renversement complet des rôles et des postures. Le plus remarquable est que ce renversement ne se ferait nullement par des manœuvres adéquates des personnes et des équipes impliquées, c’est-à-dire hors de toute conscience de la chose, mais bien plutôt par des effets imprévus et complètement incontrôlables à partir de démarches censées donner le contraire. Il y aurait alors d’abord le constat fait par Adams que c’est parce qu’elle aurait été bourrée de soutiens médicaux divers que Clinton a pu tenir 90 minutes en énonçant de façon cohérente son programme, cela étant censé renforcer le public dans la confiance dans la candidate, c’est-à-dire le rassurer ; et c’est parce que ce soutien artificiel aurait d’autant plus mis en évidence la possibilité/probabilité d'un état de santé extrêmement délicat que le public aurait été effrayé par la candidate. Il s’agirait d’un effet exactement contraire à celui qui était attendu et en ce sens on pourrait observer que Clinton, dans cette circonstance, a ouvert la voie à Trump, que c’est sa situation qui a poussé le candidat républicain au comportement qu’il a eu.

Certes, il ne s’agit que de supputations, mais dans le désordre général qui caractérise ces élections présidentielles, ces supputations valent largement, et au-delà, les remarques pontifiantes des experts acquis au Système qui manient les lieux communs venus d’autres temps comme l’USAF manie les bombes en Syrie. Bien entendu, cette sorte de facteur qu’Adams veut mettre en évidence a toujours existé d’une façon ou d’une autre mais l’intérêt ici est que cela soit mis en évidence d’une telle manière que l’on peut apprécier combien les combinaisons planifiées, fondées sur des arguments politiques le plus souvent éculés et sans intérêt réel pour le public, se heurtent dans les conditions de cette élection à des obstacles complètement inattendus.

Cette observation renvoie bien entendu à la présence de Donald Trump (bien plus qu’au personnage, au programme, aux intentions, etc., de Donald Trump) comme facteur fondamental de déstructuration de l’ensemble politique, communicationnel, statistique, etc., qui était en place pour les élections présidentielles américanistes. La présence de Trump, – toujours sans tenir compte ni du personnage, ni de sa politique, ni de ses intentions, etc., – est une sorte de trou percé dans l’architecture-Système qui protégeait l’élection présidentielle. Elle s’avère constamment révélatrice des manœuvres, des faiblesses, des travers de ce processus pourtant essentiel pour le Système. Elle dépasse la situation politique et le candidat-Trump lui-même, pour nous offrir des perspectives inédites dans un paysage animé d’un somptueux désordre.

On trouve donc ci-après le texte de Scott Adams, qui figure le 27 septembre sur son propre site,  Dilbert.com.

dedefensa.org

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I Score the First Debate

Trump and Clinton debated each other for the first time last night. Here’s how I score the night.

Clinton won on points. She had more command of the details and the cleaner answers. Trump did a lot of interrupting and he was defensive. If this were a college debate competition, Clinton would be declared the winner. I call that victory on the 2D chess board. But voters don’t care about facts and debating style. They care about how they feel. So let’s talk about that.

For starters, Trump and Clinton both seemed “presidential” enough. That mattered more for Trump. We haven’t seen him off the teleprompter lately. So Trump passed that test by being sufficiently serious.

Clinton looked (to my eyes) as if she was drugged, tired, sick, or generally unhealthy, even though she was mentally alert and spoke well. But her eyes were telling a different story. She had the look of someone whose doctors had engineered 90 minutes of alertness for her just for the event. If she continues with a light campaign schedule, you should assume my observation is valid, and she wasn’t at 100%.

Some will say Clinton outperformed expectations because she didn’t cough, collapse, or die right on stage. That would be true if she also looked healthy in general, and her campaign schedule from here on out is full. We’ll know more this week, based on her schedule.

Clinton’s smile seemed forced, artificial, and frankly creepy. I’m already hearing on Twitter that mentioning a woman’s smile is sexist. I understand the point. But when someone goes full Joker-face and tests the uncanny valley hypothesis at the same time, that’s a bit different from telling a woman to “smile more.” My neighbor Kristina hypothesized that Botox was making her smile look unnatural. Science tells us that when a person’s mouth smiles, but their eyes don’t match the smile, they look disingenuous if not creepy. Botox on your crow’s feet lines around your eyes can give that effect. But whatever the reason, something looked off to me.

To be fair, Trump’s physical appearance won’t win him any votes either. But his makeup looked better than I have seen it (no orange), his haircut was as good as it gets for him, and he was otherwise his normal self that some voters hate and some like.

But the most interesting question has to do with what problem both of them were trying to solve with the debate. Clinton tried to look healthy, and as I mentioned, I don’t think she completely succeeded. But Trump needed to solve exactly one problem: Look less scary. Trump needed to counter Clinton’s successful branding of him as having a bad temperament to the point of being dangerous to the country. Trump accomplished exactly that…by…losing the debate.

Trump was defensive, and debated poorly at points, but he did not look crazy. And pundits noticed that he intentionally avoided using his strongest attacks regarding Bill Clinton’s scandals. In other words, he showed control. He stayed in the presidential zone under pressure. And in so doing, he solved for his only remaining problem. He looked safer.

By tomorrow, no one will remember what either of them said during the debate. But we will remember how they made us feel.

Clinton won the debate last night. And while she was doing it, Trump won the election. He had one thing to accomplish – being less scary – and he did it.

Scott Adams

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